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Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : documenter les crimes de guerre, une expérience “traumatique” mais nécessaire

Oleksandra Matviichuk, responsable du "Center for Civil Liberties", à Kiev, en 2020.

42 enquêteurs et experts vont être envoyés en Ukraine pour enquêter sur les crimes commis pendant l’invasion russe. C’est la plus grosse équipe jamais envoyée par la Cour pénale internationale.

Mais sur le terrain le travail de collecte des preuves a déjà commencé. Le bureau de la procureure générale d’Ukraine a déjà recensé près de 12.000 crimes de guerre présumés. Le premier procès d’un soldat russe pour crime de guerre, depuis le début de l’invasion russe, s’est d’ailleurs ouvert ce mercredi. Human Rights Watch et Amnesty International sont aussi présents sur le terrain. Et des ONG locales s’activent aussi.

Parmi elles, le Center for Civil Liberties, dirigé par l’avocate Oleksandra Matviichuk. Elle est restée à Kiev, elle nous explique comment son association participe à cet immense travail.

En quoi la guerre a-t-elle changé le travail mené par votre organisation ?

"D’abord, une partie de l’équipe est restée à Kiev et une autre a quitté la capitale pour aller dans une zone plus sûre, pour être en mesure de continuer le travail s’il nous arrivait quelque chose ici. Les troupes russes ont essayé d’encercler Kiev, à ce moment-là, le futur était très incertain."

"Ensuite, on ne fait plus seulement du travail 'classique' autour des droits humains que l’on faisait avant. En temps de guerre, la première chose dont les gens ont besoin, c’est de survivre. On a commencé par ouvrir un call center, et on a mis au point une carte avec des centaines d’initiatives locales dans le domaine médical, pour le logement, les évacuations, la logistique, le ravitaillement etc. Donc la priorité c’est d’abord de survivre, puis de protéger les droits humains."

Vous avez ensuite commencé à documenter les crimes de guerre présumés ? Vous l’aviez d’ailleurs déjà fait depuis l’invasion du Donbass en 2014.

"Oui. On travaille à la fois avec des avocats professionnels et avec des personnes “ordinaires” volontaires puisque l’on a réactivé l’initiative Euromaidan SOS, un réseau de volontaires qui documentaient, en 2014, la répression des manifestations lors de la révolution de Maïdan."

"C’est pourquoi on a vraiment simplifié la méthodologie. On se focalise sur des témoignages directs de victimes et de témoins que les volontaires enregistrent sous format vidéo avant de nous les envoyer. Ensuite, nous pouvons les analyser, voir ce qui pourrait être valable légalement ou pas, et ce qui doit encore être complété pour répondre aux standards internationaux."

"Nous récoltons aussi des informations via l’Open source, on collabore avec d’autres associations, et on est désormais capable d’envoyer des groupes mobiles dans différentes régions pour vérifier les informations sur le terrain, mais ça, c’est une approche qui demande plus de temps."

Quels types de crimes investiguez – vous ?

"On a enregistré beaucoup de cas de bombardements délibérés sur des bâtiments résidentiels, des écoles, des crèches, des églises. On a aussi des attaques contre des hôpitaux, des attaques délibérées contre des civils pendant des évacuations, des cas de kidnappings, de détentions illégales, de tortures, des civils tués et aussi des violences sexuelles."

Combien de cas avez-vous déjà répertoriés ?

"On n’a pas de nombre précis de témoignages parce que c’est un processus dynamique. Cela prend du temps d’introduire tous les vidéos et photos dans notre base de données et de les catégoriser. Malheureusement, je pense que l’on aura beaucoup de preuves, parce que la Russie utilise les crimes de guerre comme une technique de guerre. C’est un mode de comportement, ce n’est pas accidentel."

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Concrètement, à quoi vont servir toutes ces preuves récoltées ?

"Nous avons deux buts. Le premier, c’est évidemment ces preuves servent à la justice nationale et internationale. Malheureusement, la CPI ne pourra se concentrer que sur certains dossiers particuliers, et sur des hauts responsables. Cela signifie que des dizaines de milliers de crimes de guerre seront de la responsabilité de la justice ukrainienne. Or, nous savons que notre système national n’est pas efficace. Et même le système le plus efficace ne pourrait pas répondre à un tel défi."

"C’est pourquoi nous réfléchissons à d’autres solutions. Il faut trouver le moyen d’impliquer le niveau international dans la justice nationale, par exemple selon le modèle d’un tribunal hybride (un tribunal au sein duquel siègent des magistrats internationaux et des magistrats nationaux, comme cela s’est fait au Cambodge ou en Sierra Leone, ndlr)."

Et le deuxième but ?

"L’autre but n’est évident que pour ceux qui sont ici, sur le terrain. On veut juste que les gens survivent. Les atrocités continuent, tout ce que nous documentons maintenant à Boutcha se répète dans d’autres régions. Donc le but c’est de plaider pour que ça s’arrête maintenant, de ne pas attendre une justice future."

Il s’agit aussi de viser la chaîne de commandement ?

"Oui, cela va prendre du temps mais nous serons capables, dans le futur, d’identifier les auteurs au plus haut niveau, pas seulement les soldats russes ordinaires. On doit briser le cercle d’impunité."

Le premier procès d’un soldat russe pour crime de guerre, depuis le début de l’invasion russe, s’est ouvert ce mercredi. C’est important d’aller vite ?

"C’est très important parce que la guerre fait croire que la loi n’existe plus. Si la demande de justice des Ukrainiens n’est pas rencontrée, elle risque de se transformer en soif de revanche."

Personnellement, comment vivez-vous votre travail, le fait d’être plongée sans arrêt dans ces crimes ?

"Pendant les deux premiers mois, je pense que j’étais comme dans un coma émotionnel. Je ne me donnais pas la possibilité de réfléchir à ce que je ressentais. Je passais chaque minute de mon temps au travail, on ne dormait que cinq heures par jour."

"Puis, nous avons compris que la guerre serait longue. J’ai essayé d’équilibrer un peu plus ma vie, de dormir plus pour avoir des forces pour continuer la bataille. Et quand j’ai commencé à le faire, c’est devenu plus difficile émotionnellement. On travaille essentiellement avec la souffrance des gens, on documente les crimes de guerre, et c’est une expérience très traumatique, même pour moi, qui suis avocate professionnelle et qui documente des crimes de guerre depuis 8 ans."

"Mais nous n’avons pas d’autres options."

Retrouvez toutes les informations sur la guerre en Ukraine ici.

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