Week-end Première

Football et mœurs : sortons du prêt à penser

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10 déc. 2020 à 14:57Temps de lecture3 min
Par Olivier Marchal

Il y a quelques mois, sur les antennes de la RTBF, Olivier Marchal, sociologue et directeur de la Cité des Métiers de Charleroi, explorait la fonction d’arbitre et les enjeux sociétaux qui se concentre autour de la pratique du Football. Au vu de l’actualité récente, on revient avec lui sur une approche originale de la fonction historique des sports collectifs et singulièrement du Football.

Les faits ? Mardi soir, dans le cadre d’une des plus prestigieuses compétitions de Football, des joueurs – par ailleurs adversaires - se sont entendus et unis pour arrêter définitivement un match télévisé. La raison ? Une agression verbale raciste à l’encontre d’un membre du staff.

Braver l’autorité arbitrale et décider de quitter la pelouse malgré les enjeux sportif, les enjeux financiers, et les sanctions potentielles, mérite qu’on s’attarde sur le geste, sa symbolique et sa puissance.

S’il s’est passé quelque chose de grave, il s’est aussi passé quelque chose de grand. De l’ordre de la désobéissance sportive.

 

Sauf que les commentaires qui ont suivi, qu’ils soient d’opinions, d’analyses ou journalistiques, ce sont rapidement polarisés autours d’une posture, à tout le moins, problématique.

Penser, en effet, comme beaucoup, hurler même, que c’est honteux (ce qui est vrai) ; condamner la FIFA qui n’en fait jamais assez (ce qui est vrai) ; s’offusquer, d’un point de vue toujours plus haut, toujours plus pur, que le Football n’ait pas encore réglé la question du racisme, renvoie par la même occasion et avec une violence inouïe, le sport le plus populaire de la planète, au manque d’éducation de ses pratiquants, à leur absence de tolérance et leur manque de retenue.

Posture ambiguë d’abord, qui tendrait à faire croire que partout ailleurs, en entreprise, dans la culture, en politique, à l’école, ou dans les autres sports, le racisme soit de l’histoire ancienne.

Posture pratique aussi, puisqu’elle permet sans effort de masquer nos propres lâchetés, alors que le geste posé par les footballeurs de Paris Saint-Germain et de Basaksehir est d’un rare courage.

Posture culturellement raciste, visant un sport qui par sa sociologie concentre justement et de manière bien plus dense qu’ailleurs, les défis et les enjeux du vivre-ensemble.

Sortir de ce genre de prêt à penser, n’est jamais aisé. Sauf si, par un changement de lunettes, on s’offre l’occasion de voir les choses autrement.
 

En regardant, par exemple, ces tensions (refus des décisions arbitrales, injures, insultes, menaces, intimidation, hooliganisme) comme la preuve que le système travaille, que les lignes bougent – et que c’est finalement bon signe.

En comprenant aussi alors, que le sport collectif, et singulièrement le Football, en tant que lieu où ces tensions s’exercent de manière récurente, joue depuis près d’un demi-siècle, un rôle crucial de civilisation des mœurs et que l’acte de désobéissance sportive dont nous venons d’être témoins est une preuve irréfutable de son efficacité.

Civilisation des mœurs : une théorie originale qui pose un regard compréhensif sur les tumultes parfois décourageants d’un monde en chantier.

En 1973, l’Historien Norbert Elias, publie un livre phare. Son titre ? La civilisation des mœurs. Il explique avec finesse les dynamiques qui, du moyen-âge à la renaissance ont permis de neutraliser les pulsions désorganisées telles que par exemple :


- la sexualité en public ;
- la réalisation des besoins primaires dans les espaces communs ;
- la violence physique gratuite ;
- les actes de cruautés ou de domination ;
- les manières de tables débridées.

Dès lors, au vu du défi que représente pour chaque être humain la maitrise de ses pulsions (de violence, de domination, de destruction) et des challenges collectifs, que sont le respect des règles, de l’autre et l’acceptation de la diversité, le Football doit être compris comme la production, par les sociétés humaines, de situations d’exercices complexes d’humanité appliquée. Situations médiatisées, normées, organisées, répétées par près de 270 millions de joueurs, vues par des milliards de téléspectateurs, supporteurs et gamers, et près 300.000 clubs et rien que pour la France : 40.000 matchs chaque week-end. Avec par conséquence, un impact sur l’évolution des mentalités bien plus forts et profonds que n’importe quelle campagne de communication institutionnelle. Et être vu et soutenu (au lieu d’être jugé) comme cet espace de catharsis d’une rare intensité où, dans le même mouvement qu’ils s’y concentrent, les problèmes s’y résolvent (ou doivent s’y résoudre).

Parce qu’assurément, dans un siècle ou deux, lorsqu’on se penchera sur l’effet que ce sport aura eu sur la neutralisation des intolérances, racismes et autres sexismes, on dira du Football qu’il fut, un des contributeur majeur et nécessaire du processus de civilisation des mœurs planétaires.

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