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In Audrey Adam We Trust, la défense des journalistes contre le cyberharcèlement

In Audrey Adam We Trust, la défense des journalistes contre le cyberharcèlement
16 avr. 2022 à 09:107 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série InWe Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Dans cet épisode, discussion avec Audrey Adam qui est passée de la carrière de journaliste à celle de spécialiste du droit des médias. Aujourd’hui, l’avocate travaille ardemment à la défense des journalistes victimes de cyberharcèlement, tout en alertant sur les conséquences de ces agressions sur la liberté d’expression.

Le rendez-vous est fixé dans un café de la place Flagey. Audrey Adam sinstalle ; nous nous sommes dérencontrées, notamment fin 2019 lors dun colloque autour de lurgence dagir contre le cyberharcèlement envers les femmes journalistes.

C’est elle qui prend en charge les dossiers liés au cyberharcèlement au sein de la RTBF. Avant de rentrer dans le vif de son métier, notre interlocutrice revient pour Les Grenades sur le parcours atypique qui l’a menée à la place quelle occupe auprès du service public…

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De journaliste à avocate

"J’hésitais entre des études de journalisme et de droit, mais ce, sans trop y croire parce qu’à l’école, on mavait dit que je ne réussirais jamais des études universitaires…", se souvient-elle. Encouragée par ses parents, elle entame un cursus de journalisme à l’ULB. Contre toute attente, elle sen sort très bien. Dès sa première année de licence, fin des 1990, la jeune femme entre au journal Le Soir pour travailler à la rédaction des sports. "J’étais la seule femme du service. Jai essayé dapporter une vision féministe en proposant des articles de fond et en parlant de sports féminins, on venait de loin à ce moment-là"

Le métier lui plaît, mais suite à l’affaire des faux indépendant·es, après quatre ans, elle perd sa place de pigiste. Les galères commencent… "En tant que journaliste freelance, ce n’était vraiment pas évident. Je couplais cette activité avec lhoreca. Je ne pouvais pas me projeter dans le futur avec ce rythme intenable." Elle envisage de changer de voie. "Je venais de me marier, jai dit à mon conjoint un peu en rigolant que j’allais commencer le droit, il ma motivée."

Et cest ainsi qu’à 28 ans, elle retrouve les auditoires. "C’était étrange, parce que comme javais étudié le journalisme, on me faisait sentir que j’étais moins bien formée que quelquun de 18 ans qui sortait de l’école, un peu comme si les profs avaient peur que je sois formatée…" Durant ces cinq années d’études, Audrey Adam laisse le journalisme derrière elle et tire une croix sur son passé. Elle s’apprête à être diplômée (et à mettre au monde son premier enfant !) quand un professeur lui conseille de prendre contact avec Jacques Englebert, avocat spécialisé en droit des médias. Une rencontre qui révélera la force de son double parcours : "Jai réalisé mon stage de barreau dans son cabinet et je ne lai plus quitté. Nous travaillons à deux depuis 2009."

Il y a eu une prise de conscience concernant leffet du cyberharcèlement sur les journalistes

© Alexis Haulot

Prendre en charge les victimes

Depuis le début de sa carrière, lavocate collabore avec la RTBF. Au début, la majorité de ses dossiers avaient comme objet la défense du travail journalistique essentiellement dans le cadre d’actions judiciaires (par exemple les plaintes déposées au CSA ou au Conseil de déontologie journalistique).

Mais depuis quelques années, ce sont les faits de cyberharcèlement qui prennent le dessus. "La RTBF a compris quil y avait un problème, quil ne sagissait pas de cas isolés. Il y a eu une prise de conscience concernant leffet du cyberharcèlement sur les journalistes."

Dans le cadre de sa politique de lutte contre le harcèlement, linstitution a mis en place un système de prise en charge transversal. Concrètement, chaque victime peut contacter une adresse électronique de manière confidentielle ; différent·es professionnel·les soccupent alors du dossier que ce soit en gérant les contenus publics, en apportant un soutien psychosocial ou en sortant lattirail juridique.

La plupart des agressions concernent des femmes : rappelons que deux tiers des femmes journalistes auraient déjà été victimes de harcèlement sexiste en ligne. "Moi jinterviens au bout du processus de plainte. Je reçois les dossiers dans lesquels il y a suffisamment d’éléments pour mener une action en justice. Mais aussi ceux dans lesquels réside un danger vital, et dès lors une urgence didentifier lagresseur. Janalyse chaque cas et donne un avis sur la marche à suivre." Certaines publications sont d’une violence inimaginable : menaces de viols, de mort, de sen prendre aux proches…

Une justice à la traîne

Quelques éléments de contexte pour saisir la complexité des enjeux de son métier. Si la victime peut identifier le ou les auteurs (ce sont en grande majorité des hommes !) du cyberharcèlement, celle-ci aura le choix dintroduire une action civile (demande de réparation du préjudice subi) ou pénale, mais lorsquune personne exprime une opinion punissable dans une publication écrite et publique (y compris sur les réseaux sociaux), le fait est condamné comme un délit de presse (article 150 de la Constitution). Ce type de délit n’est pas jugé au tribunal correctionnel, mais devant la cour dassises. Il sagit dune procédure chère, compliquée et tout à fait exceptionnelle. En pratique donc, les auteurs ne sont presque jamais poursuivis ou condamnés.

Comme lindique lavocate, la loi autour du délit de presse date de la création de la Belgique. "La volonté du constituant était de protéger la liberté d’expression, mais aujourdhui avec les réseaux sociaux ; tout ça est remis fondamentalement en cause. Le discours haineux bénéficie des mêmes règles que le débat d’intérêt général."

Il existe une exception à la compétence de la cour d’assises, c’est le délit de presse inspiré par le racisme. Depuis 1981 et la loi Moureaux, les faits inspirés par le racisme, la xénophobie ou le négationnisme sont jugés par le tribunal correctionnel. Ce fut le cas de laffaire autour de Cécile Djunga, défendue par Maître Adam. Pour rappel, lanimatrice de la RTBF était victime d’insultes à caractère raciste et de menaces de mort, et le tribunal a condamné son agresseur. "Des propositions de loi ont été mises en avant pour élargir le cadre des exceptions notamment au sexisme. Mais selon moi, tout discours de haine et de violence, peu importe le critère de discrimination qui motive l’agresseur, devrait être correctionnalisé."

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Une autre difficulté majeure reste que souvent, sur les réseaux sociaux, on ne connait pas lidentité de celui ou celle qui se cache derrière les messages. "Les réseaux sociaux doivent être considérés comme un espace public et non plus un lieu soumis au bon vouloir dentreprises privées ! Je trouve quil faut permettre aux personnes qui sont victimes de recourir à un juge au pénal comme au civil pour identifier les auteurs. Avec la RTBF, jessaye de faire bouger les lignes dans ce sens." À savoir, en ce moment, le service public compte une dizaine dactions en justice en cours pour harcèlement. "Ces actions permettent de signifier quil y a des limites à ne pas dépasser."

La prévention pour garantir la liberté d’expression

L’avocate insiste sur les conséquences de ces agressions sur le travail journalistique. "Certaines personnes continuent de croire que cest lattitude du ou de la journaliste qui va engendrer le harcèlement, alors que pas du tout : ça peut tomber sur nimporte qui, et cette menace provoque de lautocensure."

Ces actions en justice permettent de signifier quil y a des limites à ne pas dépasser

Maitre Adam remarque depuis le début de la pandémie une montée en flèche des messages de haine sur les réseaux sociaux qui sinscrivent dans un nouveau phénomène plus global de méfiance envers tous les médias. "On entend parler de merdias, de journalopes… Sans parler des agressions envers les journalistes dans les manifestations, ça va trop loin. Il est urgent quau niveau légal, il y ait une réelle prise en compte de ce phénomène."

En attendant une réponse politique, lentreprise met en place des actions concrètes. Quand lauteur dun message de haine peut être identifié, son nom est transmis au service de sécurité qui dès lors lui refuse lentrée au bâtiment. "Désormais, le service juridique essaye que les numéros soient retirés des signatures mails. Aussi, on a mis en place des informations à disposition des journalistes en leur disant ce quils ou elles doivent garder comme preuves. On leur explique comment réaliser des captures d’écran du message complet sans oublier la date et lheure de la publication."

Audrey Adam rappelle limportance de l’éducation aux médias et la vigilance. Elle est par ailleurs professeure invitée en droit des médias à l’IHECS et transmet ses outils aux journalistes de demain. "Cette composante de cyberharcèlement est intégrée auprès des jeunes générations comme faisant partie du boulot. Pourtant ce nest pas une fatalité, il y a des leviers daction pour lutter contre limpunité des personnes qui harcèlent."

C’est clair, cette défenseuse de la liberté de la presse dans ce monde 2.0. a parcouru un long chemin depuis les bancs de l’école où on lui répétait qu’elle n’était pas faite pour les études. "Oui, mon parcours étonne, mais il faut savoir qu’à l’époque jai vécu le fait de devoir changer de voie comme un échec." Elle conclut : "Malgré tout, je suis fière dexercer une activité qui corresponde à mes convictions. La vie ma fait revenir dans ce milieu journalistique qui me passionne et je peux y apporter mes compétences pour une cause qui a du sens pour moi."


Dans la série In… We Trust (Nous croyons en) :


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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