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Les Grenades

In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat

In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat
01 mai 2021 à 10:536 min
Par Jehanne Bergé

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Pourquoi We Trust ? Parce qu’elles ont suivi leur passion, elles y ont cru. Et nous aussi. Des femmes de caractère qui déconstruisent les stéréotypes à leur manière… Dixième épisode consacré à Euphrasie Mbamba, qui sublime le chocolat belge avec ses fèves camerounaises.

Nous retrouvons Euphrasie Mbamba dans sa boutique Sigoji installée à Ciney. Dès le pas de la porte, le délicieux parfum de la chocolaterie nous met l’eau à la bouche. Nous nous installons dans l’arrière-boutique. Au mur, une grande fresque représente une plantation de cacaoyers du Cameroun. C’est là-bas que notre hôte du jour est née. "Mon grand-père travaillait dans les plantations et récoltait les cabosses et les fèves. Il les mettait à sécher au soleil et me demandait de les surveiller pour empêcher les animaux de les manger. Pour moi, les fèves étaient des jouets", introduit-elle.

"Je connaissais la matière première mais pas le produit fini"

Elle grandit avec ses grands-parents, parce que sa mère quitte le Cameroun pour l’Europe où elle travaille comme gouvernante. Euphrasie Mbamba la rejoint en Belgique à l’âge de 17 ans. "Quand je suis arrivée ici, j’ai constaté que les fèves que mon grand-père vendait sur la place du marché étaient transformées en chocolat. Je connaissais la matière première mais pas le produit fini."


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In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat
In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat © Tous droits réservés

Tout en étant curieuse de cette douceur, elle se lance dans des études de traduction. Après ce cursus, elle est employée par différentes organisations internationales. "Je suivais notamment des porteurs de projets entrepreneuriaux en Afrique qui cherchaient à se développer dans différents domaines comme le cacao ou le coton. Ça m’a permis de rester en contact avec le domaine agricole." Elle commence des cours du soir en marketing pour évoluer dans sa fonction. "C’est là que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon époux. Il habitait le sud de la Belgique. On a vécu deux ans à Bruxelles mais il ne s’y plaisait pas, nous sommes arrivés à Schaltin. On a adoré."

Elle continue alors de travailler à la capitale, et cumule les heures de trajet. "Les trains étaient souvent annulés. J’étais vraiment stressée, je ne pouvais pas continuer comme ça." Elle trouve un emploi comme professeur d’anglais dans la région. "Je suis restée trois ans mais je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que j’aimais."

Sauvée par le chocolat

Pendant ce temps, au Cameroun, à la suite du décès de son grand-père, les plantations tombent à l’abandon. "Je me suis dit que c’était le moment de revenir à l’amour de ma jeunesse : la fève. J’ai convaincu mon cousin ingénieur en agroalimentaire et mon oncle de reprendre la culture."

Dans le monde du chocolat comme de la cuisine, la plupart des grands noms sont des hommes mais ce n’est pas normal vu le nombre de femmes qui travaillent dans le milieu

Euphrasie Mbamba entame une formation de chocolatière. "J’ai commencé les cours du soir en septembre 2012, mais je trouvais que ça n’allait pas assez vite. Après quelques mois, j’ai pris contact des chocolatiers et des cacao-féviers en leur demandant s’ils ne donnaient pas des cours."

Elle apprend vite et ouvre un atelier-magasin derrière chez elle, dans le petit village de Schaltin. C’est une nouvelle vie qui commence. "J’étais enceinte de Simeo qui aura huit ans au mois d’aout, c’est lui qui m’a donné la volonté de me lancer."

Après 18 mois, pendant lesquels les client·es doivent traverser son jardin pour venir chercher du chocolat, elle ouvre la boutique de Ciney : Sigoji. "Si pour Simeo et Go pour Hugo, mon premier fils." Une histoire de famille depuis le début, puisqu’à ses côtés, son conjoint, Richard Berthe, s’avère un soutien au quotidien. Il quitte d’ailleurs ses occupations pour travailler avec elle en 2016.

Quand on lui demande où elle a trouvé le courage de sauter le pas dans le monde inconnu du chocolat, sa réponse est simple : "Si je me plante, je me plante mais il faut pouvoir prendre le risque."

Sans se positionner en rôle modèle, Euphrasie Mbamba se réjouit à l’idée que son parcours puisse inspirer d’autres femmes.

"Je suis tombée dedans, comme Obélix"

Être chocolatière, c’est créer du plaisir. En effet, peu d’aliments réveillent autant d’émotions que le chocolat, gourmandise par excellence. "J’ai décidé de travailler avec des produits locaux d’ici et avec les produits de ma terre natale. Le cacao est issu de nos plantations. Cette matière première, je suis tombée dedans quand j’étais petite, comme Obélix. Pour mieux la sublimer, il faut vivre cette émotion."

Dans la boutique, sa gamme de "pavés cinaciens", les pralines, les tablettes de chocolat attirent de beaucoup client·es. Elle a reçu de nombreux prix : meilleure artisane de Belgique, Gault & Millau comme meilleur chocolatier de Wallonie et du Grand-Duché du Luxembourg, le Prix Gastronomie & food 2018 décerné par la RTBF et Paris Match ou encore Le Dounia African Award.

"Ça fait vraiment du bien, la chocolaterie Sigogi est devenue plus connue. On a eu plus des demandes. Comme on ne pouvait y répondre, on a lancé la production dans un autre bâtiment à Rochefort."

Une mise en lumière cruciale aussi pour la visibilité des femmes. "Dans le monde du chocolat comme de la cuisine, la plupart des grands noms sont des hommes mais ce n’est pas normal vu le nombre de femmes qui travaillent dans le milieu."

Des fèves engagées

Outre l’invisibilisation des chocolatières, le secteur pose également de grandes questions politiques. Pour comprendre les enjeux, il faut remonter le fil de l’histoire. Depuis la découverte du chocolat en Amérique latine, son commerce est lié à une entreprise coloniale. Ramené par les Espagnols, le chocolat connait au fil des siècles de plus en plus de succès en Europe. Pour faire face à la demande qui explose, les fèves de cacao sont introduites sur d’autres terres en Afrique.

Aujourd’hui, 70 % de la production totale de cacao provient d'Afrique de l'Ouest et quelques entreprises ont la mainmise sur tout le secteur. Le prix de la fève sur le marché n’est pas assez élevé pour permettre aux cacaoculteurs d’en vivre.  C’est pour cette raison qu’Euphrasie Mbamba a rejoint le groupe des chocolatiers engagés. "La moyenne d’âge dans les plantations est aujourd’hui de 60 ans. Pour que cette agriculture survive, il est important que les jeunes retournent dans les cultures, mais pour ça il faut qu’ils aient une rémunération équitable. Sur le marché, la fève est achetée 1€, nous la payons 3€. Nous travaillons avec les coopératives qui suivent notre charte de respect de l’environnement et des bonnes pratiques agricoles."


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Ce projet de filières transparentes a comme objectif de réduire au maximum le nombre d’intermédiaires dans la chaîne de production pour offrir un maximum de bénéfices aux cacaoculteurs. A savoir, 68% de la main-d'œuvre dans la culture du cacao sont des femmes et elles gagnent toujours moins que les hommes dans les plantations. "Les femmes jouent un rôle primordial dans le développent de la société", confie la chocolatière en nous préparant une sélection de ses chocolats éthiques.

In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat
In Euphrasie Mbamba We Trust, la passion du chocolat

L’heure est à la dégustation. Morceau après morceau, nous réveillons nos papilles. Les yeux d’Euphrasie Mbamba s’illuminent de nous voir apprécier ses douceurs. "Cette transmission me plait. Quand je parle de chocolat, je suis heureuse. Je donne d’ailleurs des formations, j’aime que les gens sortent d’ici avec un bagage."

Avant de la quitter, un petit passage au comptoir des amandes enrobées de chocolat pour faire durer le plaisir encore un peu...


La série In... We Trust (Nous croyons en...)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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