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France : la mort du photographe René Robert en pleine rue pose une douloureuse question de solidarité

© Carlos Perez / EyeEm

René Robert, photographe suisse, notamment connu pour ses portraits d'artistes de flamenco, est décédé à Paris dans la nuit du 18 au 19 janvier, à l'âge de 85 ans. Mais plus que l'événement en lui-même, c'est l'annonce des conditions de sa mort qui a créé l'effroi et l'émotion en France : le photographe est mort en rue, près de la place de la République, un quartier fréquenté et central de la capitale, d'une hypothermie après une chute.

C'est son ami Michel Mompontet, journaliste pour franceinfo, qui a révélé les détails de son décès. "A-t-il trébuché ? A-t-il fait un malaise ? On ne sait pas. Ce que l'on sait c'est qu'il est tombé, un peu sonné, et qu'il n'a pas pu se relever", racontait-il dans son éditorial lundi dernier. Tombé au sol vers 21h30, René Robert est resté plus de neuf heures dans le froid, avant qu'une personne, sans-abri elle-même, appelle les secours. Arrivé à l'hôpital, le photographe n'a pu être ranimé.

Michel Mompontet a appris le décès de son ami par le biais d'une connaissance et de la veuve de René Robert, avertie le lendemain matin. Le journaliste, au-delà de la tristesse "intime", a voulu pousser un "coup de gueule journalistique" pour comprendre "comment on a pu en arriver là" : comment personne, parmi les passants, n'a pu lui venir en aide pendant ces neuf longues heures.

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Pour Michel Mompontet, il ne sert à rien d'accuser qui que ce soit. "Ce serait si facile de dire que les gens sont une bande de salauds", rétorque-t-il. "Moi, je me suis demandé : 'si j'avais été dans de telles circonstances, est-ce que je suis sûr à 100% que je me serais arrêté face à un corps dans la rue ?'". Une question qu'il vit comme "une douleur qui me hante".

Depuis sa chronique, Michel Mompontet a donné des interviews dans de nombreux pays pour évoquer le décès de son ami et parler de la douloureuse question des morts de la rue qui sont ignorés par la foule. Un retentissement qu'il n'avait bien sûr pas prévu : "Je n'avais pas calculé l'écho que ça aurait. Si ça a impacté si fortement l’opinion, s’il y a eu une telle réaction, c’est parce que chaque personne l’a déjà fait. On se retrouve face à un miroir assez hideux : comment est-on devenu ces gens qui tournent la tête ?".

Comment expliquer alors que des passants aient pu ne pas avoir le réflexe, l'humanité de venir en aide à un homme immobilisé à terre ? Le manque de sensibilisation aux premiers secours ? "J’aimerais dire qu’on n'est pas bien informé, mais tout le monde sait faire le 15 [le numéro du SAMU en France, ndlr]", affirme Michel Mompontet. Il évoque la théorie de la dilution de la responsabilité : "moi, je n'ai pas le temps, mais ceux qui viennent après le feront et si ceux avant moi ne l'ont pas fait, c'est qu'ils avaient leurs raisons".

Plus encore que celle des passants, victimes d'une habitude terrible, surtout dans un quartier où vivent beaucoup de personnes sans-abris, le journaliste interroge la responsabilité des services publics. "Là où il est tombé, il y a des caméras de surveillance, et la police municipale fait des rondes", explique-t-il. "Les systèmes sociaux n’ont rien vu."

Pire : lorsque la compagne de René Robert est venue réclamer des explications au commissariat, les agents ont refusé de lui répondre... au motif qu'ils n'étaient pas mariés. Sur Twitter, Michel Mompontet a interpellé le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin.

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En France, les décès en rue représentent entre 500 et 600 personnes par an, selon le collectif Les morts de la rue. Un chiffre approximatif, qui pourrait en réalité avoisiner le double, en comptant tous les morts anonymes. Michel Mompontet a pu prendre contact avec la personne sans-abri qui a appelé les secours pour René Robert. "Il m'a dit : 'vous savez, des morts dans la rue, dans notre monde, ça arrive tous les jours'", avoue-t-il.

Le journaliste espère que son "coup de gueule" aidera à prendre conscience de la tragédie collective qui arrive dans les rues, en France et ailleurs, particulièrement en hiver. "Si cette histoire peut avoir un impact sur les mentalités et nous réveiller, il faut prendre cinq secondes pour voir si la personne respire, si ça peut avoir un impact, ce serait vraiment bien", affirme-t-il. "Ça donnerait un sens à cette mort atroce."

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