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Fiction et Sciences

Fictions d’hier, Sciences d’aujourd’hui : "Premier Contact" et l’Hypothèse de Sapir-Whorf

Fictions d’hier, Sciences d’aujourd’hui - Episode 6

Premier Contact et l’Hypothèse de Sapir-Whorf

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À travers la série Fictions d’hier, Sciences d’aujourd’hui, Véronique Thyberghien nous replonge dans des classiques de science-fiction en les confrontant aux dernières avancées scientifiques et technologiques. Comment le cinéma s’est-il nourri de la science ? Et la réalité pourrait-elle un jour (bientôt ?) rattraper la fiction ?

Comment ferions-nous si nous devions communiquer avec un extraterrestre du jour au lendemain ? C’est le scénario de Premier Contact, film sorti en 2016 et réalisé par Denis Villeneuve, adapté d’une nouvelle de Ted Chiang. Des extraterrestres arrivent sur Terre et parlent un langage que personne ne connaît. La linguiste Louise Banks (Amy Adams), a pour mission de le décoder.

"En apprenant le langage extraterrestre, la linguiste finit par avoir une vision du monde complètement modélisée sur ce langage, résume Alain Hertay, professeur de cinéma à la Haute Ecole de la Province de Liège. Et comme celui-ci n’est ni linéaire, ni temporel, il échappe à toutes les contingences des langages humains, ce langage l’amène à non seulement voir son passé mais aussi son futur, puisqu’il devient une sorte de porte qui lui permet de comprendre et de voir l’avenir."

Le film s’appuie très largement sur l’Hypothèse de Sapir-Whorf, selon laquelle la langue que l’on parle changerait drastiquement notre façon d’appréhender le monde, et donc nos capacités cognitives. Grande source d’inspiration pour le cinéma de science-fiction, cette hypothèse est controversée depuis son apparition au début du XXe siècle, et reste très discutée aujourd’hui.

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Déterminisme linguistique…

La langue des heptapodes (les extraterrestres du film) est dénuée de temporalité. Tout comme la langue hopi que parlait les Amérindiens étudiés par les anthropologues et linguistes Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf. "En constatant cela, ils se sont dit que les locuteurs de cette langue, ne pouvant pas exprimer quelque chose au futur, devaient avoir une perception du temps qui n’est pas la même que la nôtre, explique Frédéric Landragin, directeur de recherche en CRNS en linguistique. Autrement dit, que la langue que nous parlons aurait une influence sur la manière de voir le monde."

Aucune expérience majeure n’a cependant jamais pu infirmer ou confirmer cette théorie. Et elle est généralement rejetée dans le milieu, comme le dit Mikhail Kissine, professeur de linguistique à l’ULB : "C’est une hypothèse extrême car elle impliquerait qu’il y ait des choses qu’on ne peut pas communiquer ou même imaginer dans certaines langues. Elle entraîne l’idée que des humains auraient des capacités cognitives différentes, plus évaluées ou meilleures, parce qu’ils parlent telle langue et pas une autre. Elle est généralement rejetée sauf dans certains détails." On peut en effet facilement imaginer que cette Hypothèse de Sapir-Whorf puisse être manipulée pour soutenir des idées extrêmes… "Dans un sens, cette hypothèse paraît intuitive parce que notre expérience de notre langue comporte énormément de souvenirs, de mémoires, de façons d’appréhender le monde. Mais ça c’est très différent que de dire que la langue qu’on parle définit nos capacités cognitives, qu’elle crée des humains qui sont différents."

…versus multilinguisme

Une "version allégée" de l’Hypothèse de Sapir-Whorf parle de relativisme linguistique et postule qu’une langue donnée influence, forme la pensée ainsi que le comportement de la personne qui s’exprime dans cette langue. Or, si apprendre une langue étrangère à sa langue maternelle ne devrait pas modifier complètement vos connexions neuronales, cette langue nouvelle vous apprendra plus que des mots ! "Quand on apprend une autre langue, pour bien comprendre les sens des mots, les constructions de phrases, on est obligé de s’imprégner de la culture, explique Frédéric Landragin. C’est ce que font les linguistes de terrains quand ils ont pour mission de documenter une langue qui est en train de disparaître par exemple, en allant à la rencontre de ceux qui la parlent."

Le multilinguisme est une belle ouverture sur l’autre. Et si, au-delà d’une hypothèse sur le déterminisme linguistique, Premier Contact était une réflexion sur la faillite de la communication ? Le film est peut-être un rappel de l’importance des langues et de la communication interculturelle dans un monde de plus en plus replié sur lui-même…

Fictions d’hier, Sciences d’aujourd’hui, une série proposée par Véronique Thyberghien et Cédric Vanstraelen. (9 épisodes : le lundi à 10.00, dans Tendances Première, du 28 juin au 23 août). Coproduction de La Première et We tell Stories.

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