Monde

"I can’t believe the news today" : 50 ans après le "bloody sunday", l’histoire derrière la célèbre chanson de U2

Loading...
29 janv. 2022 à 13:00Temps de lecture5 min
Par Ambroise Carton avec AFP pour le rappel des faits

Quelques coups de batteries, une série de notes de guitare puis la voix de Bono qui surgit comme une plainte : "I can’t believe the news today. Oh, I can’t close my eyes and make it go away". C’est le début d’un tube qui fera le tour du monde. Si la chanson date du début des années 80, l’événement dont elle s’inspire est, lui, un peu plus ancien. Il y a tout juste 50 ans, le dimanche 30 janvier 1972, la ville de Derry était le théâtre d’une fusillade sanglante.

Ce jour-là, une manifestation à l’appel d’associations pour la défense des droits civiques des catholiques a été interdite par le gouvernement de la province britannique. Cette dernière est dominée politiquement, économiquement et socialement par les protestants depuis la partition de l’île en 1921.

Ils sont pourtant plusieurs milliers à défiler dans les rues du Bogside, le ghetto nationaliste de Londonderry (Derry pour les républicains) où, plus de deux ans auparavant, a commencé une révolte contre la discrimination pratiquée par le "gouvernement d’apartheid" protestant.

Le désastre se joue peu après 16h30. Des parachutistes britanniques du premier bataillon amenés en renfort de Belfast sont postés au croisement de Bishop Street et de Rossville Street, à la lisière du Bogside.

L’armée tire sur une foule pacifique

Alors que se termine la manifestation – la plus grande jamais organisée à Londonderry -, des jeunes quittent le flot du cortège pour se diriger vers le poste avancé des soldats. La situation dégénère.

Mais les paras sont sortis de derrière leurs barricades. Ordre leur a été donné d’investir le Bogside. Une fois dans cette forteresse du catholicisme en Ulster, manifestants et militaires disparaissent dans un dédale de petites rues. Les militaires ouvrent le feu. Le bilan de la fusillade est de 13 civils tués, dont six âgés de 17 ans. Tous abattus par balles, la plupart dans le dos. On relève également seize blessés, plusieurs gravement atteints.

Un rapport d’enquête publié en 2010 viendra, après 12 ans de travail, balayer la version officielle établie juste après les événements. Selon ce document, les parachutistes britanniques ont tiré les premiers. Les victimes quant à elles n’étaient pas armées et n’étaient pas des poseurs de bombes de l'Irish Republican Army (IRA). Dans la foulée, le Premier ministre David Cameron présentera des excuses solennelles aux familles, qualifiant au passage d'"injustifiable" l’action de l’armée le 30 janvier 1972.

Une chanson au succès planétaire

Mais entre 1972 et 2010, il y a U2 et sa chanson Bloody Sunday. Les quatre Dublinois ne sont pas les premiers à s’intéresser à cet événement. Avant eux, il y eut John Lennon puis le groupe de punk rock irlandais Stiff Little Fingers. Bono et sa bande sont par contre les premiers à imposer au fil des ans ce titre comme un hymne à la non-violence qui dépassera les frontières de leur pays.

La chanson, qui puise aussi son inspiration dans un autre dimanche funeste en 1920, figure sur l’album "War" en mars 1983, mais sa première présentation sur scène remonte au 1er décembre 1982 à Glasgow. Depuis, U2 a interprété le titre en tout ou en partie plus de 1000 fois selon les comptes du site U2gigs.com.

C’est David Howell Evans, alias The Edge, le guitariste-pianiste-chanteur de la bande, qui écrit le riff de guitare devenu célèbre en 1982. Pendant ce temps-là, Paul – Bono – Hewson est en voyage de noces en Jamaïque avec son épouse Alison.

Au retour du chanteur, tout le monde se met au travail. Larry Mullen empoigne ses baguettes de batteur. Il s’applique, métronome dans les oreilles, pour garder le rythme martial des premières secondes. Sa batterie a été installée à l’initiative de leur producteur dans les escaliers du studio où ils enregistrent. Objectif : profiter de l’écho offert par cet endroit.

We eat and drink while tomorrow they die

Quant aux paroles, leur version originale a été quelque peu modifiée pour en faire un hymne à la paix. Exit les références à l'IRA. Bono qui a coutume de dire que ce n’est pas une "rebel song" veut opposer deux dimanches : celui de janvier 1972 marqué par une violence extrême, et le dimanche de Pâques fêté aussi bien par les catholiques que par les protestants.

En 2016, Bono revient sur la genèse de "Bloody Sunday"

Loading...

Les exégètes de U2 repèrent une allusion à la 15e lettre de Saint-Paul aux Corinthiens dans "We eat and drink while tomorrow they die". Sans oublier cette référence au Christ dans la dernière strophe.

Et puis il y a ce "bloody sunday" qui revient en écho à chaque strophe. Un "bloody" qui fait tout et qu’on leur avait déconseillé d’utiliser rapporte Bono dans une tribune publiée en 2010 par le New York Times. "Bloody, ça ne marchera pas à la radio", leur disait-on.

Sur scène, le groupe oppose à l’infini l’horreur de la guerre et l’aspiration à la paix. Comme dans cette performance filmée en juin 1983 au Red Rocks Amphiteatre dans le Colorado (voir en tête d'article). La guitare part en solo. Bono marche d’un pas militaire vers l’avant de la scène au rythme de la batterie. Il brandit un drapeau blanc qu'il fixe tant bien que mal devant le public déchaîné. L'Irlandais prend les fans à partie : "Chantez 'plus jamais ça' !", hurle-t-il dans le micro.

Un tissu blanc, c’est aussi ce qu'agitait le prêtre Edward Daly dans une rue de Derry le 30 janvier 1972. L’image est restée célèbre : l’homme est courbé par le choc et par la peur. Dans sa main droite il tient un pauvre mouchoir blanc taché de sang. Il le secoue de manière dérisoire, comme pour faire taire les armes. Derrière lui, une poignée d’hommes et de femme portent le cadavre d’un jeune garçon.

Interrogé par un journaliste qui lui demande si les manifestants ont tiré sur les soldats, Daly enchaîne les mots, insiste encore et encore. "Personne n’a tiré sur eux, je suis absolument certain de ça. Je peux le dire sans aucune difficulté. J’étais là. Je suis catégorique, personne n’a tiré sur eux, pas même une pierre", l’entend-on raconter dans une vidéo republiée par la BBC en 2016, année de son décès.

Une photo d’Edward Daly tentant de protéger des manifestants sous le feu des soldats britanniques à Derry, le 30 janvier 1972.
Une photo d’Edward Daly tentant de protéger des manifestants sous le feu des soldats britanniques à Derry, le 30 janvier 1972. © Charles McQuillan/Getty Images

Une autre prestation marquante remonte au 8 novembre 1989. Onze personnes ont alors perdu la vie à Enniskillen suite à l’explosion d’une bombe de l'IRA. Les caméras tournent en noir et blanc pour ce qui deviendra le "rockumentaire" titré "Rattle and Hum". Au bout de 2 minutes 30, Bono s’agite. "Fuck the revolution", lance-t-il au milieu d’un discours pacifiste qui condamne les violences commises ce dimanche-là.

En 40 ans, "Bloody Sunday" a eu le temps de faire le tour du monde. Partout où l’on voudrait voir la guerre céder la place à la paix. "Cette chanson sera chantée partout où il y aura des fans de rock avec des coupes mulet et de la rage, de Sarajevo à Teheran", prophétisait Bono en 2010 dans le New York Times. Pour la coupe mulet on ne sait pas. Mais pour la rage, ça oui, il y aura toujours des voix pour crier en mémoire de ce jour sanglant et de bien d’autres.

Loading...

Inscrivez-vous aux newsletters de la RTBF

Info, sport, émissions, cinéma...Découvrez l'offre complète des newsletters de nos thématiques et restez informés de nos contenus

Sur le même sujet

Articles recommandés pour vous