"Histoire belge", "ridicule", pas assez néerlandophone : les premières critiques sur le futur tunnel Annie Cordy et les réponses

Le tunnel Léopold II devient le tunnel Annie Cordy

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A l’automne 2021, à la fin du chantier de rénovation, le tunnel Léopold II deviendra le tunnel Annie Cordy, en hommage à la chanteuse décédée en septembre dernier. C’est le résultat d’une consultation publique dont le résultat a été rendu public ce lundi matin, à l’occasion de la journée des droits de femmes. 22%, soit près de 7000 personnes sur 30.000 votants, ont choisi l’interprète de la "Bonne du curé". Pourtant, ce choix ne semble plus faire l’unanimité sur les réseaux sociaux.

Blagues graveleuses, choix trop francophone, hommage polluant (à l’image du tunnel) à une artiste immensément populaire : sur Twitter, le sujet et les critiques qui l’ont accompagné se sont très rapidement hissés au top des tendances. Sur Facebook aussi, les questionnements sont déjà nombreux. "Ri-di-cule" et "quelle idée saugrenue", peut-on lire.

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Pour les uns, c’est une insulte. Pour d’autres, c’est un choix douteux au regard de certains titres du répertoire d’Annie Cordy. Un internaute fait référence à "Cho ka ka o", pourtant une des préférées des enfants, jugée aussi négrophobe dans certains milieux. "Celui qui coupait les mains des africains remplacé par l’interprète de 'Cho Ka Ka O', chanson remplie de clichés racistes, c’est bien, on progresse !", écrit un twitto.

Il y a, de l’autre côté, celles et ceux qui aiment quand les choses sont figées, surtout lorsqu’elles concernent les personnages liés aux pages sombres de la colonisation du Congo.

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Les premières critiques concernant le futur tunnel Annie Cordy.
Les premières critiques concernant le futur tunnel Annie Cordy. © FACEBOOK

Pourtant, on le rappelle, c’est un vote ouvert à tous qui a permis de départager 15 candidates (Semira Adamu, Marie Curie, Simone Weil, Marguerite Yourcenar…). Candidates et pas candidats : le but de la Région bruxelloise, gestionnaire de l’ouvrage, était de féminiser et décoloniser l’espace public, en passant d’abord par le tunnel Léopold II, doublement symbolique.

La procédure de vote a duré tout le mois de février et s’est voulue transparente. "Pour assurer un contrôle des votes, Bruxelles Mobilité a limité le nombre de votes à 1 par adresse IP et a utilisé un recaptcha pour mettre hors-jeu les scripts qui automatiseraient des votes", dit le communiqué officiel.

Les tunnels Stéphanie et Louise

"On parle donc bien de plus de 30.000 votants uniques", insiste Marie-Thibaut de Maisières, porte-parole d’Elke Van den Brandt (Ecolo), ministre bruxelloise de la Mobilité. Pas moyen, selon elle, de procéder à des votes de masse pour favoriser une proposition plutôt qu’autre autre.

Au cabinet Van den Brandt, on explique avoir du mal à comprendre les esprits chagrins, face à un processus démocratique. Et encore moins la supposée incongruité du choix final. "En quoi donner le nom d’Annie Cordy à un ouvrage en sous-sol serait inacceptable ? On parle ici du grand tunnel du pays, qui a bénéficié d’une rénovation à hauteur de 500 millions. A Anvers, le tunnel le plus important s’appelle Kennedy. Personne n’a jamais trouvé rien à redire. A Bruxelles, nous avons aussi les tunnels Stéphanie et Louise (NDLR : fille de Léopold II et première reine des Belges), qui sont des femmes. Là non plus, aucune critique."

Outil de sensibilisation

Un "égout" à voitures, certes. Mais que la Région bruxelloise veut aujourd’hui utiliser comme vitrine. Non pas de l’immobilité dans la capitale mais comme outil de communication sur le thème des femmes. L’artiste Charlotte Baudry, peintre et dessinatrice, a été choisie pour réaliser une scénographie sur les parois du tunnel.

Le tunnel Léopold II.
Le tunnel Léopold II. © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

"Son travail interroge essentiellement les rapports entre la féminité et sa représentation, confrontant son expérience intime à une réalité sociale plus large", indique Bruxelles Mobilité. Exprimer son art dans un tunnel, déshonorant pour la Hutoise d’origine qui prévoit d’intégrer un clin d’œil à Annie Cordy ? "Être choisie pour intervenir dans un lieu public comme une place, une station métro ou ce tunnel emblématique est une forme de reconnaissance pour un(e) artiste", réagit celle-ci avec fierté.

Les critiques sont nombreuses. Mais passagères ? Le temps le dira. "Dans quelques mois, tout cela sera oublié", estiment les tenants du dossier. Une chose est sûre : la Région n’entend pas faire marche arrière, même en cas de fronde ou de pétition par exemple. Pour quelles raisons ? Tout d’abord, comme l’ont plusieurs fois déclaré Elke Van den Brandt et sa collègue Nawal Ben Hamou (PS), en charge de l’Egalité des Chances, le choix définitif des votants doit être scrupuleusement respecté.

Un accord de la famille

Ensuite, la famille d’Annie Cordy a été consultée et a marqué son accord et son soutien à la décision. Michèle Lebon-Cooreman, assistante et nièce de la Belge Annie Cordy : "Que le nom d’Annie Cordy soit plébiscité me touche énormément. J’entends cet appel des votants à inscrire l’artiste et son œuvre dans la mémoire de la ville qui l’a vu naître. Je m’y associe avec beaucoup d’émotion d’autant qu’une réflexion a été entamée avec les autorités bruxelloises pour trouver un emplacement en surface pour évoquer de façon didactique la personnalité et le parcours de ma tante."

La famille de la chanteuse s’était déjà exprimée dans la DH, aux premiers jours du vote en ligne. "De nombreuses artères, des tunnels portent des noms d’illustres personnalités sans que les jeunes sachent qui elles sont. Je pense qu’il faudrait installer quelque chose en surface pour expliquer qui est la personnalité choisie et pourquoi elle a été choisie, pour les plus jeunes générations." Une réflexion est en cours.

Enfin, pas de retour en arrière possible après que le sujet a été abordé lors du conseil des ministres bruxellois jeudi dernier. Pas de rétropédalage! Même si le gouvernement paritaire régional, composé pour moitié de ministres francophones et pour moitié de néerlandophones, pourrait faire une question de la faible notoriété d’Annie Cordy en Flandre.

Annie Cordy: une belgitude toute... francophone

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La RTBF abordait le sujet au moment de son décès : la Belgitude revendiquée par la chanteuse était d’abord francophone, pas flamande. "Tata Yoyo" jouissait d’une très faible notoriété dans le nord du pays. Du coup, les automobilistes flamands qui emprunteront le futur tunnel à son nom risquent d’être doublement déboussolé.

Sur Twitter, beaucoup l’ont fait remarquer. Dont l'ex-ministre bruxellois Open VLD Guy Vanhengel qui parle de "surréalisme". Un désaccord en vue au sein de la majorité ? La VRT, ce lundi matin, a cru bon malgré tout de dresser sur son site Internet une bio express d’Annie Cordy. "Cette question semblerait étrange pour un francophone de notre pays. La chanteuse belge Annie Cordy était donc beaucoup moins connue en Flandre. Mais, elle a été mondialement connue pendant des décennies", écrivent nos confrères.

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Des confrères néerlandophones éloignés de l'univers d'Annie Cordy, mais pas de celui de son petit-neveu, le chanteur Udo. Udo Mechels est un Bekende Vlaming, un Flamand connu. Il a participé à plusieurs télé-crochets comme Idool et X-Factor avant de remporter plusieurs récompenses et sortir quatre albums. Ce lundi, dans une sorty Instagram, il a salué le choix de la population bruxelloise. "Une nouvelle fantastique! Merci à tous ceux qui ont voté pour ma tante", a-t-il écrit en néerlandais.

Le tweet d'Udo, le petit-neveu d'Annie Cordy.
Le tweet d'Udo, le petit-neveu d'Annie Cordy. © Tous droits réservés

Il y a une grande résistance à la visibilité des femmes

Il n’empêche : le processus est engagé. Et s’il suscite des réticences, cela s’explique, selon la porte-parole de la ministre Van den Brandt. "Il y a une grande résistance à la visibilité des femmes dans l’espace public, dans la ville. Il faut lutter pour que cela change."

Le tunnel Annie Cordy deviendra réalité, on l’a dit, à l’automne 2021. "La signalétique sera adaptée, les panneaux à messages variables, à l’entrée et à la sortie seront configurés", rassure Camille Thiry, porte-parole de Bruxelles Mobilité. Les gestionnaires des applications de guidage (Google Maps, Waze…) seront également alertés. "Nous sommes constamment en contact avec eux. Il faut savoir que modifier le nom d’un tunnel est moins compliqué à opérer que le changement de nom d’une rue, notamment en raison de la numérotation des habitations, qui n’existe pas dans un tunnel."

Reste une dernière question, celle de l’inauguration. Vu le contexte sanitaire, personne n’ose encore prédire, aujourd’hui, la tenue d’une cérémonie publique, en présence des proches de la chanteuse, comme ce fût le cas lors de l’inauguration de sa fresque et de son parc à Laeken.

Annie Cordy et l identité belge

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