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Environnement

Guerre et réchauffement climatique : les conséquences du conflit en Ukraine

De la fumée s’élève après une attaque de l’armée russe à Odessa, le 3 avril 2022.
05 avr. 2022 à 15:58Temps de lecture4 min
Par Victor de Thier

Alors que le bilan des victimes de la guerre en Ukraine ne cesse de s’alourdir chaque jour, l’environnement subit également les conséquences de ce conflit qui se prolonge.

Parallèlement au dernier rapport du Giec sorti ce lundi - qui pointe à nouveau l’urgence de la situation et la nécessité de changements radicaux - les bombes continuent de s’abattre sur les villes ukrainiennes et des milliers d’hommes, de véhicules et de matériel sont déplacés dans le pays. Le conflit – et l’incertitude de l’approvisionnement en énergie - rebat également les cartes concernant l’engagement de certains pays dans leur lutte contre le changement climatique.

Coût environnemental

Des carcasses de véhicules carbonisées abandonnées sur les routes, des pans entiers de forêt disparus sous les roues des blindés, des convois de chars de plusieurs kilomètres de long, des avions qui sillonnent le ciel en continu… Une guerre engendre inévitablement un premier coût environnemental déjà visible.

"L’impact environnemental à court terme est indéniable", confirme le climatologue Jean-Pascal van Ypersele. "Tous les bâtiments et matériaux détruits entraînent une masse énorme de déchets, mais cette pollution est pour le moment très difficile à quantifier".

Un policier ukrainien passe devant l’épave d’un véhicule blindé russe dans le village de Dmytrivka, à l’ouest de Kiev, le 2 avril 2022.
Un policier ukrainien passe devant l’épave d’un véhicule blindé russe dans le village de Dmytrivka, à l’ouest de Kiev, le 2 avril 2022. AFP

L’énergie au cœur du conflit

Depuis l’invasion russe en Ukraine, les pays occidentaux s’inquiètent aussi de la sécurité de leurs approvisionnements énergétiques, au risque de faire passer au second plan les objectifs climatiques. Certains sont par exemple prêts à recourir au charbon, très nocif pour le climat et l’atmosphère, pourtant condamné lors de la COP 26 à Glasgow par les pays signataires.

C’est notamment le cas de la Bulgarie qui, pour éviter d’accroître son indépendance au gaz russe, a décidé de reporter la fermeture de ses centrales à charbon ou de l’Allemagne qui a décidé de "suspendre" sa sortie.

"Il est vital que les gouvernements s’assurent que les lumières restent allumées mais cela ne signifie pas que nous pouvons arrêter nos efforts pour s’attaquer au changement climatique", déclarait récemment, Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Coup d’accélérateur ou frein à la transition énergétique ?

Alors que les grandes économies poursuivent une stratégie " tous azimuts " pour remplacer les combustibles fossiles russes, les mesures à court terme risquent de créer une dépendance à long terme aux combustibles fossiles et de fermer la fenêtre à 1,5°, avertissait fin mars le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres. "Les pays pourraient être tellement absorbés par le déficit immédiat d’approvisionnement en combustibles fossiles qu’ils négligeraient ou mettraient à genoux les politiques visant à réduire l’utilisation des combustibles fossiles".

Un constat partagé par Jean-Pascal van Ypersele, qui craint le recours au gaz liquéfié provenant des États-Unis pour pallier le gaz russe. "Si on essaye de rendre l’Europe indépendante de la Russie le plus vite possible, on va faire appel au gaz liquéfié des États-Unis. Or, c’est à nouveau investir dans des infrastructures fossiles. On se dirige à nouveau dans la mauvaise direction, tout comme pour la prolongation des centrales à charbon."

On a l’impression que c’est un réveil brutal pour les pays industrialisés qui se rendent compte de leur dépendance aux énergies fossiles.

François Gemenne, spécialiste de la gouvernance du climat et des migrations, distingue quant à lui l’impact à court terme et celui à plus long terme de ce conflit. "On a l’impression que c’est un réveil brutal pour les pays industrialisés qui se rendent compte de leur dépendance aux énergies fossiles et aux régimes autocratiques", explique-t-il. Selon lui, si la crainte est que ces pays se tournent dans un premier temps vers d’autres ressources aussi voire plus polluantes, il y a aussi la possibilité que cette prise de conscience mène à une indépendance énergétique bénéfique.

C’est d’ailleurs l’hypothèse défendue par les économistes Maksym Chepeliev, Thomas Hertel et Dominique van der Mensbrugghe, qui viennent de publier une recherche intitulée "Réduire les exportations de combustibles fossiles de la Russie : une souffrance à court terme pour un gain à long terme" (Cutting Russia’s fossil fuel exports : Short-term pain for long-term gain). Selon eux, il serait possible de s’affranchir du pétrole et du gaz russes avec des effets bénéfiques sur le climat. Ils concluent notamment que des restrictions sur les exportations russes auraient un coût modeste pour l’économie de l’Union européenne, mais "se traduiraient par d’importants avantages environnementaux connexes grâce à la réduction des émissions de CO2 et des polluants atmosphériques".

Cette photo aérienne montre des véhicules blindés russes brûlés dans la banlieue de Kiev, le 1er avril 2022.
Cette photo aérienne montre des véhicules blindés russes brûlés dans la banlieue de Kiev, le 1er avril 2022. AFP

La coopération internationale menacée

Les relations entre l’Occident et la Russie se sont radicalement refroidies ces dernières semaines, chaque partie s’imposant à tour de rôle des sanctions depuis le début du conflit. De quoi hypothéquer de futures négociations sur le climat ? La prochaine réunion de préparation de la COP 27 doit se tenir à la mi-juin, mais Jean-Pascal van Ypersele se montre confiant sur ce point. "Bien qu’il ne soit pas possible de prédire l’avenir, je pense que le conflit n’aura pas beaucoup d’impact sur les discussions. Une délégation russe a participé activement à la rédaction du dernier rapport du Giec, ainsi qu’une délégation ukrainienne", explique-t-il.

Pour François Gemenne en revanche, ce conflit met en péril la coopération internationale. "Les Occidentaux ont pu passer au-dessus de leurs différends dans le passé, mais il ne s’agissait que de différends commerciaux", pointe-t-il. "La situation aujourd’hui est d’une autre échelle". Le spécialiste craint la reformation de deux blocs distincts qui prendraient des décisions chacun de manière isolée.

L’enjeu des pays en voie de développement

L’isolement de plus en plus marqué de la Russie sur la scène internationale risque de pousser cette dernière à trouver de nouveaux alliés. Pour François Gemenne, cela passera par les pays en voie de développement. "La Russie risque de proposer à ces pays de leur vendre des grains voire des hydrocarbures pour compenser ses pertes dues aux sanctions européennes. Ce genre d’accord enfermerait alors ces pays en voie de développement dans une trajectoire de développement carboné. Je pense que l’Europe ne saisit pas l’importance de cet enjeu et la nécessité de proposer une alternative à ces pays".

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