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La Première

Immersion derrière les vitrines du quartier Nord : la nuit, tous les méfaits sont permis ?

Le quartier Nord : derrière les vitrines

Episode 4 - La nuit, tous les méfaits sont permis ?

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Ils vivent au quartier Nord lorsque tous les autres l’ont quitté. Sous des lumières qui maintiennent l’endroit continuellement éveillé. Les lumières de la prostitution. Mais aussi celles des bars qui restent ouverts toute la nuit ou encore des night-shops qui servent de pôles d’attraction à moindres frais. Ceux qui les fréquentent sont régulièrement pointés du doigt pour les soucis du quartier. Nous nous sommes immergés pendant une nuit dans ces rues insomniaques.

Où sont les femmes ?

Depuis plusieurs années, beaucoup de transmigrants se rassemblent ici à la nuit tombée pour faire la fête ou tout simplement retrouver des compatriotes. Ils sont souvent en situation illégale en Belgique, espèrent un jour passer en Angleterre et en attendant, pour survivre, ils s’adonnent parfois à des petits trafics. Ce qui oblige aussi la police à renforcer ses patrouilles.

Plusieurs témoins, croisés les jours précédents, m’ont affirmé que nombre de ces personnes en transit rejoignent le quartier Nord le soir, en train. Vérification faite, dans le convoi qui arrive ce soir-là voie 8 un peu après 22h30, ceux qui descendent à la gare du Nord sont surtout de jeunes hommes noirs. Dans les couloirs sous voies également, je croise presque uniquement des jeunes de ce type, dont certains semblent un peu perdus.

Maintenant, on les dégage et je pense donc qu’ils restent à la rue

Nous sortons tous par les portes situées rue d’Aerschot. Premier constat, dans la rue, il y a beaucoup de lumière, beaucoup de monde et pas mal d’animation. Le quartier semble bel et bien vivre (aussi) la nuit. Quelques instants de marche plus tard à travers les rues alentours et une autre évidence me saute aux yeux : parmi la foule présente, il n’y a que des hommes. Les seules femmes que je vois sont soit les prostituées derrière leurs vitrines, soit l’une ou l’autre serveuse dans l’un des quatre bars ouverts cette nuit-là.

Justement, dans l’un de ces cafés, la patronne au comptoir accepte de me parler. Blonde, la trentaine et un petit accent de l’est, elle surveille l’intérieur de l’établissement, ainsi que la terrasse. "Il y a plein de voleurs dans la rue. Ils volent des portefeuilles, des téléphones, tout. C’est le problème maintenant avec tous ces jeunes gens. Ils restent toute la nuit ici parce qu’ils n’ont pas d’endroit pour dormir. Et puis, il y a aussi le trafic de drogue. Mais dans la rue. Dans le café, on ne les laisse plus entrer. Avant, ils rentraient, demandaient un café, s’installaient et commençaient à vendre leurs trucs. Maintenant, on les dégage et je pense donc qu’ils restent à la rue".

Des cigarettes à la pièce

En face du bar, il y a deux distributeurs automatiques de billets. Trois hommes font la file devant chacun d’eux. Un peu plus loin, deux longs tunnels mal éclairés où les voitures passent sous les voies de chemin de fer. Ils sont presque vides, au point d’arriver à entendre le clapotis des gouttes d’eau qui s’écoulent depuis le plafond le long d’un piquet de soutien, pour finir dans un petit pot en plastique placé au sol à cet endroit.

L’un des tunnels qui passent sous la gare, à l’éclairage blafard, et pratiquement vide le soir
L’un des tunnels qui passent sous la gare, à l’éclairage blafard, et pratiquement vide le soir B. Schmitz – RTBF

Le lieu de rassemblement pour ceux qui ne semblent pas avoir d’argent, ce sont les abords d’un des trois night-shops de la rue. Dans l’un d’eux, je rencontre Anil, le patron. Il n’est pas seul dans la pièce, mais accompagné d’un de ses proches, malgré les quatre petits mètres carrés des lieux. Anil m’explique que dans ce quartier il faut toujours être deux, c’est plus sûr.

Une fois qu’ils sont partis, dix minutes après, les bagarres recommencent

"L’activité, ici, c’est très compliqué. Ça fait dix ans que je travaille dans le quartier. Vous savez, cette rue, c’est la jungle". Anil s’interrompt alors pour servir un client, jeune, qui vient d’entrer. Il veut acheter des cigarettes. Le patron lui demande quelle marque il souhaite, avant lui remettre non pas un paquet, mais cela m’étonne, une seule cigarette. Tout cela en échange quelques piécettes de 10 ou 20 cents. Anil m’explique qu’il vend aussi à l’unité parce que souvent les clients, ici, n’ont que quelques centimes pour payer. Mais, dans ce cas, il accepte aussi de prêter gratuitement un briquet. "On n’ouvre que pendant sept heures par jour. Mais ce sont sept heures difficiles. La police intervient souvent. Mais une fois qu’ils sont partis, dix minutes après, les bagarres recommencentVous savez, gérer quelque chose comme des bagarres, ce n’est pas facile", sourit-il avant de vendre une canette de bière de marque blanche à un autre client.

Anil tient l’un des trois night-shops aux abords de la gare du Nord
Anil tient l’un des trois night-shops aux abords de la gare du Nord B. Schmitz – RTBF

En sortant, c’est vrai, je remarque que la présence policière est importante. Plusieurs combis tournent régulièrement à basse vitesse dans le quartier. Une présence visible et dissuasive qui éviterait beaucoup de problèmes plus graves et éviterait aussi parfois de devoir arrêter leurs auteurs.

Une privation de liberté, ça prend du temps, ça fait de la paperasse et ça ne sert parfois pas à grand-chose, m’expliquera plus tard le chef de corps de la zone de police Olivier Slosse.

Comme beaucoup de visiteurs du quartier sont en situation illégale en Belgique, la justice en général ne fait rien. Les policiers doivent rapidement relâcher les suspects. Mais, entretemps, ils ont perdu beaucoup de temps qu’ils auraient pu utiliser à autre chose. "C’est cela être intelligent dans ce qu’on fait, c’est notamment de regarder au bon endroit au bon moment et de viser la règle de Pareto. 20% des gens causent 80% des problèmes. Et donc, on veut viser là où on peut avoir un impact qui est visible et qui va créer une ambiance différente dans le secteur. Notre but est que chacun des usagers puisse trouver une place dans le quartier. Les problèmes, eux, surviennent lorsqu’une catégorie de personnes prend le pas sur l’autre. Et puis, il faut aussi penser aux policiers. Le lendemain, ils doivent à nouveau patrouiller dans le quartier et ils auront affaire aux mêmes personnes. Nous essayons donc au maximum de développer une relation en bons termes et dans le suivi pour prévenir les soucis, plutôt que de devoir trop intervenir".

Le nouveau chef de corps de la zone de police Bruxelles-Nord, Olivier Slosse
Le nouveau chef de corps de la zone de police Bruxelles-Nord, Olivier Slosse B. Schmitz – RTBF

Faire la fête et ne pas se laisser faire

Il est temps pour moi d’aller rencontrer ceux que tout le monde pointe du doigt. Des jeunes, souvent à peine majeur. Ils viennent en général d’Afrique et se rassemblent en petits groupes sur les trottoirs des deux côtés de la rue d’Aerschot. Je m’approche de trois hommes assis sur des marches. Micro discret en main, je leur demande en anglais s’ils accepteraient de me parler. L’un d’eux m’interrompt dans ma question et me demande de lui acheter une bière. "Tu achètes et ensuite je réponds".

Je me rends donc au night-shop le plus proche et reviens quelques minutes plus tard avec un pack de canettes. Entretemps, le groupe a grossi. Ils sont désormais six devant moi. Ils affirment avoir entre 18 et 29 ans et être en Belgique depuis parfois deux ans, sans papier, pour essayer de passer en Angleterre. Ils viennent d’Erythrée et ne veulent pas donner leur prénom de peur d’être identifié.

Quand tu veux faire la fête, toi, tu vas où ?

Je leur demande d’abord pourquoi ils viennent le soir spécifiquement dans cette rue-ci. "Je n’ai pas de maison, je n’ai pas de maman, pas de nourriture, pas d’argent… Je n’ai rien", répond l’un d’eux. Un autre enchaîne : "Je viens pour les voir, eux, pour se relaxer ensemble. Ce sont mes frères, les gens de mon pays. Quand tu veux faire la fête, toi, tu vas où" ?

Un autre confie alors : "Ici, parfois, on trouve des filles, on couche avec"Il y a déjà quelques canettes de bière vides sur le sol. Cela parle fort. Puis, l’un d’eux s’approche de moi, un mégot à la main. Je lui demande ce qu’il fume ? "De la Marijuana, mon frère".

Dès la fin d’après-midi, de nombreux jeunes se rassemblent par petits groupes des deux côtés de la rue d’Aerschot et notamment près des night-shops
Dès la fin d’après-midi, de nombreux jeunes se rassemblent par petits groupes des deux côtés de la rue d’Aerschot et notamment près des night-shops B. Schmitz – RTBF

Si des gens nous embêtent, on ne reste pas à ne rien faire. On se défend. C’est ça, tu sais, vivre dans la rue

Ils regardent alors d’autres groupes de jeunes installés un peu plus loin et j’en profite pour leur demander s’ils se sentent en sécurité, ici, dans la rue. "Personne ne peut nous juger", m’explique celui qui avait accepté de me parler au début. "Si quelqu’un vient nous voir, il peut se relaxer avec nous, faire la fête avec nous. Mais s’ils nous cherchent des problèmes, ils peuvent s’enfuir en courant. Comme je vous dis, nous, on ne cherche pas les ennuis, mais si des gens nous embêtent, on ne reste pas à ne rien faire. On se défend. C’est ça, tu sais, vivre dans la rue. Parfois, oui, on se bat. Si tu vis ici, tu dois pouvoir faire attention à toi".

Le jeune homme sort alors son smartphone et lance une musique qu’il me présente comme érythréenne. Un sourire apparaît sur son visage. Il m’invite à danser un peu avec eux. 

Je leur demande s’ils vont passer la nuit ici. Ils sourient, répondent d'un signe de tête par l'affirmative et ajoutent que "ce sera une bonne nuit". Quelques minutes plus tard, je me lève, les remercie et repars. En chemin vers la gare, un autre jeune m’interpelle et me propose de lui acheter de la marijuana. Un peu plus loin, des voix commencent à monter entre deux groupes de jeunes, mais ils n’en viennent pas aux mains.

Au final, je n’aurai vu aucun gros incident lors de cette nuit au quartier Nord. L’endroit de Bruxelles qui ne dort jamais et qui rassemble donc tous les types de noctambules.

 

Pour vous immerger dans tous ces témoignages et parcourir le quartier Nord la nuit, via les oreilles, rendez-vous dans le quatrième et dernier épisode de nos podcasts "Le quartier Nord: derrière les vitrines", il s'intitule "la nuit, tous les méfaits sont permis" ?

La nuit, le quartier Nord fait toujours du bruit
La nuit, le quartier Nord fait toujours du bruit B. Schmitz – RTBF

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