Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : de murs solides à "passoires", les lignes de front russes mises à mal par l’armée de Kiev

Un soldat ukrainien marche dans une tranchée souterraine le 9 février 2022 à Pisky, en Ukraine. Les tensions entre l’alliance militaire de l’OTAN et la Russie s’intensifient en raison du déplacement par la Russie de dizaines de milliers de soldats et d’ar

© 2022 Getty Images

04 oct. 2022 à 12:51 - mise à jour 05 oct. 2022 à 10:56Temps de lecture6 min
Par Anthony Roberfroid

L’armée russe perd de plus en plus de terrain dans les territoires ukrainiens occupés. Dernier exemple en date : la ville stratégique de Lyman, dans la région nouvellement annexée de Donetsk par la Russie, à l’est du pays.

Depuis plusieurs jours, l’armée ukrainienne était occupée à encercler les milliers de soldats russes présents dans cette ville qui est un important nœud ferroviaire de la région. Un choix stratégique puisque Lyman est un carrefour logistique d’envergure. C’est notamment par cette ville que du matériel et des provisions étaient envoyés aux hommes de Moscou situés dans le Sud du pays.

Ce dimanche, Volodymyr Zelensky a annoncé la prise de la ville. Les forces armées ukrainiennes, grâce à des attaques coordonnées au nord et au ud de la ville, ont forcé les troupes russes à battre en retraite pour éviter de se faire surpasser. Ce recul avait aussi pour objectif de reformer une ligne de front solide. Reste que ce dernier point semble difficile à mettre en place pour les troupes de Vladimir Poutine.

L armée ukrainienne reprend la ville de Lyman aux forces russes

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Dix brigades déclenchent un effet domino

Que ce soit au Sud comme à l’Est du pays, la pression se fait sentir de toute part. Depuis le début de la contre-offensive ukrainienne du mois de septembre, Kiev récupère petit à petit du terrain grâce à des incursions, transperçant les lignes de front russes : "Dans les grandes lignes, le point de départ de la contre-offensive, ce sont dix brigades ukrainiennes qui sont parvenues à percer la ligne russe autour de la région de Balaklava. Chez beaucoup d’analystes militaires, y compris à l’Institute for the Study of War, on ne parvient pas à comprendre comment les Russes n’ont pas pu voir les brigades ukrainiennes se rassembler et percer les lignes aux alentours de Balaklava, si ce n’est par des défauts de commandement de renseignement", détaille Nicolas Gosset, chercheur à l’Institut Royal de Défense.

"De poche en poche, les Ukrainiens sont parvenus à rentrer dans les bataillons russes qui, pour le coup, n’étaient pas très concentrés et étaient assez mal équipés dans la région de Kharkiv, au nord", explique le chercheur.

Comme un jeu de dominos, les reprises de territoire se sont enchaînées : "Il y a eu un effet de masse, un effet de force de la percée ukrainienne. À Izioum, le gros du contingent russe – qui était véritablement la poche stratégique de cette région du Donbass - a dû se replier sous les ordres de Moscou pour éviter d’avoir des pertes trop importantes. Les Ukrainiens ont fait des centaines de prisonniers, ont pris des quantités invraisemblables de matériel et ont continué leur chemin jusqu’à la prise de Lyman ce dimanche", résume Nicolas Gosset.

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De petites victoires qui s’enchaînent alors que les hommes de Vladimir Poutine subissent des échecs, cela a un poids dans la balance.

Et les déboires de l’armée russe d’un point de vue opérationnel et matériel n’aident pas comme le révèle Nicolas Gosset : "L’armée, c’est une masse de compétences. De la qualité de la planification opérationnelle à l’armement en passant par la motivation des hommes, la masse de compétences ukrainienne augmente alors que la masse de compétences russe diminue", indique l’expert.

"Les Ukrainiens ont le vent en leur faveur pour l’instant, cela renforce le moral et si la qualité de commandement et la livraison d’armement suivent, cela permet à l’armée ukrainienne de percer les lignes russes", relate Nicolas Gosset.

"Mais à l’inverse, il y a du côté des Russes des problèmes de commandement qui ne sont visiblement pas résolus et le moral est en baisse. Dans les régions nouvellement annexées où la loi martiale est d’application, les gens n’ont pas le choix. Ces troupes sont mal équipées, moins motivées et elles sont la chair à canon de l’armée russe, ce qui rend ces bataillons moins performants, décousus", précise-t-il.

On a véritablement eu un effet de passoire, un effet d’effondrement des lignes russes à travers des centaine de kilomètres dans le nord-est du pays.

Sur le terrain, les Russes reculent et les troupes ukrainiennes continuent de transpercer les lignes de front qui sont toujours désorganisées : "On a véritablement eu un effet de passoire, un effet d’effondrement des lignes russes à travers des centaine de kilomètres dans le nord-est du pays. Les troupes reculent, cherchent à refixer une ligne de front à leur avantage, mais dans des conditions de terrain qui ne leur étaient plus favorables, avec le coût des pertes humaines, la désorganisation, des pertes de matériel. Il est de plus en plus difficile pour l’État major russe de renforcer ses bataillons et de remplir les trous en termes d’équipement et en termes humains".

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Ces trous en termes d’humain, c’est là un point essentiel de la désorganisation russe selon le chercheur : "Ce qui apparaît aujourd’hui, au vu de la prise de Lyman, c’est que les Russes ne sont pas parvenus à reconstituer, à consolider ce front de manière très solide dans le Nord, dans la région de Louhansk et dans le nord de Donetsk. À la différence de ce qui se passe dans le Sud où là, on a affaire à un front russe qui, pour le coup, était à la base assez bien organisé."

Pourquoi ne pas reculer et consolider sa protection ?

Mais dès lors, pourquoi ne pas reculer et reformer un bloc solide dans le Sud ? Pour le chercheur, l’acharnement russe dans le nord-est du pays est davantage un choix politique qu’un bon choix stratégique : "Ce qui apparaît de plus en plus de manière évidente dans la conduite des opérations russes, c’est que l’ordre politique, la décision de tenir certains endroits – qui visiblement émane du Kremlin – va à contresens de ce qu’il faudrait faire d’un point de vue tactique ou opérationnel."

"On est finalement dans une conduite des opérations où le facteur politique et le symbole en viennent à dépasser des décisions d’État-major d’ordre opérationnel ou tactique. Il y a une insistance symbolique très forte et cela sert les Ukrainiens", ajoute Nicolas Gosset.

La situation au 4 octobre 2022 selon le ministère de la Défense britannique.
La situation au 4 octobre 2022 selon le ministère de la Défense britannique. © Twitter @DefenceHQ

Néanmoins, les pertes russes se font ressentir dans le nord-est, l’armée de Poutine est en difficulté et tente de résister jusqu’à l’arrivée de nouvelles troupes issue de la mobilisation. Les premiers réservistes sont de leur côté arrivé ce lundi dans les régions ukrainiennes occupées de Donetsk et Lougansk mais encore faut-il qu’elles apprennent rapidement sur le terrain et que l’organisation soit au rendez-vous.

Avancer un maximum avant l’hiver

En attendant la refonte du bloc russe, les Ukrainiens ont de leur côté tout intérêt à continuer leur offensive dans le nord-est du pays : "Les premiers groupes de mobilisés sont déjà sur le terrain dans l’Est mais il manque de capacité de manœuvre et d’équipement. C’est le principal enseignement qu’ont fait les Ukrainiens. Ils ont une fenêtre d’opportunité avant l’hiver pour pousser au maximum leur opportunité d’offensive. Ils leur reste quelque semaines avant que la mobilisation russe ne porte ses fruits sur le terrain, pour peu qu’elle les porte", détaille l’expert.

Les Ukrainiens devraient donc encore avancer quelque peu avant l’arrivée des nouvelles troupes russes mobilisées. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Impossible de le savoir actuellement, tout se jouera en fonction des masses de compétences en présence (appui humain, matériel, stratégie, renseignement…). Une reprise ukrainienne des territoires envahis ? Un statu quo ? Une avancée russe dans les terres ukrainiennes ? Tout est possible.

Néanmoins, la pression continue, et pas seulement à l’Est. Dans le Sud également, les forces ukrainiennes ont tout intérêt à continuer leur percée : "Je pense que c’est surtout dans le Sud qu’il va y avoir quelques développements notable ces prochains jours, parce qu’effectivement, la percée jusqu’à présent était très discontinue et un peu hachurée. Mais maintenant, ils ont réussi à créer une assez grosse poche dans la région de Kherson et dans quelques zones sur la rive droite du Dniepr", estime Nicolas Gosset.

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"On voit vraiment qu’il y a quelque chose qui est en train de se dessiner, qui risque de s’accélérer dans les jours et dans les deux ou trois semaines qui viennent. Il y avait une semaine, c’était encore très ténu dans ce ce qu’on voyait en termes de percées. Là, ça se confirme. S’il y a vraiment un troisième endroit où les Ukrainiens pourraient vouloir pousser – parce que le dispositif russe est plus faible-là aussi, c’est toute cette zone entre la centrale et le Donbass. Il semble qu’il y a une fenêtre d’opportunité. Cela serait étonnant que les Ukrainiens n’exploitent pas cette petit avancée tant que le climat le permet avant l’hiver", conclut l’expert.

Pour aller plus loin :

Le focus pt. 2

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