Monde

Guerre en Ukraine : The Kyiv Independent, l'information comme arme

© Capture d’écran

22 juin 2022 à 14:31Temps de lecture3 min
Par Daphné Van Ossel

Le 24 février 2022, ils sont tous devenus des reporters de guerre. Sauf que pour la trentaine de jeunes journalistes de l’équipe du Kyiv Independent (le plus âgé a 34 ans), il ne s’agissait pas d’un voyage professionnel. La guerre s’est imposée à eux.

Alexander Query, reporter français établi en Ukraine depuis 6 ans fait partie de la rédaction. Il n’a pas songé à regagner son pays. "Justement, raconte-t-il dans l’émission Déclic, je me suis dit qu’il fallait que je reste. En 2016, j’étais venu en Ukraine pour être le témoin d’une histoire qui s’écrit. On ne peut pas tourner le dos à un pays auquel on s’est attaché. J’aurais considéré ça comme une lâcheté, une trahison."

Un reporter vivant vaut mieux qu’un mort.

A l’heure où Reporters sans frontières publie une enquête qui prouve que le photoreporter ukrainien Maks Levin a été exécuté par des soldats russes, on mesure le risque que prennent ces journalistes. Anastasiia Lapatina, à peine plus de 20 ans, travaille aussi pour le Kyiv Independent, elle écrit ce mercredi sur Twitter : "Travailler en Ukraine pour le moment, c’est s’entendre dire : ‘Sois prudente. Un reporter vivant vaut mieux qu’un mort.'"

Loading...

La guerre a donné un écho énorme à ce journal ukrainien publié en anglais. Le journal compte désormais plus de deux millions d’abonnés Twitter, contre 20.000 avant le début de la guerre. Son spécialiste des questions de défense, Illia Ponomarenko en compte plus d’un million (1.202.069). Barack Obama s’est même fendu d’un tweet pour soutenir le journal.

Loading...

L'indépendance à tout prix

Les journalistes ont réussi à récolter 1,8 million d’euros via la plateforme de financement participatif Gofundme, notamment. Ils publient à présent aussi un livre, dont les droits bénéficieront à la rédaction : Carnet de bord de la résistance ukrainienne (Nouveau Monde, 2022).

Le journal n’est pas indépendant que de nom. Il est le fruit d’un combat pour l’indépendance éditoriale. Toute la rédaction travaillait à l’origine pour le Kyiv Post. Son patron, Adnan Kivan, un oligarque ukrainien, "avait des vues plutôt flexibles sur l’indépendance des journalistes" se souvient Alexander Query. Des négociations sont entamées mais l’oligarque y met brutalement fin en licenciant toute la rédaction, le 8 novembre 2021. "On voulait garder une voix indépendante en anglais sur l’Ukraine, on a créé le Kyiv Independent trois jours après, sur internet".

Contre le silence

Dans le contexte actuel, le nom du journal résonne encore plus fort. Un journaliste a décidé de prendre les armes. Les autres combattent avec leur plume. "Nous voyons l’information comme une arme, parce que l’Ukraine fait face à un ennemi dont la peur et le silence sont les armes favorites." Et c’est aussi une manière de documenter les crimes de guerre.

La rédaction se rend sur le terrain, là où c’est possible. "Il faut être prêt à tout, explique se préparer psychologiquement à ce qu’on peut voir, entendre, sentir aussi. Parce que quand on va dans certains coins où les Russes sont passés, il y a cette odeur de mort partout", décrit le journaliste français, dans l’émission Au bout du jour, sur La Première.

Il y a cette odeur de mort partout.

"Il faut se préparer aussi physiquement et laisser peu de place à l’improvisation parce que c’est un conflit très dur, qui n’est pas comparable avec la guerre du Donbass. Il se rapproche plus de la guerre en Syrie ou en Tchétchénie, au niveau de son intensité."

"Non partisan"

Mais comment être reporter de guerre dans un pays qui est le sien ? Alexander Query parle du besoin de dissociation présent chez les journalistes ukrainiens : "Si on pense constamment à ce qui peut arriver à nos proches, ça devient compliqué d’écrire. Ma collègue Ana Myroniuk l’écrit très bien : il y a certains articles qu’elle n’a pas pu écrire parce que c’était trop proche affectivement. "

Sur Twitter, Ana Myroniuk, après avoir annoncé la mort d’un xième jeune homme ukrainien, écrit : "On est en train de perdre les meilleures personnes dans cette guerre de la Russie contre l’Ukraine. C’est juste impossible à supporter."

Loading...

Ana Myroniuk et ses collègues peuvent-ils, dans ces conditions, pratiquer un journalisme non partisan ? "Notre rôle, c’est de relater les faits, défend Alexander Query. Nous ne sommes pas des propagandistes. Il ne faut pas non plus être hypocrite : j’ai conscience de vivre dans un pays en guerre, et parce que je sais que je peux avoir ce biais-là, je mets beaucoup plus de distance, j’applique mon esprit critique à mon propre travail."

Et même dans ces conditions, l’esprit de la rédaction, dit-il, reste combatif.

L'actu du jour

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Sur le même sujet

Guerre en Ukraine ce 22 juin : la bataille pour la mer Noire s'intensifie, les combats font rage à l'Est

Guerre en Ukraine

Guerre en Ukraine : les données médicales démontrent des "attaques aléatoires sur les civils ukrainiens", dénonce MSF

Guerre en Ukraine

Articles recommandés pour vous