Les Grenades

In Odile Gérard We Trust, la chauffagiste qui dézingue les stéréotypes

17 sept. 2022 à 12:10Temps de lecture6 min
Par Jehanne Bergé pour Les Grenades

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Dans cet épisode, nous retrouvons Odile Gérard. Armée de sa boite à outils et de son énergie communicative, cette chauffagiste fait valser les clichés en défendant l’idée que chacun·e puisse choisir sa voie selon ses envies et non son genre.

C’est à Namur que le rendez-vous est fixé. Rapidement, nous reconnaissons Odile Gérard parmi la foule grâce à ses habits de chantier. Sur son visage, un large sourire, nous nous asseyons dans un café. Aujourd’hui, elle nous raconte son histoire…

Du hochet au burineur

C’est de manière inattendue que démarre son récit… "J’ai grandi à Bastogne. Je suis arrivée à Namur pour poursuivre un cursus scolaire en puériculture", introduit-elle. Dans sa classe, on ne compte alors que des jeunes femmes, à l’exception d’un homme. Après plusieurs stages en crèche, faute de trouver une place, à 19 ans, à l’issue de sa formation, Odile Gérard devient aide familiale. "J’aimais bien rendre service aux gens, mais 75% du temps on me demandait de faire le ménage."

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Sans réelle passion pour son job, et affectée par une séparation amoureuse, la jeune femme cherche des alternatives pour se changer les idées, et ce notamment en donnant un coup de main à un ami de son père. "Je peignais, ponçais, montais les meubles… Cette connaissance gérait une société de chauffage au Luxembourg, un jour en rigolant je lui ai proposé de travailler pour lui et c’est comme ça que tout a commencé". Elle quitte son job précédent et se lance dans cette nouvelle aventure.

Après des débuts derrière le bureau, petit à petit, elle fait ses premiers pas sur les chantiers. "Quand je suis arrivée, j’étais ouvrière non qualifiée, mais j’ai appris la maçonnerie, le plafonnage, le carrelage, l’utilisation des machines…" Seule femme dans ce milieu masculin, très vite, elle attire les regards sans toutefois se laisser impressionner. "Je me souviens d’un gros chantier au Luxembourg dans un camping, il y avait beaucoup de corps de métiers. Je voyais bien que lorsque je passais les hommes m’observaient en se disant ‘c’est qui elle ?’. Moi, je bossais à faire des saignées du matin au soir au burineur, tout le monde était surpris."

"Je devais prouver que j’étais à ma place"

Après six mois, Odile Gérard prend la décision de suivre une formation de chauffagiste en cours du soir. "Ça a duré trois ans, c’était assez intense ; nous avions cours deux à trois fois par semaine." Dans sa classe, sans surprise, à l’inverse de ses précédentes études, elle est désormais la seule femme.

Si elle ne ressent pas de sexisme parmi ses condisciples, des remarques se font entendre de la bouche d’un des professeurs, tandis que d’autres l’encouragent vivement. "J’ai dû batailler, mais depuis le début, si on me fait une réflexion, je remets la personne en place. Je suis très gentille, mais il ne faut pas me chercher."

Malgré les hauts et les bas, elle s’accroche et persévère. "Je devais aussi affronter mes grands-parents qui me répétaient ‘Mais enfin, ce n’est quand même pas une carrière pour une femme ! C’est quand tu retournes dans la puériculture ?’ Je me mettais la pression pour obtenir les meilleurs points et prouver que j’étais à ma place."

À présent, elle regarde en arrière avec fierté. "Nous avons commencé les cours à vingt et finalement nous sommes trois à avoir terminé et réussi la formation."

Le prochain cadeau que je pense offrir à ma filleule, ce sera une boite à outils avec une visseuse électrique

Une femme chauffagiste, et pourquoi pas ?

Aujourd’hui âgée de trente ans, Odile Gérard explique aimer son métier. "Quand je termine la journée, je prends conscience que j’ai rendu service aux gens. Lorsque je réalise du bon travail, par exemple en installant une chaufferie, je me sens bien !"

En 2020, en plus de son poste en tant que technicienne employée, elle s’est lancée à titre d’indépendante complémentaire. "Pendant les inondations l’été dernier, on m’appelait pour des dépannages de tous les côtés et c’est comme ça que j’ai débuté. En travaillant à mon compte, j’ai gagné en confiance : avant, j’avais tendance à demander l’approbation de mes collègues. Il y a beaucoup de responsabilités, on doit s’adapter à chaque situation."

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Ce qui ne change pas avec les années, c’est l’étonnement qu’elle continue de susciter. "Quand je décroche et que je réponds ‘je me mets en route’, les gens sont régulièrement surpris parce qu’ils pensent que je suis la secrétaire." Notre interlocutrice compte de multiples anecdotes, dont certaines revêtent des airs de gags de dessins animés version réalité. "Un jour, lorsque le client a ouvert la porte de son garage, alors qu’il s’apprêtait à me dire bonjour et il s’est coupé en plein milieu de sa phrase en m’apercevant. Pour ma part, je l’ai salué avec un grand sourire en lui annonçant que j’étais la chauffagiste. Il est resté bouche bée. Tandis que je commençais l’entretien, il s’est tenu à côté de moi quelques minutes avant d’avouer ‘Je ne veux pas être sexiste, mais je ne m’attendais pas à voir une femme, mais en fait, je trouve ça génial, c’est une bonne chose !’"

Elle ajoute : "Plusieurs fois en travaillant à l’extérieur des femmes m’ont accostée pour me dire ‘je suis fière de vous !’." Si ces remarques démontrent la persistance des stéréotypes, elles révèlent néanmoins le signe d’une certaine évolution des mentalités.

Le travail manuel n’a pas de genre

Ne nous réjouissons pas trop vite : selon la chauffagiste, il demeure un phénomène d’autocensure qui freine des vocations. "Je connais certaines femmes qui aiment bricoler, mais qui n’osent pas se lancer par peur du jugement. C’est pour ça que je crois que c’est important de montrer des modèles." Il est, en effet, essentiel d’encourager une diversité des représentations et de favoriser l’inclusion des femmes dans ces secteurs, notamment à travers des offres d’emploi non genrées ainsi que des formations et des lieux de travail "safe".

D’ailleurs pour éviter toute différence de traitement de la part d’autres ouvriers, notre interlocutrice explique : "Je dis toujours qu’il ne faut pas se comporter différemment avec moi." Au quotidien, elle porte des plaques de gyproc, escalade des toits, se faufile dans des conduits. Elle confie d’ailleurs avoir développé sa force au fil du temps.

"Au début quand je revenais le soir, j’étais cassée, j’avais des courbatures, mais mes bras se sont musclés." La technicienne déplore les pensées limitantes et les stéréotypes autour de la prétendue non-puissance physique des femmes. "Je trouve ça triste d’entendre une femme répéter ‘moi je ne pourrais jamais faire ça, je n’ai pas de force.’ Bien sûr, mon cas se révèle plus marquant, mais concernant le plafonnage, la peinture ou d’autres travaux manuels, il ne faut pas être baraquée !"

Plusieurs fois en travaillant à l’extérieur des femmes m’ont accostée pour me dire ‘je suis fière de vous !’

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Chacun·e peut devenir ce qu’il ou elle veut

Odile Gérard pointe l’éducation comme vecteur de changement. "Durant mes études de puériculture, nous avons appris à ne pas genrer les jouets. En effet, pourquoi est-ce qu’une fille ne pourrait pas s’amuser avec un marteau et un garçon avec une Barbie ? Le prochain cadeau que je pense offrir à ma filleule, ce sera une boite à outils avec une visseuse électrique", souffle-t-elle.

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Dans sa vie personnelle, elle dégomme également les clichés de Monsieur Bricolage. "Je vis avec mon compagnon, et c’est moi la manuelle du couple." Preuve que les choses évoluent, après avoir découvert la passion de leur petite-fille, ses grands-parents l’encouragent désormais à s’épanouir comme il lui plait.

Odile Gérard conclut par un conseil à celles qui voudraient se lancer dans une carrière d’ouvrière du bâtiment : "Si vous aimez ce que vous faites, n’écoutez pas celles et ceux qui voudraient vous freiner."


Dans la série In… We Trust (Nous croyons en)


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias

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