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Hommage à Elizabeth II : ces images que vous ne pourrez pas revoir sur la RTBF… parce que Buckingham l’interdit !

La RTBF et les médias de service public n’ont pas pu réutiliser toutes les images diffusées en direct lors des funérailles de la reine Elizabeth II.

© AFP – ALASTAIR GRANT

04 oct. 2022 à 06:35Temps de lecture7 min
Par Sarah Heinderyckx, journaliste à la rédaction RTBF Info, pour Inside

Après le décès de la reine Elizabeth II, une période de deuil de 10 jours a été observée jusqu’au jour des funérailles. Une période riche en images de cérémonies officielles filmées par la BBC, la télévision publique britannique, et distribuées un peu partout dans le monde.

À la RTBF, ces images ont été obtenues via l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER), une grande alliance de médias de services publics présents dans 56 pays. Un réseau où les échanges d’images sont quotidiens, avec parfois des restrictions d’utilisation, mais pour les événements liés au décès de la reine Elizabeth II, elles ont été particulièrement strictes, du jamais vu pour nos équipes.

Ce qui a même poussé la RTBF et une série de médias francophones publics à envoyer un message à l’UER évoquant des "limitations de leur autonomie éditoriale". On vous explique tout ça en détail.


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Ne pas montrer de "signes visibles de chagrin"

Tout commence le mercredi 14 septembre, alors que la procession du cercueil de la reine vers l’abbaye de Westminster doit se dérouler dans la journée. En fin de matinée, un mail arrive à la rédaction précisant les restrictions d’utilisation des images.

Lucas Contor, média manager à la rédaction est chargé de récolter et de dispatcher toutes les images qui arrivent à la RTBF. Il se souvient très bien du mail qui est arrivé. "Il arrive régulièrement qu’on ait des restrictions pour des images qu’on reçoit, mais c’est bien souvent sur la forme plus que sur le fond. Parfois on nous demande d’éviter les images où il y aurait des cadavres ou on nous demande de flouter certaines personnes, mais jamais encore on avait fait face à de telles restrictions", nous confie-t-il.

Ce qui sort vraiment de l’ordinaire dans ce mail, ce sont les restrictions suivantes :

  • L’usage des images doit être solennel et digne et aucun membre de la famille royale étendue ne peut être montré alors qu’il présente des signes visibles de chagrin.
  • Il doit y avoir un délai raisonnable entre les événements et toute publicité.
  • Le palais pourra désigner des images sensibles qui ne pourront plus jamais être utilisées. Vous serez informés de ces restrictions en temps voulu.

Lucas Contor et son collègue Julien Levêque préviennent alors les journalistes et responsables éditoriaux de ces requêtes très particulières. "On trouvait ça vraiment très surprenant, explique Frédéric Gersdorff, directeur adjoint de l’information. Ce type de restriction est extrêmement rare. On s’est même demandé si ça allait entrer en application ou pas, si c’était une forme de précaution qui était prise par l’Eurovision, la BBC et donc Buckingham Palace".

Le roi Charles III et son fils le prince William lors de la procession du 14 septembre entre Buckingham Palace et l’abbaye de Westminster.
Le roi Charles III et son fils le prince William lors de la procession du 14 septembre entre Buckingham Palace et l’abbaye de Westminster. © AFP - MARKO DJURICA

"Une véritable entrave à la liberté d’informer"

Mais dès le 15 septembre, une première "mise en application" tombe. Ce matin-là, Natalie Massart, journaliste à la rédaction internationale de la RTBF relève les images de la nuit en provenance du Royaume-Uni et découvre un fichier intéressant. On y voit le malaise d’un garde royal qui était de service autour du cercueil de la reine. Le garde s’effondre face contre le sol et est relevé une première fois avant de s’écrouler à nouveau et d’être évacué.

"Je trouvais cette scène assez impressionnante parce qu’elle était en contraste total avec l’organisation millimétrée et sans faille de l’hommage à la reine depuis son décès", se souvient la journaliste qui propose alors à la réunion du journal télévisé d’en parler et de mettre l’extrait sur les réseaux sociaux.

Sauf que quelques heures plus tard, un mail de l’UER est envoyé à la rédaction précisant ceci : "Le Palais de Buckingham a retiré l’accès au sujet 'Grande-Bretagne, garde de la reine fait un malaise'. Ce sujet a été distribué à 00h07 aujourd’hui le jeudi 15 septembre. Il ne peut plus être utilisé tel quel ou dans un montage, tout montage déjà réalisé par les membres de cet extrait en particulier ne peut plus être utilisé".

C’est un des membres de la compagnie royale des archers, ici en noir devant le cercueil de la reine, qui a fait un malaise le 15 septembre dernier.
C’est un des membres de la compagnie royale des archers, ici en noir devant le cercueil de la reine, qui a fait un malaise le 15 septembre dernier. © AFP - YUI MOK

"Cela peut sembler anecdotique, mais en soi ça constitue une véritable entrave à la liberté d’informer, déplore Frédéric Gersdorff. Ce sont des restrictions qui nous limitent dans notre autonomie éditoriale. En termes d’indépendance, ça pose question".

Pourtant, la rédaction décide de respecter l’interdiction et renonce à diffuser ces images. Pourquoi cette décision ?

"L’image n’était pas non plus d’un intérêt extraordinaire pour justifier d’outrepasser ces restrictions. Si on avait été face à quelque chose de tout à fait essentiel en termes d’information, on l’aurait fait", affirme Frédéric Gersdorff. Réflexion valable aussi bien pour le Journal télévisé que pour les réseaux sociaux de l'Info. À quatre jours des funérailles, le directeur adjoint de l’information reconnaît aussi les craintes de voir les droits de rediffusion échapper à la RTBF.

"En toute transparence, on s’est dit aussi que si on diffusait ces images, l’Eurovision, la BBC et Buckingham auraient pu nous interdire l’accès à la retransmission des funérailles", regrette-t-il, alors que ces images allaient représenter plusieurs heures d’antenne le 19 septembre.

Un courrier pour défendre l’indépendance éditoriale

Par contre, la RTBF décide de marquer sa désapprobation. Après avoir discuté avec d’autres médias publics francophones partageant sa position, ils envoient ensemble le message suivant à l’UER le 16 septembre :

Dans le cadre de la couverture des hommages et des funérailles d’Elizabeth II, suite aux restrictions notifiées à propos de certaines images, la commission Info des Médias Francophones Publics (RTBF, RTS, FRTV, TV5, FR24, Radio Canada, Radio France) tient à faire connaître sa position :

"La commission Info des Médias Francophones Publics fait part de son étonnement devant ces restrictions et limitations de leur autonomie éditoriale au cours d’un événement d’intérêt public et général et suivi avec grand intérêt par nos publics. Nous défendons notre indépendance et nous souhaiter garder le droit d’informer nos publics en fonction de nos valeurs éditoriales et règles déontologiques".

Un mail qui n’a reçu qu’un accusé de réception, mais pas de réponse à ce jour.

Une réalisation très sobre

Le jour des funérailles de la reine Elizabeth II, le 19 septembre, la RTBF rediffuse donc en direct les images de la BBC. En plateau, Annick Capelle, journaliste et responsable éditoriale Europe, fait d’abord un constat : "On était très surpris parce qu’on avait beaucoup parlé les jours précédents de toutes les personnalités internationales qui seraient présentes aux funérailles, or le jour J, on ne les a presque pas vues. Il y avait énormément de plans très larges sur les lieux, très peu de plans serrés sur des visages si ce n’est les choristes. Mais même pour le président américain Joe Biden, on n’a eu presque aucun plan serré durant la cérémonie", s’étonne-t-elle encore. "Pour moi, cela montre que les stars du jour n’étaient pas les VIP, mais bien la tradition", ajoute notre collègue.

Dans sa réalisation, on sent donc que la BBC a probablement déjà suivi les directives de Buckingham Palace. "On peut commenter ces choix de réalisation tout en les respectant, précise Frédéric Gersdorff, par contre, ce sont les restrictions apportées par après qui nous posent problème".

Nouvelles interdictions

Car suite à la diffusion en direct des funérailles le 19 septembre, une série de restrictions sont à nouveau envoyées aux médias publics par l’UER. Le palais de Buckingham interdit de réutiliser certains extraits très précis de la cérémonie, dont voici quelques exemples :

  • De 10h14 à 10h15 : Plans du comte et de la comtesse de Wessex émus : on voit un mouchoir dans la main de Sophie, le comte se mouchait et essuyait ses yeux, la comtesse essuyait ses yeux et était visiblement émue.
  • De 10h48 et 50 secondes à 10h48 et 54 secondes : Le prince George essuie son nez et ses yeux (dans un plan pris de très loin)
  • De 10h49 et 38 secondes à 10h49 et 50 secondes : Un plan des princesses Eugenie et Zara Tindall essuyant leurs yeux avec leurs mains et des mouchoirs quand elles sont debout en train de chanter.

Des restrictions transmises à la journaliste Natalie Massart, chargée ce jour-là de résumer pour les journaux télévisés la cérémonie à l’intérieur de l’abbaye mais qui ne l’ont finalement pas vraiment gênée dans son travail.

"Je dois vraiment dire qu’en tant que journaliste de service public, je n’avais de toute façon pas l’intention de faire un reportage larmoyant en allant chercher l’émotion à tout prix. J’avais décidé d’être sobre et délicate dans le traitement de cette cérémonie", nous confie la journaliste.

Le prince William et la princesse Kate accompagnés de leurs deux enfants aînés dans l’abbaye de Westminster.
Le prince William et la princesse Kate accompagnés de leurs deux enfants aînés dans l’abbaye de Westminster. © AFP - VICTORIA JONES

Pour le directeur adjoint de l’information Frédéric Gersdorff, les images interdites de diffusion sont finalement assez anecdotiques. "Si Charles avait fondu en larmes au moment de l’enterrement de sa mère la reine, on aurait sans doute estimé que c’était une image forte de cet événement et on aurait outrepassé l’interdiction, mais ça ne s’est pas passé", constate-t-il.

Sur le plateau du JT de 19h30 ce soir-là, le sujet est d’ailleurs mis sur la table par Nathalie Maleux avec le journaliste et chroniqueur royal Patrick Weber, qui n’hésite pas à utiliser le mot censure.

"Il y a un contrôle total de la couronne, ce n’est pas nouveau, commente-t-il. Chaque fois qu’une petite image va sortir de ce qu’on veut montrer, de ce qu’on veut révéler, de ce qu’on veut laisser comme souvenir, on la censure d’une certaine manière".


►►► Et en Belgique, quel contrôle du Palais sur sa communication?  On vous en parlait dans une vidéo Inside à revoir ci-dessous :


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Anticiper les événements futurs

Si dans les faits, les restrictions très strictes de Buckingham n’ont donc pas changé la façon dont la RTBF a traité les funérailles d’Elizabeth II, il restait important pour la rédaction de marquer sa désapprobation par écrit, alors que d’autres événements de la famille royale britannique seront encore couverts dans les semaines voire les mois qui viennent.

"Ça doit pouvoir servir pour des événements futurs comme le couronnement de Charles III qui aura lieu dans un temps encore à définir, précise Frédéric Gersdorff. On doit pouvoir garder une autonomie éditoriale la plus importante possible. Si au moment où Charles met sa couronne, celle-ci tombe à trois reprises et qu’il pousse un gros coup de colère, on doit pouvoir diffuser l’image. Même si Buckingham interdit la diffusion, il y a un moment où le droit d’informer supplante la demande de restriction".


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