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Economie

Gouvernement fédéral : le "retour du cœur", mais seulement pour les vieux ?

Gouvernement fédéral : Le "retour du cœur", uniquement pour les vieux ?
05 oct. 2020 à 16:02 - mise à jour 05 oct. 2020 à 16:02Temps de lecture4 min
Par Maxime Paquay

Le "retour du cœur", uniquement pour les vieux ? La note d’accord du nouveau gouvernement fédéral, et les annonces qui l’entourent, ont mis le paquet sur de nouvelles dépenses qui concernent surtout les plus âgés : soins de santé et pensions. Au détriment des jeunes ?

"La question était déjà sérieuse hier, elle le sera encore plus demain", souligne Vincent Vandenberghe, professeur d’économie à l’UCLouvain. "Quand on relève les pensions, c’est sûr qu’on fait un cadeau aux plus de soixante ans. Il faut être un rien plus prudent avec les soins de santé, mais la structure des dépenses en la matière profite, là aussi, aux plus âgés".

Renversement complet des budgets

Et Vincent Vandenberghe de brandir ses chiffres : Les budgets de pensions et de soins de santé combinés sont aujourd’hui supérieurs à 20% du PIB. Par comparaison, un budget dédié aux jeunes comme l’éducation tourne autour de 5 à 6%. Et les budgets liés à l’insertion sur le marché du travail n’atteignent même pas 1% du PIB.

Il faut avoir le courage de dire aux plus de soixante ans : On va réfléchir à deux fois avant de vous accorder des enveloppes supplémentaires.

Pour l’économiste, il y a eu depuis les années 60, "un renversement complet des amplitudes budgétaires. Là ou dans les années 60 et 70, le plus gros budget était probablement celui de l’éducation nationale, aujourd’hui, c’est celui des pensions. Loin de moi l’idée qu’il ne faut dépenser cet argent. Mais le niveau atteint dans la ventilation des dépenses publiques fait que l’on est en droit de se demander s’il ne faut pas immuniser les jeunes. Et avoir le courage de dire aux plus de soixante ans : On va réfléchir à deux fois avant de vous accorder des enveloppes supplémentaires".

Électoralisme des aînés

Dans cet accord, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit, estime-t-il, "tant la gauche que la droite ont choisi de mettre en avant des dépenses supplémentaires, notamment en matière de relèvement des petites pensions et de celles des indépendants. Et à court, terme, en situation de compétition électorale, il faut se méfier de la tentation des partis politiques de mettre en avant des mesures qui ciblent l’électorat âgé, qui gagne en importance numérique".

"Ce qui se passe à mon avis, c’est que les partis politiques comptent de plus en plus sur l’électorat des soixante ans et plus. Dans un contexte où l’on ne s’attendait pas du tout à voir des dépenses additionnelles – avec une situation budgétaire épouvantable à cause de la crise du Covid - je suis frappé par le fait que les quelques mesures synonymes de dépenses supplémentaires ciblent les plus âgés.

"Ce n’est pas que les jeunes sont absents des mesures, c’est plutôt la visibilité des mesures qui visent à aider les plus âgés qui frappe". Or, pour rappel, les jeunes sont bien, proportionnellement, les grands perdants de la crise : Ils ont plus souvent que les autres perdu leur emploi (-6,2% d’emplois). Ils ont aussi été les plus nombreux à être concernés par les arrêts de travail (-24,4% d’heures de travail qu’en 2019). Alors que chez les plus de 60 ans, l’emploi continue à progresser.

Les nouveaux pauvres sont les jeunes

Auparavant, le risque de pauvreté concernait surtout les pensionnés. Désormais, il touche principalement les jeunes ménages qui, parfois même en travaillant, peinent à nouer les deux bouts. Pour le dire platement, ces dernières années, sans que la pauvreté recule en Belgique, la population la plus exposée au risque de pauvreté a changé : moins de pensionnés, plus de jeunes – en particulier chez les moins qualifiés. A tel point que le risque de tomber dans la pauvreté est aujourd’hui "concentré chez les moins de 25 ans", confirme Vincent Vandenberghe, "et je pressens que pour eux, le problème va s’accentuer".

Le trou noir de la protection sociale

L’économiste Philippe Defeyt, enfonce le clou : "à beaucoup d’égards, on peut dire que les jeunes constituent le trou noir de la protection sociale. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui ont travaillé, neuf mois, dix mois, avant la crise, entre leur sortie de l’école et le début de la crise. Ils ont perdu leur emploi mais n’ont pas travaillé assez pour avoir une allocation de chômage. D’autres jeunes sont toujours à la recherche d’un emploi, et ne sont pas dans les conditions pour bénéficier d’une allocation d’insertion".

Le risque de tomber dans la pauvreté est concentré chez les moins de 25 ans.

Il y a bien en Belgique un problème pour partie générationnel en matière de revenus, poursuit Philippe Defeyt, "en ce que beaucoup de jeunes se retrouvent sans revenus. Ce qui signifie quand même concrètement que pour la moindre dépense, une sortie entre amis par exemple, ces jeunes doivent faire appel à leurs parents – et cela, même après de longues études et parfois une expérience professionnelle. C’est un traitement absolument inacceptable".

Quelles mesures manquent ?

Qu’est-ce qui aurait pu être fait différemment ? La faiblesse de nombreuses pensions légales est une réalité. Mais voilà, selon Vincent Vandenberghe, du financement interne aurait pu être envisagé : des transferts au sein même de la population des pensionnés, voire un allongement de la durée des carrières. Or, ce qui apparaît, c’est bien un financement général : "Ce sont sans doute soit les actifs, cotisants actuels et futurs qui vont payer – soit l’ensemble des contribuables si c’est "l’impôt" qui servira de source de financement".

Mais des mesures qui profitent directement aux jeunes auraient aussi pu être négociées, comme "un meilleur financement du système d’enseignement, ou encore des mesures d’aides à l’insertion sur le marché du travail, mesures d’aide pour rendre l’accès au crédit logement plus facile. C’est vrai que plusieurs de ces compétences concernent d’autres niveaux de pouvoir que le fédéral, ce qui rend les choses plus compliquées, mais juste rétorquer cela, c’est un peu court".

C’est vrai, alors que les politiques de l’emploi sont déjà partiellement régionalisées – notamment leur volet "activation", le nouvel accord fédéral ne se prive pas d’annoncer comme objectif un taux d’emploi à 80% pour la Belgique en 2030 – sans trop préciser, d’ailleurs, comment y arriver.

 

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