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Agriculture

Guerre en Ukraine : mettre les jachères en culture, "c'est un peu comme se tirer une balle dans le pied", estime Emmanuelle Beguin

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La guerre en Ukraine ne doit pas devenir un prétexte pour sacrifier la biodiversité dans nos champs en exploitant le moindre recoin de terre pour pouvoir produire plus à court terme. Plusieurs associations wallonnes, telles que Natagora, lancent d'ailleurs un appel aux décideurs à ce sujet. Décideurs qui, récemment et "sous la pression des de lobbies économiques", ont décidé de remettre les jachères en culture.

Cette décision devait permettre au secteur de faire face à la tension sur les marchés des aliments, du bétail ou encore de l'énergie et au potentiel manque de blé. Mais en réalité, il s'agit une fausse bonne solution selon Emmanuelle Beguin, agroéconomiste, responsable politique agriculture chez Natagora. "En Europe, les jachères représentent environ 1% de la surface agricole", contextualise-t-elle. "Ce sont des terres marginales qui sont soit très isolées, soit très peu fertiles et que les agriculteurs choisissent en réalité de ne pas cultiver." Pour elle, les jachères sont peu rentables et marginales.

"De plus, il est démontré que dans certains pays où elles sont très présentes, comme en Espagne par exemple, les jachères ont vraiment une forte valeur ajoutée pour la biodiversité. Donc c’est un très grand coût pour la société, pour une très faible valeur ajoutée."

"Se tirer une balle dans le pied"

La nouvelle politique agricole "PAC" prévoit de laisser 3% d'espace pour la nature dans chaque surface agricole. Un enjeu clé pour la biodiversité qui a grand besoin de se développer. Et pour pouvoir le faire, des espaces vierges sont nécessaires : "On appelle ça le maillage écologique, comme des haies, des bandes fleuries, des talus...", explique Emmanuelle Beguin. "Ils permettent aux insectes, aux oiseaux, à la faune et la flore de rester sur la ferme."

Et si c'est important, c'est parce que cette faune et cette flore sont ce que l'on appelle des "auxiliaires de culture". "Ils permettent de contrôler des populations d’espèces qui sont nuisibles pour les cultures et assurent une certaine protection aux cultures. Et ils permettront de remplacer à terme aussi une partie des produits phytosanitaires, des produits chimiques qu’on utilise sur les cultures. Donc il y a vraiment un intérêt, une synergie forte entre biodiversité et production. Supprimer ces 3% d’espace pour la nature, c’est un peu comme se tirer une balle dans le pied, c’est handicaper sa production future et notre future souveraineté alimentaire", développe-t-elle.

Repenser et rééquilibrer l'équilibre global

Ce qu'il convient plutôt de faire pour l'agroéconomiste, c'est "repenser et rééquilibrer l’équilibre global". Revoir l’utilisation globale que l'on fait de nos terres. "La réalité qui est souvent pas assez partagée, c’est qu’on a largement assez de terres agricoles à l’heure actuelle pour nous nourrir. Et la preuve, c’est que les deux tiers des céréales en Europe, et c’est plus que ça, c’est jusqu’à 80% en Wallonie, servent à fabriquer des agrocarburants ou à nourrir du bétail", affirme-t-elle. 

"Particulièrement pour un modèle d’élevage agro-exportateur qui va utiliser des importations de soja qui provient de la déforestation en Amérique latine, combiné avec des céréales qu’on produit chez nous et qui vont servir à produire des animaux qui sont ensuite exportés notamment vers divers pays, mais qui sont déjà riches", reprend-t-elle. "Ces productions ne répondent donc pas spécialement un besoin nutritionnel, en tout cas pas du tout à la crise alimentaire actuelle. Donc on pourrait, si on le souhaitait, avoir vraiment largement assez de terres pour produire plus dans le sens d’aider les populations en insécurité alimentaire actuellement."

Pour la responsable politique agriculture chez Natagora, il faut adopter la stratégie "farm to fork" (du champ à l'assiette, ndlr) en favorisant l'autonomie de l'agriculture le plus possible. " L'enjeu est d’être plus autonome et évidemment aussi d’aider les pays en insécurité alimentaire à devenir eux-mêmes plus autonomes en renforçant leur agriculture locale pour que chacun ait une souveraineté alimentaire, un droit à assurer sa propre sécurité alimentaire."

 

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