Un jour dans l'histoire

Il était une fois trois philosophes et la joie

Spinoza, Nietzsche, Bergson : chez ces trois philosophes, on retrouve un oui à la vie

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24 août 2021 à 10:03Temps de lecture5 min
Par RTBF La Première

En 1864, le poète américain, Ralph Waldo Emerson, dans ses Lois de la vie, écrivait : "Rien n’embellit plus le caractère que le désir de répandre la joie autour de soi". Les philosophes Bergson, Nietzsche et Spinoza ont beaucoup réfléchi au sens et à l’essence de la joie. Analyse de leur pensée en compagnie de Xavier Verougstraete.

Xavier Verougstraete est l’auteur de La Joie – Une spiritualité philosophique, aux éditions Accarias.

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Le 29 mai 1911, à l’Université de Birmingham, Angleterre, c’est lors d’une conférence intitulée Life and Consciousness (la vie et la conscience), ou Conférence Huxley, qu’Henri Bergson, philosophe français, futur prix Nobel de littérature, prononce ceci :

" Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. "
 

Bonheur, joie, plaisir

Quelle est la différence entre ces trois concepts ? Il est difficile de donner une définition précise. On peut s’appuyer sur sa propre expérience ; certaines images peuvent aussi nous aider, suggère Xavier Verougstraete.

  • Le plaisir : quand on prend un verre de vin, par exemple, le plaisir est là, immédiat. Il est inscrit dans le présent. Il ne demande pas de justification.
     
  • Le bonheur : la philosophie grecque parlait davantage de bonheur. C’est un équilibre. Il évoque quelque chose de stable. C’est pour cela que, comme image, Xavier Verougstraete propose la maison. Je suis dans ma maison. Ma maison est agréable. Je suis bien.
     
  • La joie : c’est quand j’ouvre la fenêtre, quand je vais vers l’extérieur, mais vers l’intérieur aussi. C’est chaque fois une ouverture. La joie est toujours liée à quelque chose qui me dépasse et qui, en même temps, est une dynamique qui m’entraîne.

 

Trois philosophes et la joie

Spinoza, né en 1632. Nietzsche, né en 1844. Bergson, né en 1859. Des caractères, des histoires, des milieux différents, mais que l’expression de la joie réunit.

La joie est-elle le reflet d’une vie facile ? Rien n’est moins sûr. Ces trois philosophes ont réussi, malgré tout ce qu’ils ont vécu, à parler de joie.

La biographie de Spinoza est très lourde. Sa maman meurt lorsqu’il a 6 ans. Marrane d’origine portugaise, émigré aux Pays-Bas, il sera violemment éjecté de sa communauté juive et devra quitter Amsterdam. Il verra son ami massacré par la foule. Et pourtant, il parlera de joie.

Nietzsche naît en Prusse, il connaît la maladie et l’errance. Apatride, sans domicile fixe, maniaco-dépressif, il ira d’un lieu à l’autre, toujours à la recherche d’un environnement susceptible d’améliorer sa santé.

Henri Bergson sera reconnu et acclamé, mais il connaîtra trois guerres, celle de 1870, celle de 1914, celle de 1940. Juif, il refusera d’être nommé aryen d’honneur par le régime de Vichy. Il contribuera à la naissance de l’Unesco, de la SDN.

 

Oui à la vie

Chez ces trois philosophes, on retrouve un oui à la vie.

Spinoza part de la substance, du tout, qu’il nomme dieu, la nature, la vie. Il déduit que nous faisons partie de cette substance. Nous expérimentons que nous sommes éternels, dit-il, et cela l’amène à acquiescer à la vie, comme si cette vie s’intégrait dans quelque chose de plus large. L’acquiescement à soi-même vient du fait d’accueillir le désir avec intelligence.

Nietzsche est traversé par le personnage de Dionysos, le dieu grec de la danse, de la musique, de l’excès. Le oui de Nietzsche est d’une certaine manière le oui de Dionysos. Il y a cette liberté-là, cette volonté de puissance qui s’exprime de cette manière. C’est un oui d’affirmation. Oui, malgré tout, à travers tout. Je vais au-delà de ce qui pourrait me retenir, me contraindre, m’enserrer, pour avoir quelque chose où ma puissance peut s’exprimer.

Pour Bergson, là où il y a le plus de création, c’est là où il y a le plus de joie. Le concept central, chez lui, c’est la durée, c’est la vie qui s’inscrit dans une durée. Il prend souvent l’image de la mélodie, qui n’est pas simplement un son à un moment donné. Chaque son vient d’un passé et va vers un futur, dans une dynamique de fond. C’est le oui à la mélodie de la vie.
 

La joie dans le réel

Au 17e siècle, la joie était plutôt réservée au domaine théologique, le bonheur au domaine philosophique. Spinoza va sortir la joie du domaine théologique, en réunissant les deux. Sa définition de la joie, c’est le passage à une perfection plus grande. La perfection, pour lui, c’est assumer la réalité, ce contact avec le réel.

Il faut distinguer les joies de la vie et la joie de l’existence elle-même, souligne Xavier Verougstraete. Les joies de la vie vont nourrir la joie, mais la joie n’est pas identifiable aux joies. Les joies se situent au même niveau que les souffrances. Si on nie les unes, on va nier les autres. On va tout simplement refuser de sentir le réel.

On peut trouver la joie dans l’art, dans la musique, la peinture… L’art, disait Bergson, nous permet de rencontrer le réel d’une autre manière. Et Nietzsche voulait absolument voir le beau.
 

La joie face à la tragédie ?

Peut-on parler de ces conceptions de la joie à des personnes qui sont dans l’extrême tragédie ?

"Ce qui est assez extraordinaire, relève Xavier Verougstraete, c’est qu’on a des témoignages de personnes qui parlent de la joie dans des circonstances tout à fait abominables, ou bien en phase terminale. Ils disent : ce que je voudrais vous transmettre, c’est que la joie, elle est là.

On peut s’appuyer sur ces expériences-là pour essayer d’ouvrir la perspective, de laisser une place. Parce que la joie est en même temps un combat. Ce n’est pas quelque chose qui est acquis. Il faut à chaque fois combattre à nouveau, pour donner la place à une joie qui s’appuie sur une joie sous-jacente, en profondeur."

Face aux crises, trouver la joie dans l’intériorité

Aujourd’hui, avec la crise du Covid, l’humanité tout entière sait qu’elle est mortelle. La pandémie est extrêmement difficile à vivre, en particulier pour les jeunes, observe Xavier Verougstraete.

"Mais il peut y avoir des aspects positifs, par exemple se dire : n’aurions-nous pas besoin d’un peu plus d’intériorité ? Plutôt que de courir dans tous les sens, n’y a-t-il pas moyen de vivre autre chose, plus d’intériorité et de trouver à l’intérieur de soi une source de joie ?"

>>> A lire aussi : L'appartenance et la sécurité, les secrets de la joie ?

"La crise climatique est encore plus importante et va durer plus longtemps, poursuit-il. Donc, ce qui est important, c’est de trouver l’énergie pour répondre à ce défi et la joie est un exercice, un combat, une réponse, par rapport aux défis qui sont lancés par la vie.

Et cela a toujours été comme ça. Tout au long de l’histoire, il y a eu des défis qui ont été relevés et analysés. C’est pour cela que la philosophie dans l’histoire est intéressante, parce qu’on voit différents exemples et différentes manières de répondre aux défis qui se présentent à nous."
 

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