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Dans quel monde on vit

Hélène Loevenbruck, linguiste : "Se parler à soi-même est bénéfique"

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Vous êtes-vous déjà surpris à prononcer des phrases dans votre tête ou à entonner des musiques sans produire de son ? Et si on s’intéressait un peu plus à nos monologues, à ces petites phrases que nous nous disons à nous-mêmes ? Derrière cette 'petite voix' si familière se cache le phénomène étonnamment riche du langage intérieur. Les explications de la linguiste Hélène Loevenbruck.

Hélène Loevenbruck, linguiste et directrice de recherche au laboratoire de psychologie et neurocognition à Grenoble, étudie, de manière interdisciplinaire, toutes les dimensions du langage humain. Elle décortique les rouages de la parole intérieure, également appelée 'endophasie', et révèle le rôle qu’elle joue dans la pensée et dans la construction de notre identité.

C’est l’objet de son livre Le mystère des voix intérieures (Denoël). Un livre qui s’appuie sur la recherche scientifique autant que sur la littérature et les sciences humaines. Car cette petite voix intérieure a d’abord été l’apanage des écrivains, des poètes, des philosophes.

Notre parole intérieure est poète.

"Nous sommes des poètes parce que, quand nous parlons dans notre tête, nous allons avoir un idiolecte, c’est-à-dire notre propre dialecte, avec des mots que l’on peut créer, des néologismes, amalgames ou raccourcis, qui sont l’une des prémisses de la poésie. Nous laissons libre cours à des accidents du langage propices à la création poétique."

Editions Denoël

Bénéfique endophasie

L’endophasie est cette capacité qu’on a de parler dans sa tête, de simuler le langage mentalement. C’est une capacité qui peut prendre différentes formes : parfois très déployée, en longs monologues ou en dialogues avec soi-même, ou parfois plus fragmentaire, plus abrégée.

Le fait de se parler à soi-même n’est absolument pas anormal et a de multiples rôles, le plus souvent bénéfiques.

Il y a d’abord le rôle évident de la mémorisation, lorsqu’on se répète mentalement un numéro de téléphone ou un code pour se le rappeler, ou encore pour calculer, pour compter, pour raisonner. C’est utile dans beaucoup de fonctions cognitives qui servent au raisonnement.

Le langage intérieur sert aussi à l’imagination, à l’anticipation de situations futures, ou à réévoquer le passé, voire à le rejouer pour l’améliorer ou en profiter un peu plus.

"Cette fonction contribue à nous donner un sentiment de conscience du soi, d’être cette même personne qui a un passé, un futur et qui, dans le temps, va évoluer. Cela contribue à bien se connaître, ce qu’on appelle l’autonoèse", explique Hélène Loevenbruck.

Quand la voix intérieure déraille

Il arrive que notre petite voix déraille et devienne obsédante, ou qu’elle semble contrôlée par des forces extérieures.

La première forme de déraillement est la rumination, le fait de ressasser et de rejouer de façon négative, en boucle, un possible échec. En général, elle s’arrête au bout de quelques jours.
Chez certains, toutefois, le phénomène s’emballe et devient de la rumination mentale verbale, une parole excessive, négative, en boucle, qui handicape la cognition et le raisonnement. C’est souvent précurseur d’autres troubles comme les troubles anxieux ou la dépression.

La deuxième forme est l’hallucination auditive verbale, la sensation d’entendre des voix qui viennent de l’extérieur. C’est une forme de parole intérieure qui n’est plus perçue comme étant autogénérée.
On fait tous ça, avoir des dialogues mentaux, imaginer des situations, revivre ou anticiper un dialogue. Mais en général, on conserve le sentiment que c’est nous qui créons la voix qui nous parle. Dans certaines situations, cependant, on perd ce sentiment d’agentivité et on n’a plus l’impression d’être l’auteur de la voix que l’on a créée dans sa tête. La voix nous paraît provenir d’une personne extérieure.

On considère que 10% de la population entend des voix. Dans certains cas, ces voix sont hostiles, négatives, dérangeantes et non contrôlables. Cela devient invalidant et source de souffrance.

Peut-on tirer une leçon démocratique de la parole intérieure ?

Cette parole intérieure, qui contribue à une meilleure connaissance de soi, nous permet d’imaginer ce que les autres disent, de prendre la perspective des autres.

Ainsi, elle permet de mieux comprendre comment autrui raisonne, décide, ressent. Elle joue un rôle très important dans le fait de mieux écouter autrui, de mieux se mettre à la place d’autrui.

On pourrait réapprendre à débattre, en apprenant à mieux nous parler à nous-mêmes.

Ecrire sa parole intérieure

Le fait d’écrire sa parole intérieure semble avoir un rôle bénéfique et presque thérapeutique. La linguiste Stéphanie Smadja fait tenir à des participants des carnets endophasiques, dans lesquels ils écrivent leur parole intérieure. Le but est de rendre compte du flux de conscience le plus fidèlement possible, en le notant à la volée. Les personnes disent que ça leur fait du bien, que cela permet de mieux prendre conscience de ce qui se passe dans leur tête, voire de pouvoir passer à autre chose.

De nombreux écrivains ont essayé de rendre compte de flux intérieurs, le premier serait Edouard Dujardin, en 1887, avec Les lauriers sont coupés, qui n’est qu’un long monologue intérieur. James Joyce s’en serait inspiré pour écrire Ulysse. Puis on retrouve divagations, rêveries, vagabondages mentaux ou pensées plus construites chez Madame de Lafayette, Flaubert, Tolstoï, Virginia Woolf…

Ecoutez l’entretien complet avec Hélène Loevenbruck à partir de 21'35''.

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