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"Fils de joie" de Stromae : qui a inspiré cette chanson ?

"Fils de joie" de Stromae

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15 juin 2022 à 13:53 - mise à jour 16 juin 2022 à 08:46Temps de lecture3 min
Par Sébastien Ministru

Single tonitruant de l'album Multitude de Stromae, Fils de joie rend hommage aux prostituées. Mais qui a réellement inspiré ce titre au maestro belge ? Réponse avec Sébastien Ministru dans Entrez Sans Frapper.

La prostitution est un sujet qui a été traité à plusieurs reprises dans l'histoire de la chanson française. En 2005, Monsieur Roux, projet collaboratif du Français Erwan Roux, enregistrait une chanson qui s’appelle Ma mère, la pute. On se souvient de La complainte des filles de joie de Georges Brassens en 1961, de La michetonneuse de Michel Polnareff écrite par Jean-Loup Dabadie en 1969, de Hop là de Barbara en 1970.

Mais l'inventivité de Stromae ne connaît pas de limites. Au-delà du clip grandiose tourné au Cinquantenaire, il écrit Fils de joie sous forme de dialogue entre plusieurs protagonistes pour évoquer le monde de la prostitution à travers la personnalité d’une travailleuse du sexe.

Quatre angles sont proposés : celui du fils, celui du client, celui du proxénète, et celui de la police. On remarquera que, à propos des hommes qui parlent à la place des femmes, Stromae ne se place jamais du point de vue de la prostituée.

Le fils

Le point de vue du fils, on l’entend dans le refrain : "J'suis un fils de pute, comme ils disent / Après tout ce qu'elle a fait pour eux / Pardonne leurs bêtises, ô chère mère / Ils te déshumanisent, c'est plus facile / Les mêmes te courtisent / Et tout l'monde ferme les yeux". Avec un clin d’œil cultivé à la chanson de Charles Aznavour, Comme ils disent, et à la fameuse sentence "Je suis un homo, comme ils disent". Citation à Aznavour et petite remontée de catéchisme avec ce "Pardonne leurs bêtises, ô chère mère" qui fait écho au "Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font", prononcé par Jésus sur la croix.

Le client

Le point de vue du client ouvre la chanson : "Être seul, c'est difficile et là, ça fait des années (…) / C'est vrai j'suis pas contre un peu d'tendresse de temps en temps / Et puis cette fois-ci, bah, j'pourrais l'faire en l'insultant / Oui, tout est négociable dans la vie, moyennant paiement". Le client est présenté comme un brave type en manque de tendresse, avec tout de même un petit vice caché... Et donc tout est négociable, y compris le supplément "insultes".

Le proxénète

Avec le proxénète, les propos prennent une tournure plus cynique : "Pourquoi tout le monde me déteste. Alors qu'c'est moi qui les nourris / (…) Le lit et la sécurité ont un prix, madame / Bah oui, dans la vie tout s'paye (…) / On m'accuse de faire de la traite d'êtres humains / Mais cinquante, quarante, trente. Ou vingt pour cent, c'est déjà bien / Faudrait pas qu'elles se prennent un peu trop pour des mannequins / Mesdames, ou devrais-je dire 'putains'".

Le flic

Enfin, la parole morale de l’autorité incarnée dans le personnage du flic : "Je sais qu'c'est ton boulot / Mais faut bien qu'j'fasse le mien, non ? / Entre le tien et le mien. La différence, c'est que moi je paye des impôts / Allez, circulez madame, reprends tes papiers et c'qu'il t'reste de dignité / Pauvre femme, trouve-toi un vrai métier".

Parole morale colorée de mépris, déjà par l’utilisation du tutoiement, et cette double idée insensée selon laquelle être prostituée, c’est perdre sa dignité et ce n’est pas pratiquer un vrai métier.

Des préjugés et une violence latente qui alimentent ce qu’on appelle la 'putophobie'. Voilà, un regard sur la prostitution qui se déploie sur quatre niveaux sans, une fois de plus, entendre la voix de la mère prostituée à laquelle l’auteur semble ne pas vouloir se substituer.

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L'homme qui a inspiré "Fils de joie" à Stromae

Mais que devient ce fils de joie qui a tendu le micro de sa chanson-reportage à trois témoins ?

Ce fils de joie de la chanson, il existe vraiment. Même si Stromae lui a donné un statut de personnage de fiction, on peut difficilement fantasmer la suite de la chanson lorsqu’on sait qu’elle a été inspirée par un homme, Jimmy Paradis, qui un jour de 2021 vient à la télé dans Ça commence aujourd’hui pour raconter l’histoire de sa mère prostituée.

Fils d’une prostituée et d’un proxénète, Jimmy a 43 ans, il est né près de Strasbourg et a été placé en familles d’accueil pendant son enfance. Il a fait des études de conseil d’administration. Il vit aujourd’hui à Perpignan. C’est un homme engagé dans la lutte pour les droits des travailleurs et des travailleuses du sexe. En 2017, et pendant 5 ans, il a été porte-parole en Languedoc-Rousillon du Strass – le Syndicat du travail sexuel. C’est un homme qui a construit sa vie sur l’insulte, même s’il dit avoir toujours été plus fort que l’insulte.

C’est cette interview à Faustine Bollaert qui a déclenché l’écriture de Fils de joie à travers laquelle on peut entendre battre le cœur de Jimmy… Qui a - notamment - le projet de créer une maison de retraite pour ex-prostituées. Il a aussi écrit à Brigitte Macron après le meurtre d’une prostituée au bois de Vincennes à Paris.

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