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Hitler n’avait pas de "sang juif" contrairement à ce qu’a affirmé Sergej Lavrov

1935 : Le leader nazi Adolf Hitler parle devant des microphones et fait des gestes avec ses mains. Publication originale : Extrait du film d’actualités "La marche du temps". (Photo par Hulton Archive/Getty Images)
04 mai 2022 à 04:00 - mise à jour 05 mai 2022 à 18:308 min
Par Grégoire Ryckmans et Laura Dubois

Dans une interview accordée au groupe italien Mediaset, le ministre russe des Affaires étrangères Sergej Lavrov a affirmé : "Si je me souviens bien, je peux me tromper, mais Hitler avait aussi du sang juif". Ces déclarations ont suscité de nombreuses réactions, notamment dans la communauté internationale mais aussi sur les réseaux sociaux. Des théories sur les "origines juives" d’Adolphe Hitler circulent depuis les années 1920, il n’y a pourtant aucune preuve tangible pour corroborer cette thèse.

Le 1er mai, le ministre des Affaires étrangères russe, Serguei Lavrov, déclarait dans une interview diffusée par le média italien Mediaset dans l’émission "Zona bianca" que : "Hitler avait aussi du sang juif". Quelques secondes plus tard, il ajoutait : "les antisémites les plus virulents sont en règle générale juifs".

Dans quel contexte a-t-il fait ces déclarations ?

Ces extraits sont tirés d’une réponse du ministre russe des Affaires étrangère à une question qui porte sur un des points de la rhétorique russe pour justifier l’invasion de l’Ukraine : la "dénazification" du pays.

Le journaliste qui interroge M. Lavrov lui oppose alors la position du président ukrainien qui dément que l’Ukraine soit un pays "nazi".

  • Il rappelle à Sergej Lavrov, que le président ukrainien Vlodomir Zelenski est lui-même juif, ce qui irait à l’encontre du national-socialisme prôné par Adolphe Hitler dès les années 1920 en Allemagne.
  • Il explique également que les combattants du bataillon Azov, un groupe militaire ukrainien d’ultra-droite influencé par l’idéologie néonazie, ne sont que "plusieurs milliers".

Dans sa réponse, le responsable russe explique notamment que l’argumentaire du président ukrainien ne tient pas la route car selon lui, on peut être juif et antisémite.

Il évoque alors le dirigeant nazi pour justifier cet argument : "Quant à l’argument de [Zelenskiy] sur 'quel type de nazification nous pouvons avoir, je suis juif'. Si je me souviens bien, je peux me tromper, mais Hitler avait aussi du sang juif".

Dans la foulée, il ajoute : "Les juifs sages disent que les antisémites les plus virulents sont en règle générale juifs". Il fait ensuite référence à un proverbe russe qui signifie à peu près : "'Chaque famille a son mouton noir', comme on dit."

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L’extrait en question est visible autour de 11 minutes 40 secondes dans cette vidéo doublée en anglais et publiée sur Youtube.

Une théorie reprise par des médias conspirationnistes

Ces déclarations officielles de M. Lavrov ont été largement relayées dans la presse internationale.

Sur le Web, les réseaux sociaux et des canaux Telegram, des publications jugent que Sergej Lavrov "n’a en réalité rien dit d’excessif" et suggèrent que des "études documentés cherchant à établir une ascendance juive à Hitler ne sont pas nouvelles" mais que le sujet est "tabou". Tabou car ce sujet serait, notamment, "susceptible de susciter un autre amalgame autour du rôle véritable des dirigeants du sionisme international dans la déportation et la spoliation des Juifs européens".

C’est notamment ce qui est écrit dans un article publié sur la plateforme en ligne "Réseau International". "Un site d’extrême droite qui diffuse de fausses informations et des théories conspirationnistes", selon nos confrères du Monde. Ce site est aussi "l’un des sites conspirationnistes francophones les plus consultés", analyse l’observatoire du conspirationnisme, Conspiracy Watch.

Que sait-on des origines d’Adolphe Hitler, fondateur et figure centrale du nazisme ? Pourquoi des théories soutiennent qu’il aurait du "sang juif" alors qu’il est lui-même à la base de l’holocauste, qui a conduit à la disparition de six millions de juifs pendant la seconde guerre mondiale ?

Les "origines juives" d’Hitler, une théorie sans fondement historique

Ces propos du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov font référence à des rumeurs nées avant la seconde guerre mondiale du fait de la mystérieuse identité du grand-père du dictateur nazi.

Pendant des décennies, des affirmations non étayées selon lesquelles le grand-père paternel non identifié d’Hitler était juif ont circulé. Elles ont notamment été alimentées par l’avocat d’Hitler, Hans Frank.

Dans ses mémoires, publiées en 1953, Hans Frank a déclaré qu’il avait été chargé par Hitler d’enquêter sur les rumeurs selon lesquelles il avait des ancêtres juifs. Hans Frank a déclaré avoir découvert des preuves que le grand-père d’Hitler était effectivement juif.

Bien que cette affirmation ait gagné du terrain parmi des adeptes des théories du complot, nos confrères de la BBC rappellent que les affirmations de l’avocat d’Hitler ont été "traitées avec scepticisme par les historiens classiques".

Une théorie qui date des années '20

Le site italien de fact checking, FACTA et l’AFP (Agence France Presse) sont remontés aux origines de cette théorie.

Le père d’Adolphe Hitler, Aloïs, était "un enfant illégitime et son géniteur était inconnu", explique à l’AFP l’historien autrichien Roman Sandgruber, auteur l’an dernier de la première biographie du patriarche, né en 1837 et mort en 1903 quand Hitler avait 14 ans.

C’est dans les années 1920, au moment de l’ascension du fondateur du parti national-socialiste, que "des spéculations selon lesquelles il pourrait avoir des origines juives ont émergé", nourries par ses adversaires politiques et renforcées par son accession au pouvoir en 1933.

Cette théorie était ouvertement alimentée par certains journaux anglophones comme le London Daily Mail, qui en 1933 publie la photographie d’une pierre tombale trouvée dans le cimetière de Bucarest en Roumanie. Sur celle-ci, était écrit le nom "Adolf Hitler" accompagné de quelques inscriptions en hébreu. Cette pierre tombale en marbre n’a cependant aucun rapport avec le fondateur du national-socialisme.

L'histoire des prétendues origines juives d’Adolf Hitler était donc déjà répandue en Allemagne dans les années 1920 au point que, selon l’historien du nazisme Eugène Davidson, dès 1930 Hitler avait lui-même demandé à son avocat, gouverneur du parti nazi et surnommé le "bourreau de Pologne" Hans Franck de faire une recherche approfondie sur son arbre généalogique, afin de dissiper tout doute.

Un grand-père qui serait né dans une famille juive en Autriche

Dans son autobiographie écrite dans sa cellule à Nuremberg, Hans Frank écrit que ses recherches l’avaient amené à croire qu’il était "possible, sinon probable" que le père biologique d’Hitler soit à moitié juif.

Hans Frank explique avoir découvert que la grand-mère paternelle du Führer, Maria Anna Schicklgruber, avait donné naissance à un garçon nommé Alois, né d’une relation hors mariage. Alois, serait né alors que Maria Anna travaillait comme cuisinière dans une famille juive du nom de Frankenberger dans la ville de Graz, en Autriche.

Le patron de la grand-mère d’Hitler lui aurait par la suite versé une pension alimentaire jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de 14 ans, avec échange de lettres prouvant soi-disant une filiation, raconte l’ex-gouverneur nazi.

Hans Frank affirme que la famille Frankenberger aurait payé cette pension alimentaire jusqu’à l’adolescence d’Alois, probablement pour éviter un scandale public. Cependant, il s’agit d’une théorie qui n’est étayée par aucune preuve.

Selon le récit livré par Adolf Hitler lui-même, sa grand-mère et son futur mari, Johann Hiedler, auraient en réalité convaincu le patron de sa paternité pour lui soutirer de l’argent. L’AFP précise que "les historiens ont pour leur part accueilli ces éléments avec scepticisme".

Une théorie qui porte des contradictions

En effet, plusieurs éléments mettent à mal cette théorie.

Quand les faits se sont déroulés, "les Juifs n’avaient pas le droit de résider à Graz", commente Roman Sandgruber qui ne voit, lui non plus, "aucune preuve tangible" étayant la thèse d’origines juives d’Adolf Hitler. Selon l’historien Nicolas de Préradovitch, l’ascendance juive d’Hitler serait impossible, puisque depuis l’expulsion des juifs de la région de Styrie au XVe siècle et jusqu’en 1860, aucune personne d’origine juive n’aurait vécu à Graz. Or, Alois Hitler est né en 1837.

Cette reconstruction a également été écartée par des historiens faisant autorité tels que Richard Evans, auteur de la "Trilogie du Troisième Reich" et ancien président du Wolfson College de l’Université de Cambridge.

Comme le rapporte le "Times of Israël" dans un article publié en 2019, il n’y a aucune preuve que "la grand-mère d’Hitler soit jamais allée à Graz", ou qu’une famille juive appelée Frankenberger y ait vécu. "Il y avait une famille à Graz qui s’appelait Frankenreiter", poursuit Evans, "mais ils n’étaient pas juifs".

Pour réfuter la thèse de Frank l’historien britannique Ian Kershaw, expose également dans son ouvrage "Hitler 1889-1936 : orgueil" que le père biologique présumé d’Alois, Leopold Frankenreiter, aurait eu dix ans au moment de sa conception. Un âge auquel il est quasiment impossible de procréer pour un homme.

Des "origines génétiques" peu courantes en Allemagne

Ces réfutations historiques ont longtemps éclipsé cette supposée ascendance juive d’Hitler, jusqu’à la fin des années 2010.

Mais en 2019, le psychologue américain Leonard Sax publie une recherche dédiée à Alois, le grand-père d’Adolphe. Cette étude retrace l’existence d’une petite communauté juive installée à Graz avant 1856.

La recherche s’intéresse également à une publication datant de 2010 référençant l’analyse de 39 échantillons de salive des descendants d’Hitler.

Publiée par nos confrères du Knack, cette analyse des échantillons indique que le "führer" n’était pas lui-même "de race pure". Le journaliste Jean-Paul Mulders explique dans sa publication qu’on a retrouvé des éléments d’ADN juif berbère et ashkénaze dans ces analyses.

En effet, les examens de l’ADN de ces échantillons indiqueraient que l’haplogroupe, soit la "population génétique" à laquelle appartenait Adolphe Hitler, est l’haplogroupe E1b1b, "qui n’est pas très courant en Allemagne et en Europe occidentale".

Le journaliste flamand donne des détails sur cette "empreinte génétique" qui est beaucoup plus courante dans les pays du sud. Elle serait d’ailleurs présente : chez 25% des Grecs et des Siciliens, et chez 50 à 80% des Nord-Africains. L’haplogroupe E1b1b apparaît aussi plus fréquemment chez les Berbères et aussi en Somalie (+ de 80%).

"Encore plus frappant, l’haplogroupe d’Hitler est le deuxième haplogroupe le plus courant parmi les Juifs ashkénazes", détaille le journaliste.

Cependant, ces deux recherches n’ont en aucun cas démontré l’ascendance juive d’Adolf Hitler.

Comment expliquer la persistance de cette théorie ?

Les théories avançant qu’Adolphe Hitler avait du "sang juif" ne sont pas fondées scientifiquement. Mais comment expliquer, qu’encore aujourd’hui, certains pensent qu’il a des "origines juives" ?

"Certains ont rapporté que ces affirmations lui suggérant des origines juives étaient une tentative des nazis de fournir une explication pour leur défaite dans la Seconde guerre mondiale", explique Ofer Aderet, journaliste spécialiste en la matière du quotidien israélien Haaretz, dans un article.

"D’autres ont assuré que sa persécution des juifs résultait de la honte qu’il éprouvait à cause de son ascendance partiellement juive. Mais la réalité est qu’il n’existe aucune preuve historique de tout cela", ajoute le spécialiste.

Quant à l’interrogation qui persiste sur qui était vraiment le grand-père d’Hitler ? "C’est une question sans réponse". Cette "réponse semble avoir été enterrée avec sa grand-mère", conclut-il.

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