Dans quel monde on vit

Il faut se battre contre l’âgisme : le cri de colère de Laure Adler

11 déc. 2020 à 08:01 - mise à jour 11 déc. 2020 à 08:01Temps de lecture4 min
Par La Première

Écrivaine, historienne mais aussi une grande voix de la radio en France – que nous pouvons écouter du lundi au vendredi dans L’heure bleue à 20h sur France Inter – Laure Adler signe à 70 ans (et 8 mois !) un nouveau livre sur la vieillesse intitulé La voyageuse de nuit.

Le titre de son livre, à la fois politique, philosophique et poétique, s’inspire d’un texte (Vie de Rancé) de François René de Chateaubriand, dans lequel on peut y lire cette phrase : "La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel." Ces mots lui ont sauté à la figure, pour leur poésie, leur mélancolie et leur gravité.

Pour Laure Adler, il y aurait aujourd’hui une sorte de racisme des âges, contre lequel il faut lutter, et c’est ce qu’elle tente de démontrer dans La voyageuse de nuit.

Laure Adler ne veut pas retrouver sa jeunesse

Loading...

 

"Je ne veux pas retrouver ma jeunesse, surtout pas. Je ne suis pas dans la nostalgie du passé. Je ne me trouve pas si différente. Certes, je suis un peu ralentie : j’attends que le feu soit rouge pour traverser, je ne trouve pas les clefs dans mon sac, j’oublie où je me suis garée la veille, je ne me trompe de jour pour des rendez-vous, je ne veux plus sortir tous les soirs. Je ne m’assagis pas pour autant.

Je ne me sens pas diminuée dans ma joie de voir ce début de printemps confisqué à cause du confinement. De voir de ma fenêtre les débuts de bourgeon sur les arbres dans ma rue. Et ce n’est parce que je vieillis, que je ne participe pas pleinement à ce renouvellement. Pourtant, chaque printemps est poignant. Combien m’en reste-t-il à vivre ?", écrit-elle dans La voyageuse de nuit.

Si on lui demande pourquoi elle ne veut pas retrouver sa jeunesse, Laure Adler répond du tac-au-tac : "Parce que j’en ai marre des vieux cons qui nous disent que c’était mieux avant. D’abord, ce n’est pas vrai ! Ça n’a jamais été mieux avant, c’était bien pire avant. Je déteste tous ces gens qui, en vieillissant, deviennent des caricatures d’eux-mêmes et passent leur temps à regarder en arrière en imaginant benoîtement et bêtement qu’ils ont vécus des aventures extraordinaires et qu’ils ont traversé le temps magnifiquement. Ils feraient mieux d’habiter leur présent et de saisir l’intensité de leur présent."


Lire aussi : Bien vieillir : aurait-on trouvé la recette pour vivre centenaire ?


À 70 ans et 8 mois, même si elle explique se sentir ralentie, ne plus "courir derrière un autobus parce que je sais que je vais le rater" ou mettre 10 ou 15 minutes de plus qu’il y a quelques années pour faire son yoga le matin, Laure Adler ne s’est jamais sentie aussi bien. "Et surtout, je prends mon temps, je profite mieux du temps et de ce foutu présent qu’autrefois, où j’étais sans arrêt dans "mon" présent mais toujours à essayer d’attraper vainement l’avenir ou de me projeter."

Il faut se battre contre l’âgisme et en faire une cause essentielle de notre civilisation

Avec La voyageuse de nuit, Laure Adler signe une ode à la vieillesse mais mène aussi un combat contre l’âgisme ; c’est-à-dire contre les stéréotypes, discriminations et préjugés à l’égard des personnes âgées.

Il faut se battre contre l’âgisme et en faire une cause essentielle de notre civilisation.

Pourquoi ? Déjà, pour des raisons humanistes. "Nous sommes dans une société qui ignore un peu trop la bienveillance et le soin envers les plus vulnérables et les plus fragiles […] Les personnes plus âgées, nous sommes majoritairement les personnes qui entretenons l’ensemble de notre société vers un éloge de l’Autre, quel que soit l’Autre, qu’il soit fragile, handicapé, vulnérable, âgé, etc. Nous, qui sommes à une jointure du cycle de notre existence, nous pouvons donner du temps, puisque nous ne sommes plus dévorés par le travail comme nous l’étions auparavant. Nous nous sommes engagés à donner nos temps libres (qui ne sont pas si libres que ça). Parce que ça nous fait plaisir d’essayer de colmater des moments et des endroits où la société à besoin de nous pour notre capacité à la fois d’expérience, de sédimentation de l’expérience, mais aussi tout simplement notre capacité d’amour, de douceur, de dialogue. Ça, c’est la première raison pour laquelle je pense que nous les vieux, nous devons être réhabilités à notre fonction sociale essentielle qui est beaucoup invisibilisée, qui est beaucoup cachée et qui est même tue, aujourd’hui."

Mais il y a d’autres raisons. Les autres raisons sont que, contrairement à d’autres civilisations qui estiment que la vieillesse est synonyme d’expérience et d’une certaine richesse, Laure Adler pense que nous avons oublié que la transmission entre les générations est un rouage essentiel du vivre ensemble. "Nous, nous ne sommes plus dans une société de transmission" déplore Laure Adler. En France comme en Belgique, les personnes âgées sont en effet écartées de la vie courante et enfermées dans les maisons de retraite.

Pour Laure Adler, il y aurait aujourd’hui une sorte de racisme des âges. "Je ne vois que des signes s’avancer dans notre société occidentale qui concourent tous à me faire penser que l’idéal de la société, c’est le jeunisme […] C’est une atteinte aux droits de l’Homme et une atteinte à l’universalité de l’humanité que nous représentons. Nous n’avons pas à être distingués, ni selon notre race, ni selon notre sexe, ni selon notre âge."


► Retrouvez la suite de l’entretien avec Laure Adler dans le podcast de l’émission Dans quel monde on vit.


 

Sur le même sujet

Sexualité : il n’y a pas d’âge pour jouir !

Tendances Première

Articles recommandés pour vous