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Guerre en Ukraine : les corps du charnier d’Izioum ont bien été enterrés sous occupation russe

IZIUM, UKRAINE – 2022/09/19 : Des croix funéraires sur le site d’une fosse commune pendant les exhumations menées dans la ville d’Izioum.
22 sept. 2022 à 10:24 - mise à jour 22 sept. 2022 à 14:21Temps de lecture8 min
Par Romane Bonnemé

Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes rejettent la responsabilité de Moscou dans le charnier découvert la semaine passée près d’Izioum, à l’est de l’Ukraine. Leur argumentaire, selon lequel les forces russes n’étaient pas sur place lors du massacre, n’est pourtant pas crédible : la ville était bien sous occupation russe au moment des faits, en mars dernier.

"Une opération de repli et de regroupement des troupes russes stationnées dans les régions de Balakliya et Izioum a été menée". C’est à travers cette déclaration publiée le 10 septembre 2022 dans le média d’état RIA Novosti que le Ministère russe de la défense a confirmé le retrait de ses troupes de la ville d’Izioum, reconquise par les Ukrainiens après plus de cinq mois d’occupation russe. Une opération effectuée dans le cadre de la contre-offensive ukrainienne engagée depuis fin août.

Cinq jours après la reprise d’Izioum, le président ukrainien, Volodymyr Zelenskyy, révèle, la découverte d’un charnier dans une forêt à proximité de la ville. Selon les autorités locales, ce sont 443 tombes et une fosse commune contenant les corps de 17 soldats ukrainiens qui ont été mis à jour sur le site.

"Boutcha, Marioupol, maintenant, Izioum. La Russie sème la mort partout. Et elle doit en être tenue pour responsable", commente ensuite Volodymyr Zelenskyy lors de son intervention télévisée quotidienne ce 15 septembre.

Sur les réseaux sociaux, le discours de certains internautes pro-russes est tout autre : Moscou ne peut être responsable de ces crimes pour la simple raison que l’armée russe n’était pas présente au moment des faits. Pour preuve, ils présentent une photographie montrant trois croix funéraires sur lesquelles on peut lire le nom de la personne enterrée ainsi que ses dates de naissance et de décès. C’est cette dernière information que ces internautes mettent en évidence : la date du décès, le 9 mars, serait antérieure à l’arrivée des Russes sur place.

"Les Russes ont contrôlé Izioum le 1er avril. Les Ukrainiens ont donc été enterrés ici avant même l’arrivée des soldats russes. Qui a "torturé" et "exécuté" alors ?" s’interroge alors ce Twitto le 18 septembre, sous-entendant ainsi une responsabilité ukrainienne davantage que russe dans ce drame. Une hypothèse largement relayée par plusieurs internautes (ici, ou ) ou divers sites d’information pro-Kremlin (ici, ou ).

Pourtant cet argument est faux : les Russes étaient bel et bien présents au moment de ce massacre, ils occupaient même une partie de la ville depuis au moins deux jours.

Capture d’écran Twitter

Une image authentique mais décontextualisée

D’où provient la photo des croix funéraires utilisée par les internautes pro-russes ? L’outil de recherche d’image inversée de Google permet de remonter à la source de cette photo : elle émane du compte Telegram de Andriy Yermak, le chef du Bureau du Président de l’Ukraine.

Ce dernier a publié cette photo le 17 septembre dernier avec pour légende : "La Russie tue des Ukrainiens par familles entières. Izioum. Olesya, 6 ans. Tuée par des terroristes russes. Ses parents sont enterrés à proximité". (Voir la publication d’origine ci-dessous).

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Les croix funéraires de cette image sont également identiques à celles des photos et vidéos de photographes ou agences de presse présents sur place, et diffusées sur de nombreux médias à travers le monde, comme la RTBF, le média politique américain Politico, le quotidien canadien The globe and Mail, le site d’information britannique la BBC, et sur diverses chaînes de télévision telles que les américaines Sky News ou CBS, la singapourienne CNA ou la pan-européenne Euronews.

L’outil de vérification d’image InVid, permet également de constater que cette photographie n’a ni été retouchée, ni falsifiée, ni tronquée.

La photographie relayée par les internautes pro-russes est donc authentique : la date de décès du 9 mars qui figure sur la photo qu’ils ont publié est donc identique à celle inscrite sur les croix funéraires découvertes dans le charnier d’Izioum.

En revanche, contrairement à ce que ces internautes affirment, la ville d’Izioum était bien sous occupation russe ce jour-là.

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Izioum sous contrôle russe avant le 9 mars

Les autorités russes annoncent officiellement la prise de la ville le 7 mars 2022.

Sur place, les résidents parlent de bombardements avant cette date. Selon les propos recueillis par Amnesty International de Svitlana, une personne déplacée de 72 ans qui vivait à Izium après avoir quitté Donetsk, les Russes "ont commencé à [les] bombarder, le 3 ou le 4 [mars]". "Nous ne pouvions plus sortir. Jour et nuit, des roquettes étaient tirées…" ajoute ce témoin.

En complément, le maire adjoint d’Izioum, Volodymyr Matsokin, dans une interview au média Ukrinform du 3 avril 2022, évoque des attaques qui ont eu lieu avant le 7 mars : "le 6 mars, le bombardement intense d’Izioum a commencé. Nous savions déjà à l’époque que les troupes des forces d’occupation se trouvaient à Honcharivka, Pisky [quartiers d’Izioum] et à la gare ferroviaire. À l’époque, tous les ponts routiers sur le fleuve Siversky Donets avaient déjà été détruits, seul le pont piétonnier subsistait. Nous [le gouvernement de la ville] sommes restés dans le centre d’Izioum, sous le drapeau ukrainien. Les bombardements dévastateurs avaient commencé – par avions, missiles, artillerie et mortiers. Ils ont continué jour après jour. Ces bombardements étaient absolument barbares et chaotiques" indique-t-il alors.

Dès lors, les bombardements qui vont effectivement avoir lieu ont pour seul objectif côté russe : le contrôle total d’Izioum.

Le 8 mars, le média ukrainien Kyiv Independent indique ainsi que des combats sont "en cours" entre "les troupes russes et ukrainiennes pour le contrôle d’Izioum, un bastion stratégique sur la route du Donbass". L’Etat-major ukrainien confirme plus tard ce jour-là que les Russes se sont effectivement emparés d’Izioum, après une première tentative le 7 mars.

Pendant les trois jours qui ont suivi, les combats ont été particulièrement intenses provoquant le déplacement de plus de 2250 personnes, selon les informations d’Amnesty International. Des images satellites du 12 mars examinées par l’organisation de défense des droits humains montrent ainsi "des cratères et des dégâts à proximité d’endroits signalés par des cartes routières ouvertes comme étant des écoles pour enfants et des hôpitaux".

Amnesty International

Les bombardements russes du 9 mars

Le 9 mars est donc l’un des jours de la bataille d’Izioum où les combats entre Ukrainiens et Russes ont été particulièrement violents. Selon l’Institut américain pour l’étude de la guerre, citant des rapports de médias sociaux du 9 mars, des bombardements russes ont aussi eu lieu à Balakliia, à peu près à mi-chemin entre Kharkiv et Izioum.

Sur place, après la découverte du charnier, le gouverneur de la région de Kharkiv, Oleg Sinegoubov, dont les propos ont été relayés par France Info, raconte : "on se trouve devant une fosse commune où des civils ont été enterrés. Selon les premiers éléments, ils ne sont pas décédés de mort naturelle. Ici, il y a beaucoup d’enfants parmi les corps." Selon lui, la plupart des victimes ont été tuées lors des bombardements russes au début de l’invasion.

Un résident d’Izioum, Sergei Gorodko, a également déclaré sur le média américain NPR que "parmi les centaines de personnes enterrées dans des tombes individuelles se trouvaient des dizaines d’adultes et d’enfants tués lors d’une frappe aérienne russe sur un immeuble d’habitation".

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Le contrôle total d’Izioum par les Russes

La bataille d’Izioum entre Russes et Ukrainiens a duré trois semaines pour les premiers et quatre semaines pour les seconds. Cette querelle des dates fait partie intégrante de la guerre de communication que mènent, depuis le 24 février dernier, les deux pays belligérants conjointement aux combats sur le terrain. Quoi qu’il en soit, la prise de la ville par les forces russes était effective avant le 9 mars.

Quel est le jour marquant la victoire de l'armée russe sur l'armée ukrainienne à Izioum, officialisant ainsi leur occupation amorcée au début du mois de mars ?

Si la victoire russe sur les forces ukrainiennes a été officialisée par Moscou le 24 mars 2022, pour les Ukrainiens en revanche, les combats ont duré une semaine de plus. Selon l’Institut pour l’étude de la guerre, au 24 mars les forces ukrainiennes auraient ainsi repoussé les attaques russes en menant des contre-attaques localisées. Citant les informations de l’Etat-major ukrainien, l’institut ajoute que "suite à l’échec des attaques russes sur Izioum, les forces russes s’étaient retirées dans la "partie sud de la ville" ce jour-là".

Lors de l’interview au média Ukrinform du 3 avril 2022, le maire adjoint d’Izioum, Volodymyr Matsokin, précise même que "le 24 mars, la situation humanitaire dans la ville était mauvaise à cause du ciblage des infrastructures clés par les Russes, mais que les forces ukrainiennes gardaient le contrôle du centre-ville".

Selon plusieurs sources ukrainiennes (ici et ), la ville d’Izioum a, en fait, été prise totalement par les Russes le 1er avril. L’état-major ukrainien confirme, en effet, ce jour-là le que "les forces russes ont pris Izioum le 1er avril après avoir tenté de le faire depuis au moins le 7 mars".

Une version également corroborée par l’ancien colonel des troupes de marine, qui suit le conflit ukrainien jour après jour notamment pour la chaîne française BFMTV : "Après 3 semaines de combat, Yzioum a été prise par la 144e Division motorisée (DM) russe le 1er avril".

La victoire des Russes ce jour-là n’est venue que confirmer l’occupation d’Izioum qui avait débuté, au plus tard, le 7 mars 2022.

Selon le correspondant en Ukraine du journal Le Monde dans un article publié le lundi 4 avril 2022 : "Moscou a capturé la ville d’Izioum en fin de semaine dernière après des semaines de combats. La perte de cette localité est un revers significatif pour l’Ukraine, parce qu’elle abritait une forte concentration de troupes, constituant une base arrière importante depuis 8 ans pour le front du Donbass".

L’occupation russe à Izioum a pris fin le 10 septembre dernier, date de la reconquête de la ville par les Ukrainiens.

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"Mensonge" et droit international humanitaire

En résumé, des centaines de personnes ont été enterrées dans un charnier près de la ville ukrainienne d’Izioum le 9 mars 2022. La thèse de plusieurs internautes selon laquelle les Russes, soi-disant absents d’Izioum ce jour-là, ne pourraient être tenus pour responsables, n’est pas plausible.

Le 9 mars, puis les jours qui ont suivi, a notamment connu des bombardements identifiés comme provenant du côté russe par plusieurs témoins locaux et experts sur place, à proximité d’écoles ou d’hôpitaux, en violation directe du droit international humanitaire.

Vendredi 16 septembre, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a déclaré dans un communiqué : "la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine a laissé une traînée de sang et de destruction. […] La Russie, ses dirigeants politiques et toutes les personnes impliquées dans les violations continues du droit international et du droit humanitaire international en Ukraine devront rendre des comptes".

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a fait part dans un communiqué sa volonté d’envoyer des observateurs indépendants dans la ville d’Izioum "pour déterminer plus précisément ce qui s’est passé" et notamment "savoir si les victimes étaient des militaires ou des civils", a dit Liz Throssell, porte-parole du HCDH lors d’un point de presse à Genève au lendemain de la découverte du charnier.

Pour l’heure, Moscou parle de "mensonges" et nie être impliqué dans les exactions commises à Izioum. En réponse aux récents revers sur le terrain infligés à la Russie par l’armée ukrainienne, le président russe Vladimir Poutine a annoncé, lors d’une allocution télévisée ce mercredi, la "mobilisation partielle" de 300.000 réservistes ainsi que la possibilité d’user de l’arme nucléaire pour défendre la Russie face à l’Occident.

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