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Les Grenades

In Catherine Janssens We Trust, la lutherie pour soigner les violons et les blessures

In Catherine Janssens We Trust, la lutherie pour soigner les violons et les blessures
14 mai 2022 à 07:577 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Aujourd’hui, rendez-vous dans l’atelier de Catherine Janssens, luthière, violoniste et féministe engagée qui a fait de la musique la plus grande des alliées.

Sur l’une des façades de l’avenue Rogier à Schaerbeek, une plaque discrète : Atelier Catherine Janssens. Derrière la porte, un univers fait de bois, d’odeurs d’enduit, d’outils multiples et d’instruments. C’est là dans son établi que notre hôte du jour répare, restaure et crée des violons, altos et violoncelles. Pour elle, la musique est une pulsion de vie. Elle partage avec nous son récit.

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Dépasser les traumatismes par la musique

"Mon père est pianiste de formation et musicien professionnel. Il donnait aussi des cours de piano à la maison. Mon grand-père était accordeur de piano. Mes grands-parents maternels jouaient du violon en amateur." Dès sa petite enfance, Catherine Janssens grandit entourée de musique. À trois ans et demi, après avoir entendu son cousin au violon, elle en réclame un à ses parents et apprend avec les membres de sa famille.

Quand je me sens triste je me tourne encore et toujours vers la musique pour me faire du bien, pour m’ancrer

Cependant, l’environnement dans lequel elle évolue se révèle aussi synonyme de traumatismes. "Je me suis construite dans un climat familial habitué aux pratiques sexuelles incestueuses. Mes parents ne se rendaient compte de rien. Je feignais probablement l’épanouissement et enfermais mes questionnements dans le silence. Je ne disais rien de ce que je vivais car je savais que je ne pouvais pas le dire. Aux yeux des autres, j’allais très bien."

Enfant et adolescente, c’est par la musique qu’elle libère ses émotions et sa douleur. Jouer du violon se révèle un important soutien psychologique et un outil de résilience.

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Vers quinze ans, elle nourrit l’envie de devenir violoniste et s’inscrit au conservatoire après ses humanités. "C’est là que jai découvert la vie. Il y avait enfin des gens qui s’intéressaient aux mêmes choses que moi. D’un coup, j’ai eu beaucoup d’ami·es. Ce passage correspond également à la période où j’ai pu me libérer des abuseurs. Aujourd’hui, je parle de ces blessures parce que j’ai fait le travail de comprendre ce qui m’était arrivé, et il me semble important de briser le silence. Cet épisode traumatique constitue une partie de ma personnalité, il a influencé ma vie, mais il me semble nécessaire de dire qu’on peut aussi s’en sortir. Cependant, il y a urgence : il faut que la sexualité devienne un véritable thème d’éducation. Il y a un gros travail intergénérationnel à mener."

La lutherie : le déclic

Libre de son passé, une nouvelle vie commence. Après deux années de conservatoire, elle décide de changer de voie. "J’avais des rapports compliqués avec ma prof d’un point de vue musical. Aussi, j’ai eu des problèmes physiques : le violon est un instrument qui sollicite beaucoup de muscles, et ce de manière assez intense. J’ai perdu pied." Elle se dirige vers l’université et entreprend un cursus en histoire. Elle retrouve le goût à la pratique du violon tout en poursuivant ses études.

En 2000, elle assiste à une exposition de lutherie organisée sur la Grand-Place de Bruxelles. "J’ai vraiment eu un flash. Ma compagne de l’époque m’a encouragée au lieu de me réprimer sur ce nouveau choix, et ça m’a boostée."

Catherine Janssens prend alors contact avec un artisan-luthier italien basé en Belgique : Amelio Cicuttini. Il la reçoit dans son atelier. "On a discuté pendant deux heures. Il ne voulait plus prendre de stagiaire par peur d’être déçu, mais le lendemain il m’a rappelée pour me dire que je pouvais venir." Pendant plusieurs mois, elle se rend chez lui tous les matins, tandis que les après-midis elle rejoint les auditoires de la faculté d’histoire.

"Quand j’ai commencé, tout le monde me répétait : ‘c’est un métier d’homme, il faut de la force’, mais tout de suite j’ai senti que j’étais à ma place. Cette activité représente la synthèse de tout ce que j’aime : la musique, l’histoire, le travail physique." Décidée à poursuivre sur le chemin de lutherie, l’été suivant, elle part aux quatre coins de l’Europe pour découvrir les écoles spécialisées. Elle tranche pour la Newark School of Violin Making en Angleterre. "Il y avait une grande émulation et des étudiant·es de tous les âges et de toutes les origines." Son aventure-luthière prend un nouveau tournant.

Un atelier qui fait résonner les émotions

Après trois années de formation, elle revient au plat pays, vend le violoncelle qu’elle a réalisé pendant ses études et ouvre son atelier. Le bouche-à-oreille fonctionne, et rapidement son projet prend de l’ampleur. Aujourd’hui, elle officie depuis près de vingt ans. "Toutes les étapes du métier me plaisent : la rencontre avec les client·es, le travail sur des instruments pour les mettre en valeur, donner le meilleur de moi quand je répare des violons très anciens…"

Entre ses murs, souvent vibrent les notes, mais aussi les émotions fortes. "Je reçois des gens qui retrouvent par exemple un vieux violon qui appartenait à leur mère ou leur grand-mère. Ils me l’amènent sans connaitre la valeur de l’instrument. Je le restaure et lorsqu’ils reviennent, je leur joue quelques notes. La musique donne vie aux souvenirs, beaucoup de personnes en ont les larmes aux yeux…"

Quand j’ai commencé, tout le monde me répétait : ‘c’est un métier d’homme, il faut de la force’, mais tout de suite j’ai senti que j’étais à ma place

Catherine Janssens restaure mais fabrique aussi, et ce en tentant de s’inscrire dans une démarche la plus durable possible. "Philosophiquement ça m’apporte beaucoup. J’essaye de travailler avec des filières respectueuses. La Chine produit des instruments à bas cout qui permettent l’apprentissage démocratisé, mais il faut opérer des choix."

Sa clientèle varie des débutant·es aux grand·es solistes ; elle œuvre sur des violons d’usine comme des Stradivarius conçus il y a 500 ans. "Les grand·es artistes en tournée arrivent souvent en catastrophe à cause des échéances de concert. Leur stress me tombe dessus, parce que finalement leur prestation dépend un peu de moi. Aussi, j’adore le réglage acoustique."

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De plus en plus de femmes

À savoir, aucune femme luthière n’a été reconnue avant la fin du 20e siècle. Durant ses études, Catherine Janssens ne comptait qu’un quart de femmes parmi les élèves des écoles de lutherie ; aujourd’hui elles en forment plus de la moitié. "C’est important de visibiliser les luthières. C’est l’exemple qui encourage les femmes à se diriger vers ce métier. Cependant, s’il y a plus de la moitié des femmes en école, on ne dénombre même pas 20% d’ateliers gérés par les femmes… Celles qui travaillent dans un atelier masculin se voient souvent recevoir des tâches subalternes et cette réalité empêche le développement des compétences. Il y a la question de la charge domestique également qui freine les carrières."

Heureusement, les choses évoluent : pendant la pandémie une association internationale de femmes luthières s’est d’ailleurs mise en place. Le monde de la lutherie est en pleine réflexion autour du genre, à l’instar d’autres secteurs dans le monde de la culture.

© Marc Lamotte

De son côté, l’artisane continue de militer pour plus de diversité. Depuis 2014, elle est la cofondatrice du collectif Ekho qui promeut la lutherie contemporaine, crée des ponts entre les luthier·es et les musicien·nes, et organise tous les deux ans une exposition de lutherie à Bruxelles.

"Cette année, nous proposons une programmation qui compte 50% de femmes. On veut faire bouger la société à notre échelle. On expose des luthières, des archetières. Il y a également des concerts, dans lesquels nous présentons des musiciennes, des interprètes et des compositrices."

Cette quatrième édition qui se veut féministe se tiendra du 19 au 21 mai. Deux marraines d’exception font honneur au festival : la luthière Andrea Frandsen et la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton.

Sont également organisées quatre conférences autour de l’évolution de la place des femmes dans les métiers de la musique et de la lutherie.

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Pour notre interlocutrice du jour, la lutherie est sans conteste l’un des plus beaux métiers du monde. "C’est satisfaisant : on voit directement le résultat du travail. Une fois qu’on a fini, ce n’est que le début de la vie de l’instrument et ça c’est vraiment fort. Le bois vit, les vibrations qu’on lui imprime le font évoluer. Il conserve nos gestes en mémoire."

Aujourd’hui, en plus de les réparer et de les fabriquer, Catherine Janssens continue de jouer du violon. "Quand je me sens triste je me tourne encore et toujours vers la musique pour me faire du bien, pour m’ancrer. Les futilités et les malheurs tombent et il ne reste que cette force énorme qui me tient en vie."

Plus d’infos sur Ekho, le festival de la lutherie et de l’archèterie contemporaines qui se déroulera à Ixelles du 19 au 21 mai.


Dans la série In… We Trust (Nous croyons en) :


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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