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Le 15 janvier dernier, une jeune femme a été agressée physiquement à Liège, après avoir refusé de partager son compte Instagram avec un inconnu. Un fait qui vient s’ajouter aux récentes actualités, comme le mouvement Balance ton bar. Une réalité qui met une nouvelle fois en lumière les violences systémiques faites aux femmes et la nécessité de développer plus de solutions efficaces pour faire face au harcèlement et à l’intimidation sexuelle en rue.

Des chiffres marquants

Les chiffres publiés par Plan International Belgique en juin 2021, dans le cadre de son programme Safer Cities, sont encore bien d’actualité. D’après les données récoltées, "95% des signalements de harcèlement sexuel proviennent de filles31% des cas de harcèlement se produisent lorsque qu’elles marchent dans la rue, 15% dans les transports en commun et 17% lors d’une activité de loisir, comme une sortie ou une promenade au parc. Et si 31% des filles disent avoir été harcelées le soir, selon 25% d’entre elles cela peut arriver à tout moment". Des chiffres qui révèlent bien l’amplitude du harcèlement de rue en Belgique.

Le rapport montre aussi que 80% des victimes n’ont bénéficié d’aucune aide de la part de témoins. Un pourcentage qui peut notamment s’expliquer par le manque d’information et de campagnes de sensibilisation. C’est d’ailleurs l’un des points soulevés par Plan International et sur lequel les politiques mettent un coup d’accélérateur.

"Des villes comme Bruxelles, Charleroi, Anvers et Gand sont effectivement occupées à développer tout un tas de mesures anti-harcèlement," nous dit Jorn Vennekens, attaché de presse de Plan International Belgique. "Mais aujourd’hui, on espère voir naître encore plus de campagnes de sensibilisation. Des campagnes plus impactantes surtout, et ce, un peu partout en Belgique. La bonne nouvelle, c’est que ça évolue dans le bon sens. Le harcèlement de rue est de plus en plus pris en compte par les policiers, par exemple. Mais, c’est clair qu’il faut continuer à agir et à faire bouger les choses. Nos villes doivent être plus sûres pour tous et toutes." Comment ?

Les applications d’alerte, des outils efficaces ?

Face à cette réalité, la Ville de Liège étudie aujourd’hui la faisabilité de lancer une nouvelle application anti-harcèlement. Un concept qui existe, en réalité, déjà.

Parmi les outils existants, il y a par exemple The Sorority ou App-Elles : des applications mobiles gratuites destinées aux femmes victimes de violences et de harcèlement. Des outils qui leur permettent d’alerter rapidement les secours en cas de besoin, de signaler les cas d’intimidation sexuelle, qui proposent des espaces d’information, de conversation et qui renseignent les numéros d’urgence et d’aide en Belgique francophone.

► A lire aussi : L’application “App-Elles” déployée en Wallonie et à Bruxelles pour les femmes en danger

Des outils bien pratiques et rassurants selon certain.e.s... Mais, plus discutables selon d’autres. Pourquoi ?

Diariata N’Diaye, la créatrice d’App-Elles, est convaincue par l’efficacité de son application. Mais elle prévient quand même que ce type d’outils doit être développé avec prudence"Beaucoup d’applications anti-harcèlement développées n’ont pas tenu, faute de sécurisation. Certaines sont inondées de fausses alertes. D’autres ne sont pas assez protégées et peuvent même se retourner contre les utilisatrices. Il arrive que des agresseurs trichent sur leur identité et téléchargent ces applis pour se mettre directement en lien avec les victimes. C’est donc très important d’opter pour quelque chose de sérieux." 

@App-Elles

Catherine Péters, Chargée du Plaidoyer chez Plan International Belgique, n’est pas non plus convaincue à 100% par le concept. "L’idée n’est pas mauvaise en soi. Mais selon moi, ces applications mobiles ne régleront pas la problématique du harcèlement de rue sur le long terme. Comme c’est le cas de beaucoup d’initiatives, on reporte ici la responsabilité sur la victime. Ce qu’il faut faire, avant toute chose, c’est casser les clichés et briser les stéréotypes de genre et de sexisme. On doit s’attaquer à la cause et non aux symptômes. Malheureusement, la société dans laquelle on vit accepte le harcèlement de rue, comme s’il faisait partie des normes. Mais, ce n’est pas normal de se faire siffler, accoster, harceler en rue ! Et ça, ça doit rentrer dans les mentalités. C’est d’ailleurs la première chose sur laquelle il faut travailler."

"Il faut d’abord déconstruire les clichés !"

En lisant le rapport de Plan International Belgique, on se rend compte que le harcèlement sexuel impacte fondamentalement la liberté de mouvement de 50% des filles. "En réalité, on est même au-delà de ça", nous dit Catherine Péters. "Quand on sort de chez soi en tant que femme, on a des réflexes : on garde ses clés en main, on choisit des rues bien éclairées, on fait semblant d’être au téléphone… Ces gestes sont tellement ancrés dans les habitudes des femmes, que beaucoup ne s’en rendent même plus compte. La vulnérabilité féminine est présentée comme une évidence dans la société. Lorsqu’elles sont dans l’espace public, les filles et les femmes se doivent de faire attention. Ça ne devrait pas être le cas. Il faut donc déconstruire les clichés."

"En plus de ça", ajoute Catherine Péters, "seuls 6% des victimes osent porter plainte à la police. Pourtant, il faut savoir qu’appeler la police est le premier réflexe à avoir en cas de harcèlement de rue. Par contre, c’est vrai qu’il faut continuer à sensibiliser et à former les forces de l’ordreLes connaissances des policiers au sujet du harcèlement de rue ne sont pas encore suffisantes, et du coup, leurs attitudes ne répondent pas toujours aux attentes des victimes," souligne la coordinatrice, avant de rajouter qu' "alors oui, des outils comme les applications mobiles peuvent servir de 'sparadraps' en attendant que les choses bougent, parce que ça peut rassurer certaines personnes, mais personnellement je crois plutôt dans les initiatives qui prônent la conscientisation."

© Getty images / Plus d’une personne transgenre sur deux est victime de violence dans la rue, verbale ou physique.

Quels moyens de conscientisation ?

Il existe beaucoup d’initiatives anti-harcèlement en Belgique. Des campagnes de sensibilisations sont lancées régulièrement aux quatre coins du pays et impliquent peu à peu les groupes cibles (femmes, filles, femmes trans) dès leur création. "C’est essentiel de les intégrer pour que la conscientisation rayonne à tous les niveaux," explique Catherine Péters. "Les choses bougent dans le bon sens. On voit apparaître des campagnes et des projets de plus en plus impactants, qui font changer (petit à petit) les mentalités."

File-moi ton 04 !

"Bonjour. Si vous lisez ce message c’est que vous avez mis une personne mal à l’aise. Avec vous elle ne s’est pas sentie en sécurité. Si une personne vous dit " non ", inutile d’insister. Apprenez à respecter les autres et leurs décisions. Merci."

Voici le type de SMS envoyé par le 0460/20.39.29, un numéro anti-relou lancé par l’entreprise bruxelloise Stoomlink et dont le principe est tout simple : on donne ce numéro à une personne qui nous importune, en faisant croire que c’est le nôtre. Si le harceleur nous envoie un message, il en reçoit un en retour lui expliquant qu’il a été irrespectueux. S’il appelle, il tombera sur un répondeur anonyme. Une idée intéressante, destinée à se débarrasser plus facilement d’un.e relou, et surtout à conscientiser ce.tte dernièr.e aux harcèlements de rue.

Malheureusement, ce projet a dû prendre fin, faute de financement. Selon Hélène Ruelle, sa créatrice, “il faudrait un budget de 500 euros par mois pour faire fonctionner le système". Un projet qui pourrait être relancé s’il trouve une association preneuse.

La policière appât

Un autre dispositif axé 'conscientisation' (plus controversé) a été lancé par la police de Liège, en 2020. Il s’agit d’une brigade chargée de traquer les harceleurs de rue, avec comme appât, une policière en civil. Derrière elle, des policiers prêts à intervenir. L’objectif étant, certes de verbaliser des actes de sexisme ordinaire, mais surtout de faire prendre conscience aux gens de l’existence de l’infraction, de la peine rattachée et du caractère totalement inapproprié de leur comportement. La police de Liège a été récompensée pour cette démarche.

Poésie masculine

“Poésie masculine”, c’est le nom d’un tout nouveau projet immersif installé à Tour & Taxi, dont "le but est de modifier les comportements, éduquer les hommes, déconditionner les femmes et aider les témoins," peut-on lire sur le site de l’initiative. Le public est invité à déambuler dans une installation interactive, et à vivre le harcèlement de rue. Selon les organisateurs, "les témoignages sont unanimes, l’expérience est très forte et amène au débat. Elle permet une prise de conscience aux hommes. Elle aide à déconditionner les femmes et libère leur parole."

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Témoin, rôle essentiel pour aider les victimes

Le rapport de Plan International Belgique susmentionné montre que 80% des victimes de harcèlement de rue n’ont bénéficié d’aucune aide de la part de témoins. Or, l’ONG met en avant le rôle que peuvent jouer les témoins. Le problème, c’est que les gens n’interviennent pas, soit parce qu’ils ont peur, soit parce qu’ils ne savent tout simplement pas comment réagir.

Le plus important, c’est de ne pas fermer les yeux !

Pour aider au mieux les victimes lorsqu’on est témoin d’un harcèlement ou agression en rue, le collectif américain Hollaback ! a développé "la méthode des 5D". Des gestes efficaces aujourd’hui adoptés un peu partout dans le monde, et déjà bien intégrés chez nous. Cette méthode se résume en 5 comportements, à savoir distraire, déléguer, documenter, diriger et dialoguer. Mathilde Bernard, Youth Officer chez Plan International, nous explique le concept des 5D dans ce reportage de Télésambre.

 

Besoin d’aide ?

Le site violencessexuelles.be propose des conseils et des ressources pour faire face au harcèlement sexuel et porter plainte. Le site maintenantjenparle.be, quant à lui, propose un chat confidentiel avec des professionnelles. Il est ouvert du lundi au vendredi, entre 18h et 21h.

Pour enregistrer les situations d’urgence et les plaintes, c’est la police qui est la mieux placée. Dans certains cas, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes et les centres de planning familial peuvent aussi être d’une aide précieuse.

Il existe un numéro gratuit aussi : le 0800 98 100. Cette ligne téléphonique est assurée par l’ASBL SOS Viol et s’adresse aux victimes de violences sexuelles. Il est opérationnel dans toute la Belgique, accessible pendant les heures de bureau.

Des moyens mis en place pour venir en aide aux victimes de harcèlement sexuel et les encourager à sortir de leur silence. Et à l’avenir ? "Il faut développer encore plus de moyens pour soutenir les victimes rapidement", conclut Catherine Péters, "C’est essentiel de conscientiser les gens, changer les mentalités. Il faut mettre en place plus de mécanismes de prévention, d’alerte, et amplifier l’assistance et le soutien aux victimes. Il est essentiel qu’on agisse tous ensemble contre le harcèlement de rue !"

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