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"Ils ne sont plus invités jusqu’à nouvel ordre !" : Hanouna ne veut plus de la France insoumise, un danger pour la démocratie ?

© Capture d’écran Youtube

19 nov. 2022 à 17:51Temps de lecture5 min
Par Ibrahim Molough

"LFI, jusqu’à nouvel ordre, ils ne sont plus invités sur le plateau. Comme ça c’est clair !". La déclaration de Cyril Hanouna sur le plateau de Touche pas à mon Poste ! d’hier est claire et limpide, les membres du parti de gauche La France insoumise ne sont plus les bienvenus dans son émission.

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Le présentateur n’invitera plus les membres de La France insoumise, une mesure prise après avoir été pris à partie par Jean-Luc Mélenchon dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube. L’homme politique répondait au présentateur après sa violente altercation verbale avec Louis Boyard, député La France insoumise à l’Assemblée nationale française.

Pour rappel, l’animateur avait insulté le jeune député car celui-ci avait critiqué à l’antenne le patron de sa chaîne, Vincent Bolloré.

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En plus de l’exclusion temporaire de l’émission, Cyril Hanouna n’a pas hésité à ressortir d’anciens extraits vidéos de Jean-Luc Mélenchon, où il semblait visiblement heureux d’être sur le plateau, afin de se moquer de lui.

Pourtant, Jean-Luc Mélenchon avait annoncé que les membres de son parti continueraient de se rendre à l’émission du célèbre présentateur. Sans oublier que Louis Boyard était un habitué du plateau de C8, tout comme l’a été Raquel Garrido, collègue du député.

Mais est-ce que cette exclusion médiatique en raison de l’appartenance à un mouvement politique est justifiable ? Et qu’est-ce qu’elle implique pour la pluralité des opinions dans les médias ?

Hanouna, habitué des polémiques

Mégalomanie, homophobie, geste déplacé, … Les reproches ne manquent pas aux détracteurs du présentateur. Rien d’étonnant, cela fait des années que l’animateur déploie une stratégie fondée sur le buzz et la polémique permanente, vrai ADN de Touche pas à mon poste !.

L’animateur est d’ailleurs souvent épinglé par l’Arcom, l’équivalent français du CSA, pour de nombreuses frasques. Dernier exemple en date avant l’incident avec Louis Boyard, le traitement médiatique de l’affaire Lola dans l’émission avait été pointé du doigt. Pour rappel, Lola était une collégienne de 12 ans retrouvée morte le 14 septembre dans une malle à Paris.

Pendant plusieurs émissions, le présentateur avait déclaré, par exemple : "Je n’ai pas peur de le redire : pour ce genre de personnes, pour moi, le procès doit se faire immédiatement. C’est procès immédiat, c’est en quelques heures et terminé c’est perpétuité direct" ou encore "pour moi il n’y a même pas de débat, je suis désolé, c’est perpétuité".

Et ces propos n’ont visiblement pas plu à l’Arcom, qui a mis en demeure la chaîne C8, considérant que "ces séquences, par leur caractère répétitif, traduisent un manquement de l’éditeur à l’obligation de traiter avec mesure une affaire judiciaire en cours".

Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, n’avait d’ailleurs pas manqué d’ajouter son grain de sel en critiquant sans retenue les propos de l’animateur star.

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Un choix éditorial

Avec l’affaire Boyard, le divorce est acté entre Cyril Hanouna et La France insoumise. Mais qu’est-ce que cela implique pour la démocratie ?

Selon Alexis Ewbank, avocat en droit des médias, une chaîne privée à a priori le droit de sélectionner ses invités en fonction de divers critères, dont l’appartenance politique : "c’est une chaîne privée et l’animateur gère son émission comme il l’entend. Il a la libre maîtrise des débats qu’il mène et de la manière dont ils les mènent. Cela veut aussi dire que Cyril Hanouna a le droit de composer le panel de ses invités comme il l’entend. Cela fait partie de la liberté des médias".

En réalité, l’avocat précise qu’il est important que la potentielle tendance politique et/ou idéologique d’une émission ou d’une chaîne soit bien marquée et sans équivoque. Ainsi, le type de contenu est bien identifiable par les téléspectateurs. "Nous ne sommes pas dans un tribunal dans lequel il faut une composition impartiale. Une émission peut avoir un marquage idéologique et ainsi faire des choix en fonction de celui-ci", explique Alexis Ewbank.

Et la pluralité dans tout ça ?

Comme en Belgique, l’Arcom veille au respect de "l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision, en particulier pour les émissions d’information politique et général", selon le site internet de l’autorité.

Il est intéressant de noter que cette mission de l’Arcom est surtout connue lors des périodes électorales. À ces périodes, l’autorité garde particulièrement à l’œil l’équité entre les listes de candidats ou entre les candidats eux-mêmes afin de garantir une représentativité équitable. Cependant, la surveillance du pluralisme politique a lieu en tout temps dans les journaux et les bulletins d’informations, les magazines d’informations et les autres émissions.

En sachant cela, une récente étude d’une chercheuse du CNRS, Claire Sécail, accable Cyril Hanouna en mettant en lumière le déséquilibre du temps de parole dans l’émission phare du présentateur, qui a favorisé l’extrême-droite lors de la campagne 2022. Et plus particulièrement Eric Zemmour, à l’époque candidat du parti d’extrême droite Reconquête !. La chercheuse conclue son étude en ces mots : "sous couvert d’information, il (Cyril Hanouna) a surtout fait l’agenda politique de certains candidats – Emmanuel Macron et Éric Zemmour – et assuré la promotion et la banalisation des discours d’extrême droite à une heure de grande écoute".

Il est néanmoins nécessaire de nuancer la situation. D’après Alexis Ewbank, la décision prise contre les membres de La France insoumise reste isolée à une émission, sur une chaîne de télévision. Cela ne met donc pas réellement en danger la pluralité politique dans les médias. Par contre, la décision peut être jugée abusive et faire l’objet d’un débat. "Un membre de La France insoumise est libre de porter plainte à l’autorité de régulation s’il se sent discriminé. Mais j’ai un doute que l’Arcom puisse intervenir dans ce cas", développe l’avocat.

Du côté belge, le CSA confirme que l’attention au respect de la pluralité politique est une de ses missions. Toutefois, cette obligation ne s’applique aux médias belges francophones que lors des élections. Hors périodes électorales, le choix des invités reste une liberté éditoriale.

Pas comparable au cordon sanitaire belge

Il serait tentant de rapprocher la décision particulière de Cyril Hanouna au système de cordon sanitaire à la belge. Ce cordon est de deux ordres : politique et médiatique.

Du côté politique, il s’agit d’un accord politique entre les principales formations de ne pas gouverner avec des partis d’extrême droite. C’est notamment le cas du Front républicain dans l’Hexagone, lorsque différents partis se réunissent pour s’opposer à l’extrême droite.

Dans les médias, le cordon sanitaire en Belgique concerne les médias francophones et consiste à ne pas inviter des partis d’extrême droite ainsi que de ne pas leur donner la parole. L’interdiction en Belgique concerne donc tous les médias et pas une émission en particulier.

En France, un tel cordon sanitaire médiatique n’est pas en place et les partis d’extrême droite sont régulièrement invités dans les médias. Comme le précise Alexis Ewbank : "La situation française d’un producteur d’émission qui déclare que certaines personnes ne seront plus invitées n’a rien à voir avec le cordon sanitaire. Ils restent libres de s’exprimer dans la multitude de médias disponibles en France, ce qui n’est pas le cas pour un parti d’extrême droite en Belgique francophone".

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