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Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : "Alexandre Loukachenko a tout intérêt à garder sa frontière imperméable et ne pas s'engager"

03 juil. 2022 à 13:16 - mise à jour 03 juil. 2022 à 15:19Temps de lecture3 min
Par Paul Verdeau

"Je vous le répète, nous n’avons pas l’intention de combattre en Ukraine […] Nous ne combattrons que dans un seul cas, si vous […] entrez sur notre terre, si vous tuez nos gens, alors nous répondrons". C’est par ces mots que le président biélorusse Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, s’est adressé samedi à ses voisins ukrainiens, à l’occasion d’une cérémonie à la veille de la fête d’indépendance de la Biélorussie.

Des paroles qui s’apparentent à une menace… ou presque. Fidèle allié, voire vassal de la Russie depuis le début de la guerre de 2022, le régime biélorusse a du mal à trouver sa place dans le conflit. A-t-il réellement les moyens de mettre ses menaces à exécution ? "Il a la capacité de le faire, c’est tout à fait possible, explique Ekaterina Pierson-Lyzhina, chercheuse au Cevipol spécialiste de la Biélorussie. Mais est-ce que c’est probable qu’il le fasse ? C’est une autre question."

Selon elle, Alexandre Loukachenko "a l’habitude de menacer et de ne pas tenir sa parole". Surtout, il n’a en réalité pas intérêt à participer activement à la guerre. "Au début de l’invasion de l’Ukraine, il espérait que la Russie gagne très rapidement", note Ekaterina Pierson-Lyzhina. "Désormais, son attitude a changé : il essaie de ne pas impliquer ses propres troupes."

C’est là que réside tout le problème : depuis le début de la guerre, le "dernier dictateur d’Europe" a fait beaucoup d’efforts pour plaire à son allié russe : réviser la constitution pour révoquer la neutralité nucléaire du pays, accueillir des troupes russes… Mais veut-il passer à la dernière étape, attaquer avec ses propres forces l’Ukraine ? "Ça signifierait une contestation, affirme Ekaterina Pierson-Lyzhina. Son pouvoir n’est plus si assuré." En effet, deux ans après sa réélection entachée de fraude et la répression dans le sang des manifestations, le président n’a aucun intérêt à se mettre à dos sa propre population. "Moins de 10% de la population soutiendrait la participation à la guerre, même parmi les élites", selon la chercheuse.

À cela s’ajoute le fait que les troupes biélorusses, bien que nombreuses (environ 40.000 soldats) ne sont pas très vaillantes : peu d’expérience des combats, pas de participation en Syrie comme les soldats russes… "Ils n’ont pas l’intention d’aller combattre", note Ekaterina Pierson-Lyzhina. Selon la chercheuse, plusieurs bataillons sont d’ailleurs déjà au front pour soutenir les forces ukrainiennes, et n’ont pas apprécié. Si Loukachenko donnait l’ordre d’envahir l’Ukraine, le ressentiment serait encore plus grand.

Mais comment justifier cette position auprès de Moscou ? Loukachenko fragilise-t-il son statut d’allié modèle ? "Ça ne peut pas affaiblir la position de Loukachenko, puisque la Biélorussie est le seul allié de la Russie, affirme Ekaterina Pierson-Lyzhina. La Russie n’a aucun autre pays sur lequel compter." D’autres alliés, comme le Kazakhstan, n’ont en effet pas été aussi dévoués. "Les autorités russes sont conscientes de la position très délicate de la Biélorussie, précise la chercheuse. Ils ne voudraient pas voir une nouvelle manifestation contre Loukachenko, comme en 2020."

Pour le dictateur, il s’agit donc d’être prudent et de la jouer fine, même s’il n’y a aucun espoir qu’il change de camp, affirme Ekaterina Pierson-Lyzhina. C’est un allié idéologique, il ne va pas laisser tomber la Russie. Notamment parce que son pays est très dépendant des exportations russes. Ne pas se positionner comme un agresseur l’aide aussi à se justifier auprès de la communauté internationale, puisque la Biélorussie a tenté d’être médiatrice du conflit.

"Loukachenko essaie d’adopter une position ambiguë, en appelant l’Ukraine à capituler pour son propre bien, tout en donnant raison à l’attitude russe, conclut Ekaterina Pierson-Lyzhina. Mais il a tout intérêt à ce que la frontière reste imperméable, et que l’armée lui reste fidèle." Une armée qui a un autre avantage : ne pas s’être discréditée aux yeux du peuple, en ne participant pas à la répression post-électorale de 2020.

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