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Concours Eurovision

Il y a 35 ans, l’Eurovision 1987 au Heysel sur fond de querelle entre RTBF et VRT

08 mai 2022 à 06:00 - mise à jour 09 mai 2022 à 03:59Temps de lecture5 min
Par Julien Covolo

C’était il y a tout juste 35 ans. Le samedi 9 mai 1987, un an après la victoire de Sandra Kim en Norvège, la RTBF se retrouve en charge de l’organisation du 32e Concours Eurovision de la Chanson. Mais diffuser le plus grand spectacle de télévision jamais réalisé dans notre pays, ça ne s’improvise pas. Les moyens mis en place sont démesurés et les tensions communautaires ne sont jamais loin…

Lorsque Sandra Kim remporte la victoire en 1986, c’est l’hystérie dans toute la Belgique. Un sentiment d’union nationale se ravive et "J’aime la vie" résonne tel un slogan noir-jaune-rouge. Mais une fois l’euphorie retombée, cette immuable règle du concours revient dans les esprits : le pays qui arrive en tête du classement doit accueillir la prochaine édition du concours. C’est là que ça se complique…

Crispations communautaires

Les premières difficultés apparaissent au moment d’envisager l’organisation de l’événement. Car depuis 1960, les médias francophones et néerlandophones sont complètement indépendants. La RTBF et la BRT (aujourd’hui VRT) s’étaient promis de diffuser l’événement en coproduction en cas de victoire de la Belgique. Mais elles ne parviendront jamais à s’entendre…

L’histoire de ces préparatifs est si particulière qu’elle a fait l’objet d’une étude universitaire en Australie. Oui, oui, vous avez bien lu ! L’historienne Julie Kalman se présente comme une spécialiste de l’émancipation des Juifs en Europe, des migrations en Australie… et du Concours Eurovision de la Chanson. Dans l’ouvrage qui lui est consacré, elle s’intéresse à la façon dont le concours participe à la construction d’une identité européenne depuis sa création en 1956. Le quatrième chapitre de son travail s’intitule Which Belgium won Eurovision ? European Unity and Belgian Disunity (Quelle Belgique a gagné l’Eurovision ? Unité européenne et désunion belge). Les tensions entre RTBF et BRT y sont largement étudiées et documentées.

Les recherches de Julie Kalman dans la presse belge de l’époque montrent que la victoire de Sandra Kim a lieu dans un contexte compliqué sur le plan politique. En effet, les premières lois de régionalisation du pays sont votées au début des années 80. C’est la raison pour laquelle "J’aime la vie" vient raviver un sentiment national tant au nord qu’au sud, comme le serait aujourd’hui une victoire des Diables en Coupe du Monde par exemple.

Archive : Concours Eurovision de la Chanson 1987

Ouverture du concours

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Mais quand le célébrissime Te Deum retentit aux oreilles de millions de téléspectateurs ce samedi 9 mai 1987 à 21 heures, seul le logo de la RTBF apparaît à l’écran. En témoignent les images de l’ouverture du spectacle ci-dessus. Que s’est-il passé ? Julie Kalman épingle, entre autres, une querelle autour du choix d’un lieu pour l’événement.

Bruxelles sinon rien

Un comité d’experts désignait le Théâtre de la ville d’Anvers comme l’endroit idéal. Le Palais du Centenaire, à Bruxelles, et la Patinoire de Coronmeuse à Liège, proposée par les francophones, auraient nécessité trop de travaux. La BRT, quant à elle, s’accrochait à l’importance d’une décision "basée sur des critères objectifs". Autrement dit, à la ville d’Anvers, comme le recommandaient les experts. Pour la RTBF, c’était hors de question : ce serait Bruxelles sinon rien.

Le 6 octobre 1986, à 7 mois de l’échéance, la RTBF annonce soudainement qu’elle souhaite organiser le concours au Palais du Centenaire, sur le plateau du Heysel, raconte Julie Kalman. Par presse interposée, dans les colonnes du quotidien Het Laatste Nieuws, la BRT rétorque en proposant le Cirque Royal, lui aussi situé dans la capitale. Mais cette proposition s’accompagne d’un ultimatum : "si la demande de la BRT n’est pas prise en considération, la RTBF n’aura qu’à organiser le concours elle-même", menacent les Flamands.

Quand les responsables du Heysel annoncent officiellement leur refus de participer, la BRT pense bien obtenir gain de cause. Mais côté RTBF, des négociations avaient été secrètement entamées. Le 16 octobre, elle annonce officiellement que le spectacle aura bien lieu au Palais du Centenaire comme elle le souhaitait. De quoi jeter un froid polaire entre les deux médias publics du pays.

"La télévision flamande était 'scandalisée' par le choix de Bruxelles comme ville hôte", explique Julie Kalman. Comme elle l’avait annoncé, la BRT se retire de l’organisation, laissant la RTBF seule pour "relever le défi". Est-ce la raison pour laquelle le film d’ouverture ne montre, à quelques rares exceptions près, que des plans tournés en Wallonie ?

Dans l’interview ci-dessous, réalisée juste après la soirée du 9 mai, le directeur général de la BRT, Cas Goossens, adresse ses félicitations à la RTBF et exprime ses "regrets" de ne pas avoir pu collaborer. "Cette décision de ne pas participer était motivée par le fait qu’il était difficile pour nous de justifier les dépenses vis-à-vis des contribuables flamands", justifie-t-il.

Archive : interview de Cas Goossens, administrateur général de la BRT à l'occasion de l'Eurovision 1987

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Des moyens hors norme

Public assis, orchestre pour accompagner les candidats… les Concours Eurovision de l’époque n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Pourtant, les moyens déployés étaient déjà démesurés. Le budget est si important qu’une loi est adoptée pour permettre à la RTBF de diffuser de la publicité, qui lui était interdite jusqu’ici. En témoigne cette archive ci-dessous, où une salle noire de monde assiste à une conférence de presse sur les derniers préparatifs.

Archive : JT du 13/04/1987

Conférence de presse du Concours Eurovision de la Chanson

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Le montage des décors démarre plusieurs semaines à l’avance au palais 7 du Heysel. "Un travail de titan", commente le présentateur Claude Delacroix dans une émission quotidienne intitulée "Les Carnets de l’Eurovision", à retrouver ci-dessous. Quand on lui demande quels sont les problèmes rencontrés, le décorateur Jacques Graeven raconte : "Il manque un litre de peinture. Pourquoi n’avons-nous pas été prévenus à temps ? C’est parfois très urgent et il faut courir pour aller le chercher".

Archive : Les Carnets de l'Eurovision

Émission du 27/04/1987

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Le soir même, une édition spéciale du JT fièrement présentée par Georges Moucheron a lieu en direct depuis le village VIP. La RTBF communique au maximum sur le dispositif mis en place. "Face à de grosses opérations, la RTBF aime se dépasser", se félicite le producteur Michel Gehu dans le reportage ci-dessous. Liaisons doublées, régie ultramoderne, groupes électrogènes… rien n’a été laissé au hasard et on tient à ce que le public le sache.

Archive : JT Édition Spéciale Eurovision

Samedi 9 mai 1987

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Un lauréat historique

La soirée se déroule finalement sans encombre, présentée par Victor Lazlo dans sa mythique robe framboise signée du grand couturier Thierry Mugler.

Les mésententes entre RTBF et BRT étaient telles qu’on craignait de n'avoir personne pour représenter la Belgique lors de cette édition. Un comble. Les diffuseurs francophones et néerlandophones étant chargés de proposer un candidat à tour de rôle, c’était au tour de la BRT de s’en charger. À la suite de sélections, c’est la chanteuse Liliane Saint-Pierre qui est finalement désignée. Elle y interprète la chanson "Soldiers of Love" et décrochera la 11e place du classement sur 22 candidats.

Archive : Concours Eurovision de la Chanson 1987

Liliane Saint-Pierre interprète "Soldiers Of Love"

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Le gagnant de cette édition n’est autre que l’Irlandais Johnny Logan, avec son tube Hold Me Now. Il est aujourd’hui encore le seul à avoir remporté le concours plus d’une fois : en 1980 et en 1987, mais également en 1992 ! Son parcours incroyable est raconté par Maureen Louys et Jean-Louis Lahaye dans le podcast La folle histoire de l’Eurovision. Revivez sa victoire, la remise du trophée par Sandra Kim et son interprétation finale dans l’extrait ci-après.

Archive : Concours Eurovision de la Chanson 1987

Johnny Logan remporte la victoire et interprète "Hold me Now"

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