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France : soupçon d’emploi fictif au "Canard enchaîné", présage d’un embarrassant couac pour le journal après l’affaire Fillon ?

Images d’illustration

© AFP/GETTY

27 août 2022 à 11:05Temps de lecture4 min
Par AFP, édité pat Kevin Dero

Si l’information se confirme, cela pourrait bien être une fameuse histoire d’"arroseur arrosé " qui a lieu dans le petit monde de la presse hexagonale… Le Canard Enchaîné, fameux journal satirique, qui paierait depuis plus de vingt ans la femme d’un dessinateur alors qu’elle ne travaille pas là ? Ça risquerait bien de faire et couler beaucoup de l’encre, et assez mauvais genre.

Que se passe-t-il au juste ? Le parquet de Paris a ouvert une enquête après une plainte d’un journaliste du Canard enchaîné dénonçant l’existence d’un emploi fictif au sein du célèbre hebdomadaire satirique, a-t-il indiqué samedi à l’AFP.

"Nous avons une enquête préliminaire en cours, confiée à la Brigade financière et ouverte des chefs d’abus de bien sociaux et recel d’abus de bien sociaux", a confirmé le parquet suite à des informations du Monde et de Radio France. Plusieurs sources ont aussi indiqué que des auditions avaient été réalisées récemment par les enquêteurs.

À l’origine, il y a cette une plainte contre X de Christophe Nobili, l’un des journalistes du Canard enchaîné. Celui-ci était notamment à l’origine des révélations pendant la campagne présidentielle 2017 sur les soupçons d’emploi fictif concernant Penelope Fillon auprès de son mari François Fillon.

Picsou ?

Christophe Nobili, que l’Agence France Presse n’a pu joindre, aurait découvert que la compagne d’un ancien dessinateur et administrateur de l’hebdomadaire aurait bénéficié pendant deux décennies d’une rémunération du journal sans pour autant travailler pour celui-ci. Ce dessinateur est une figure historique de l’hebdomadaire. Âgé, de 94 ans, André Escaro y exerçait depuis 1959. Et la somme totale qui aurait été indûment perçue vaut son pesant de cacahuètes. Echelonnée sur une période de vingt ans, Le Monde évoque 3 millions d’euros de salaire. Une coquette somme pour une petite rédaction qui compte une vingtaine de journalistes permanents.

Et qui plus est, se montre en grande pourfendeuse des travers des politiques et des planqués de l’évasion fiscale…

Lanceur d’alerte

"Ce n’est pas une plainte contre le journal. Christophe Nobili agit en parfaite cohérence avec ce qu’a toujours été le Canard enchaîné, contre un système mis en place par quelques-uns qui porte préjudice au journal tant moralement que financièrement", a indiqué Me Maria Cornaz Bassoli, son avocate avec Me Pierre-Olivier Lambert.

Il lui a fallu beaucoup de courage pour porter plainte

Car ça n’a pas été chose facile pour le journaliste, qui s’est retrouvé devant un fameux dilemme. Dénoncer sa rédaction ou se taire. "Le silence lui aurait été encore plus insupportable" a expliqué son conseil à nos confrères de Radio France. Le journaliste s’est ainsi mué en lanceur d’alerte. Quitte à casser des pattes au Canard"Il lui a fallu beaucoup de courage pour porter plainte", insiste son avocate.

Faire la clarté

Du côté de la petite rédaction parisienne, ce serait plutôt la surprise. Nicolas Brimo, directeur de la publication du Canard enchaîné, a aussi indiqué à l’AFP : "On n’a été ni entendu ni convoqué, on n’est pas au courant de ce qu’il y a exactement dans la plainte ; on ne sait même pas (sa) date exacte".

S’il y a des explications à donner, on les donnera bien évidemment aux policiers et à nos lecteurs

"Il y a eu un rendez-vous entre avocats il y a quatre mois et depuis on n’en a jamais entendu parler. On a donné des explications, j’ai cru comprendre que ces explications n’ont pas satisfait, c’est pour ça qu’il a porté plainte", a-t-il encore dit.

"S’il y a des explications à donner, on les donnera bien évidemment aux policiers et à nos lecteurs", a encore dit Nicolas Brimo.

"Penelopegate"

Retour sur l’affaire Fillon, appelée aussi "Penelopegate". D’aucuns se souviennent de cette fantastique saga politico-médiatico-judiciaire qui a échauffé bien des esprits il y a un peu plus de cinq ans. La campagne électorale pour la présidentielle bat alors son plein. François Fillon, candidat "Les Républicains" fait figure de prétendant sérieux à l’Elysée. Il vient de gagner les primaires de son parti et la voie semble toute droite pour succéder à François Hollande (qui s’était entre-temps retiré de la course à un second mandat). Nous sommes le 25 janvier 2017 et un article sort dans le Canard Enchaîné.

Meeting de François Fillon à Paris, le 9 avril 2017
Meeting de François Fillon à Paris, le 9 avril 2017 © 2017 Chesnot

Un article en forme de bombe à fragmentation. Ce dernier affirme que l’épouse de l’ancien-premier ministre de Nicolas Sarkozy a été payée comme attachée parlementaire entre 1998 et 2007, ainsi que comme conseillère à une revue littéraire, la Revue des Deux Mondes. Et les sommes perçues ne sont pas piquées des hannetons. Le Canard va alors, de semaines en semaines, enchaîner les révélations fracassantes. D’autres journaux vont suivre et les couacs de s’amonceler pour les époux Fillon. L’Affaire dite "des costumes", sa promesse de se retirer de la campagne s’il était mis en examen – et qu’il ne tiendra pas —, son discours sous l’averse au Trocadéro, les "Rends l’argent !" qui pleuvent sur les réseaux sociaux… Fillon s’accrochera désespérément, quitte à mettre une Pénélope tétanisée sur le devant de la scène… Un véritable chemin de croix.

Il aura beau se démener comme un diable, ces soupçons d’emplois fictifs, révélés par le Canard Enchaîné, vont coller aux basques du Sarthois jusqu’au premier tour de l’élection présidentielle. Il échouera derrière le duo Macron-Le Pen.

Le 9 mai 2022, la cour d’appel de Paris, condamne les époux Fillon en appel pour détournement de fonds public. Quatre ans de prison (dont un ferme) et dix ans d’inéligibilité pour François. Deux ans avec sursis pour Pénélope. Le couple fera un pourvoi en cassation contre cette décision.

Sujet JT du 29 mars 2017

Inculpation de Penelope Fillon

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Effet boomerang

Voilà pour le retour sur cet épisode politique français qui a marqué les esprits. Et qui a été en grande partie dû au travail de la rédaction du Canard Enchaîné. Ironie du sort, la Justice devrait maintenant voler dans les plumes du Canard pour faire la lumière sur cette affaire d’emploi fictif en son sein. Une histoire d’emploi fictif qui, si elle s’avérait être exacte, pourrait se retourner comme un boomerang contre le journal satirique.

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