Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : à Boutcha, "on se revoit, on s’embrasse"

© Wilson Fache

30 mai 2022 à 15:28Temps de lecture4 min
Par Wilson Fache

Début avril, le monde découvrait l’enfer de Boutcha, occupée pendant un mois par les troupes russes. Leur retrait révèlera une série de massacres qui ont choqué l’Ukraine et le monde. Au moins 448 personnes furent tuées et de nouveaux corps sont encore découverts quotidiennement. Torturés, brûlés, décapités, violés, affamés, abattus d’une balle dans la nuque : rien n’avait été épargné aux résidents de Boutcha. Aujourd’hui, cette banlieue cossue de Kiev rend hommage aux morts et tente de renouer avec la vie.

Ils sont quelques dizaines de fidèles, les yeux bouffis, réunis dans le sous-sol de l’église orthodoxe Saint Andrew. Ce sont les jardins de cette église qui avaient servi de fosse commune pendant l’occupation russe. Aujourd’hui, c’est donc une communauté endeuillée à laquelle s’adresse le prêtre Andriy Galavin.

"Dans mon sermon, j’ai fait référence à l’apôtre Thomas qui doutait de la résurrection de Jésus, car je voulais souligner que l’espoir est très important en ce moment. Parce que si nous abandonnons moralement, alors même les armes ne peuvent pas nous aider", estime le prêtre. "Si nous avons de l’espoir dans la période la plus difficile de notre vie, cela signifie que nous sommes invincibles."

Nous sommes une semaine après Pâques et en ce jour des morts, les Ukrainiens ont pour tradition de déposer un peu de nourriture sur les tombes de leurs proches mais, à travers le pays, les autorités avaient demandé aux citoyens de s’abstenir en raison du danger posé par les mines et bombardements.

Des fleurs aux couleurs de l’Ukraine

Le pauvre ruban en plastique qui barre l’entrée du cimetière de Boutcha n’aura pas suffi à stopper les endeuillés. Une vieille dame drapée de noir est recroquevillée sur la tombe de son beau-fils. "Que Poutine et ses forces soient maudits !", hurle-t-elle.

La victime est un fonctionnaire de 48 ans abattu par des soldats russes devant chez lui. Le corps avait initialement été enterré dans le jardin d’un voisin, puis exhumé et examiné par les enquêteurs ukrainiens, avant, enfin, de se voir offrir une dernière demeure deux mois après son décès. La tombe d’André Kuyavets est un petit talus de terre surmonté d’une croix en bois. Elle est désormais recouverte de chocolats et de fleurs en plastique jaunes et bleues, des fleurs aux couleurs de l’Ukraine.

La tombe d’André Kuyavets est recouverte de fleurs aux couleurs de l’Ukraine et de chocolats.
La tombe d’André Kuyavets est recouverte de fleurs aux couleurs de l’Ukraine et de chocolats. Wilson Fache

Un membre de la famille active le haut-parleur de son portable pour que la veuve du défunt puisse s’exprimer depuis la Pologne où elle a trouvé refuge. "J’espère que les tueurs qui ont assassiné mon mari seront punis. Mon mari était le meilleur homme du monde, il n’a jamais rien fait de mal, et désormais j’ai deux enfants qui sont des orphelins", explique-t-elle. "J’ai vu des photos de son cadavre : mon mari a été retrouvé sans ses vêtements et son alliance avait disparu".

Le cimetière de Boutcha.
Le cimetière de Boutcha. Wilson Fache

"Je suis optimiste pour l’avenir"

Le marché couvert de Boutcha bruisse de l’écho des clients qui déambulent entre les étals de légumes et de viandes séchées. Tetyana Poperechniuk porte un tablier jaune à pois noirs. Elle a rouvert sa boucherie il y a trois jours seulement. "Oui, je suis optimiste pour l’avenir", affirme-t-elle. "Ma maison a été en partie bombardée mais je reste optimiste, je pense que nous pourrons la reconstruire d’ici un mois…" Soudain, sa voix se brise et son sourire se contorsionne. "Nous voulons remercier ceux qui nous ont soutenus. Nous sommes reconnaissants à tous les pays européens. Je suis tellement reconnaissante pour ma belle-fille et mon petit-fils qui vivent maintenant au Danemark. Je suis tellement reconnaissante qu’ils aient pu les évacuer et les accueillir. Il n’est qu’un petit enfant et il a eu tellement peur. Nous n’avons jamais imaginé que la guerre pourrait être comme ça et que la Russie pourrait faire de telles choses".

Tetyana Poperechniuk a rouvert sa boucherie.
Tetyana Poperechniuk a rouvert sa boucherie. Wilson Fache

Là, le regard de Tetyana se pose sur une nouvelle cliente et immédiatement ses yeux bruns se noient. "Tu vois, nous sommes toujours en vie", lâche-t-elle en enlaçant son amie Natalia. "Nous aussi, nous avons survécu", répond Natalia. Les deux femmes se connaissent depuis l’école maternelle. Elles se retrouvent pour la première fois depuis le début de la guerre.

Seuls 10% des 52.000 habitants sont de retour dans la ville-martyre. La mairie a pris la décision de déjà rouvrir les crèches pour créer un appel d’air et tenter de repeupler cette bourgade aisée, autrefois connue pour sa douceur de vivre et ses jolis parcs.

"Nous comprenons qu’il n’est pas facile d’oublier cette tragédie et l’occupation. De nombreux parents des victimes ne veulent pas revenir car c’est très dur pour eux. Il est techniquement possible de revenir, mais c’est leur traumatisme qui les en empêche", raconte Serhiy Shepetko, le maire-adjoint de Boutcha.

Requiem

Trois babouchkas ratissent la petite colline sur laquelle est posée l’église St. Andrew et arrachent les mauvaises herbes tout en prenant soins d’épargner les tulipes écarlates qui ont éclot ici et là. Il y a aussi la cacophonie des tondeuses à gazon et des coups de pelle sur l’asphalte encore chaud.

Le lieu de culte, dont la construction débutée en 2010 n’est toujours pas achevée, est encore dépourvu d’escaliers pour accéder à la nef. Mais peu importe, des ouvriers et des volontaires s’attèlent en vitesse à construire des marches avec des palettes en bois qu’ils recouvrent de tapis persans. Tout est enfin prêt pour accueillir un orchestre et un chœur venus de Kyiv pour donner un concert devant une centaine d’habitants.

Les premières notes retentissent, appuyées par une voix cristalline qui interprète une œuvre du poète ukrainien Borys Oliynyk. "Tu disparais comme une larme derrière des cils", se lamente la cantatrice. Il a plu cette après-midi mais pas autant que sur les joues de l’assemblée.

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