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"Génocide", "dénazification"… Avec le discours de Vladimir Poutine, "on vient de basculer dans une autre dimension"

24 févr. 2022 à 07:42 - mise à jour 24 févr. 2022 à 12:37Temps de lecture4 min
Par Marie-Laure Mathot avec François Heureux

"J’ai pris la décision d’une opération militaire spéciale." Il est à peine 5 heures du matin en Ukraine, 4 heures chez nous. La déclaration à la télévision russe de Vladimir Poutine n’est pas prévue. C’est une surprise. Les mots sont durs, choisis. Le ton est calme. Analyse.

Peu importe que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, l’exhorte quelques minutes plus tôt depuis le Conseil de sécurité, d'"empêcher (ses) troupes d’attaquer l’Ukraine". Les sirènes retentissent dans plusieurs villes du pays ce jeudi 24 février 2022 alors que le soleil n’est pas encore levé sur l’Europe.

Un "génocide", une "dénazification"

Pour justifier son attaque, le président russe dénonce une fois de plus un "génocide" organisé par l’Ukraine dans l’est du pays. Il parle d’une politique agressive de l’Otan à l’égard de la Russie et dont l’Ukraine serait l’outil.

"Nous nous efforcerons d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’Ukraine", a déclaré Poutine à la télévision russe.
"Nous nous efforcerons d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’Ukraine", a déclaré Poutine à la télévision russe. © Tous droits réservés

"Pour cela, nous nous efforcerons d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’Ukraine", a dit le maître du Kremlin assis à un bureau en bois sombre, promettant de conduire "au tribunal ceux qui ont commis de nombreux crimes, responsables de l’effusion de sang de civils, notamment des citoyens russes".

Poutine vise à discréditer toute légitimité de l’Etat ukrainien à exister

Cette rhétorique, elle a frappé Aude Merlin, chargée de cours en science politique et spécialiste de la Russie et du Caucase à l’ULB"Ce n’est pas nouveau. Le discours de Monsieur Poutine vise à discréditer toute légitimité de l’Etat ukrainien à exister. D’où le recours à des comparaisons qui sont absolument ineptes comme 'dénazifier' l’Ukraine."

Pour la chercheuse, faire référence au nazisme permet de disqualifier tout ce qu’il s’est passé depuis 2013 en Ukraine. "Il veut dépeindre ce qu’il s’est passé sur Maïdan (place centrale à Kiev où s’est passée la révolution ukrainienne, ndlr) en 2013 comme un coup d’État nazi financé par la CIA." Et d’insister dans notre édition spéciale de 13 heures sur le fait que "dénazifier ne veut strictement rien dire."

"On dirait que Poutine s’adresse parfois à lui-même. Croit-il à ce qu’il dit ou a-t-il très bien compris que ce mot extrêmement rédhibitoire pouvait discréditer à tout jamais le projet d’une souveraineté ukrainienne ?"

Quant au terme de "génocide", c’est l’hôpital qui se moque de la charité pour la chercheuse. "On sait qu’en Tchétchénie, sur le territoire de la fédération de Russie, une guerre est menée par les forces armées russes. Elle conduit à des dizaines de milliers de morts civils dans une logique quasi génocidaire et dans une impunité quasi totale. Et là, on a un renversement : la rhétorique assigne le génocide aux autorités ukrainiennes alors qu’il n’y a pas d’opération de génocide en DNR (Donetsk People’s Republic, ndlr) et en LNR (Luhansk People’s Republic, ndlr)."

Une "junte" ukrainienne

Alors que le lever du soleil se rapproche et après les premières réactions de l’occident, c’est l’ambassadeur de Russie à l’ONU, Vassily Nebenzia qui embraye en parlant de "la junte au pouvoir à Kiev". Cela laisse entendre que Moscou vise un changement de régime plus qu’une occupation terrestre du pays.

Si le mot "guerre" n’a pas été prononcé et l’ampleur de "l’opération militaire" n’a pas été donnée, des observateurs y voient pourtant une déclaration cachée. "Indubitablement, on vient de basculer dans une autre dimension, analyse Nicolas Gosset, chercheur au Centre d’études de sécurité et de défense. Il y a une agression russe vis-à-vis de l’Ukraine qui dépasse largement le cadre de la guerre limitée dans le Dombas."

Et d’ajouter : "Il y a une dissonance entre le discours de Monsieur Poutine qui mettait l’accent sur la situation dans le Dombas et en même temps, on voit que les actions militaires qui sont conduites cette nuit en Ukraine dépassent largement ce cadre. Le ciblage semble en effet viser les bases militaires ukrainiennes, les installations de la défense antiaérienne ukrainienne. Le spectre géographique est très large puisque l’aéroport de Kiev a été touché."

Je tiens à souligner, nos territoires historiques

Dans son discours, Vladimir Poutine montre à quel point la fin de l’empire soviétique est restée à travers de la gorge de la Russie, contrairement aux Etats-Unis qui ont davantage surveillé la Chine et le Moyen-Orient ces dernières années. "La poursuite de l’élargissement de l’OTAN et le début de la militarisation de l’Ukraine sont inacceptables pour nous. Il ne s’agit pas de l’OTAN elle-même. C’est juste un outil de la politique extérieure des États-Unis. Le problème est qu’une anti-Russie hostile est en train de se créer sur nos territoires environnants, je tiens à souligner, nos territoires historiques."

Ces déclarations sont très cohérentes par rapport à la vision exprimée depuis un an

Pour le journaliste belge Jean-Paul Marthoz, spécialiste de l’actualité internationale, le discours du maître du Kremlin est dans la lignée de ce qu’il a déjà déclaré auparavant. "Si on retrace ce qu’il s’est passé au cours de l’année écoulée – et notamment l’écrit assez long publié par Poutine en juillet 2021 – on voit que sa vision de la Russie et de la communauté internationale est empreinte d’un ressentiment. Il y a une volonté de récupérer un empire déchu et l’envie de récupérer la grandeur d’un empire soviétique. Ces déclarations, et pas seulement celle de cette nuit, sont très cohérentes par rapport à la vision exprimée depuis un an."

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