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Les Grenades

Inclure les femmes dans les pourparlers de paix, c’est 35% de chances en plus de résolution pacifique

Les délégations ukrainienne et russe en Biélorussie le 28 février 2022.
29 mars 2022 à 14:478 min
Par Claudia de Castro Caldeirinha, une chronique pour Les Grenades

En février dernier, l’invasion agressive d’un pays souverain – l’Ukraine – par un dirigeant macho toxique a rapidement conduit le monde au bord d’un conflit à l’échelle mondiale. L’Union européenne est confrontée à une crise humanitaire, qui devrait être pire que la crise migratoire syrienne en 2015, avec 3,5 millions de réfugiés en fuite.

Dans le même temps, les craintes d’une "Troisième Guerre mondiale" s’amplifient à mesure que le conflit continue de s’intensifier et que la crise se répand dans le monde entier, à tous les niveaux : politique, humanitaire, économique, social, environnemental, etc.

Des souffrances humaines et des destructions épouvantables, des bombardements systématiques qui terrorisent les civils, des bombardements d’hôpitaux, de maternités, d’écoles, d’immeubles d’habitation et d’abris constituent l’actualité quotidienne depuis trop de semaines.

"Cette guerre est impossible à gagner", a déclaré le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, dans un message à la Russie. "Tôt ou tard, il devra passer du champ de bataille à la table de négociation. C’est inévitable. La seule question est : combien de vies doivent encore être perdues ? Combien de bombes doivent encore tomber ? Combien d’Ukrainien·nes et de Russes seront encore tué·es avant que tout le monde ne se rende compte que cette guerre n’a pas de gagnants, que des perdants ?"

Il a récemment ajouté : "Le peuple ukrainien endure un enfer vivant – et les répercussions se font sentir dans le monde entier avec la flambée des prix des aliments, de l’énergie et des engrais qui menace de dégénérer en une crise mondiale de la faim. […] Ce que j’ai dit depuis cette tribune il y a près d’un mois devrait être encore plus évident aujourd’hui. Quelle que soit la mesure – même par le calcul le plus astucieux – il est temps d’arrêter les combats et de donner une chance à la paix".

La participation des femmes aux processus de paix se traduit par une paix plus durable et plus stable

“She-cession” et conflit

Les femmes ont déjà payé un prix disproportionné durant la crise du Covid-19, en comparaison aux récessions économiques passées, au point d’être caractérisées dans une récente étude du Parlement européen comme une "Shecession ", une récession au féminin.

En fait, quelle que soit la crise – du conflit au climat – les femmes et les filles sont toujours les premières victimes et les plus touchées. Tout conflit accroît les vulnérabilités systémiques et les discriminations qui existent déjà. Ces femmes souffrent non seulement des conséquences de la guerre, mais elles constituent également la majorité des personnes déplacées.

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Dans les situations de conflit, les femmes et les filles sont victimes de meurtres, de tortures et de mariages forcés. Le viol et la violence sexuelle ont été reconnus comme des instruments de guerre. Les femmes sont souvent la cible d’une forme de déshumanisation brutale, le viol, y compris le viol collectif, étant couramment utilisé. De plus, en tant que réfugiées, elles courent un risque accru de violences sexuelles et de traite des êtres humains. En Ukraine, comme dans tous les conflits du monde…

Mais il y a des conséquences du conflit bien plus profondes et subtiles, à de nombreux niveaux : émotionnel, social et sociétal. Dans le conflit en Ukraine on peut observer un glissement graduel vers une glorification de la militarisation de toute une société et de l’image des combattantes.

En réaction à l’agression russe, l’Ukraine compose un scénario très masculin de défense frontalière avec des images de belles et courageuses guerrières ukrainiennes se levant pour repousser l’avancée de l’ennemi. Tout cela aura sans nul doute un prix élevé pour la paix et la sécurité futures de nos sociétés et des femmes.

Pourquoi la place des femmes est (aussi) dans les négociations ?

Il est largement démontré que la participation des femmes aux pourparlers de paix augmente de 35% les chances de résolution pacifique.

Selon ONU Femmes : "La participation des femmes aux processus de paix se traduit par une paix plus durable et plus stable. […] La participation des femmes augmente la probabilité d’un accord de paix d’au moins deux ans de 20%, et de 35% la probabilité d’un accord de paix d’une durée de 15 ans." Cependant, même si la participation des femmes aux pourparlers de paix et à la résolution des conflits peut améliorer les résultats, ce n’est toujours pas une réalité.

Entre 1992 et 2019, les femmes constituaient en moyenne 13% des négociateur·trices, 6% des médiateur·trices et 6% des signataires des principaux processus de paix dans le monde. 7 processus de paix sur 10 n’incluaient ni médiatrices ni signataires.

Voici quelques faits et chiffres concernant d’autres conflits importants :

  • En Afghanistan, de 2005 à 2020, les femmes n’ont participé qu’à 15 des 67 cycles de pourparlers de paix.

  • En Israël et dans les territoires palestiniens, peu de femmes ont participé à des pourparlers de paix ou à des rôles de premier plan au cours de cet éternel conflit.

  • Tout au long du processus de paix, les femmes syriennes ont été sous-représentées. Ce n’est qu’en 2016 qu’un conseil consultatif de 12 femmes dirigeantes a été nommé pour participer en tant qu’observatrices aux pourparlers de paix de Genève.

Cette exclusion inexcusable des femmes des pourparlers de paix empêche une réponse plus efficace aux conflits et aux défis auxquels notre monde est confronté.

Une politique étrangère féministe est nécessaire de toute urgence

Une politique étrangère féministe (PEF) est un concept qui vise à corriger le déséquilibre et à intégrer l’égalité des sexes dans la politique étrangère et de sécurité.

Elle appelle l’État à promouvoir les valeurs et les bonnes pratiques pour parvenir à l’égalité des sexes, à garantir à toutes les femmes la jouissance de leurs droits fondamentaux, à renforcer l’influence et la participation des femmes dans les processus de paix et à l’édification de l’État, à lutter contre les causes profondes structurelles des conflits et de la violence, à soutenir la protection des filles et des femmes contre tous les types de violence armée, et d’améliorer les perspectives de genre dans le travail pour la paix et la sécurité. La pratique a été lancée par Margot Wallström, ancienne ministre suédoise des Affaires étrangères.

Entre autres choses, elle met l’accent sur l’importance d’une représentation équilibrée des sexes dans la politique et la prise de décision (y compris dans les négociations de paix). Une PEF efficace donne un cadre politique qui prend en compte les expériences des groupes sous-représentés et vise à lutter contre le patriarcat et toutes les formes d’exclusion et de discrimination.

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Les politiques étrangères féministes visent à aligner la justice économique, la justice écologique et les droits humains comme principes fondamentaux tout en restant transparentes et responsables. Après la mise en œuvre pionnière par le gouvernement suédois, d’autres ont suivi. Canada, Mexique, France, Espagne et Luxembourg, mais la véritable mise en œuvre reste faible – ce qui n’est pas acceptable dans un monde actuel comme le nôtre.

Qui est assis aux pourparlers russo-ukrainiens ?

Alors que l’Ukraine et la Russie entamaient des pourparlers de paix insaisissables, il y avait une absence notable de femmes des deux côtés. Margot Wallström a tweeté : "Aucune femme n’a encore été vue dans les négociations ou dans les délégations diplomatiques discutant de la guerre en Ukraine. Faits : les femmes représentent la moitié de la population. Les femmes se battent et résistent. Les femmes souffrent et meurent. Les femmes s’occupent des enfants et des personnes âgées. Les femmes aiment leur pays autant que les hommes".

Pourtant, nous savons que si nous voulons obtenir des résultats meilleurs et plus inclusifs, les femmes doivent être incluses dès le début de toute négociation liée à un conflit, et pas seulement dans les étapes finales des négociations. Les bons résultats en dépendent.

Côté russe, cette absence n’est malheureusement pas une surprise. La Russie a beaucoup fait pour saper le programme "Femmes, paix et sécurité" et n’a aucune perspective pour sa mise en œuvre. Sans parler de la façon dont Poutine a construit sa propre image et son style de leadership autour du culte de la force militarisée macho-masculine. Il s’est fréquemment livré à des performances hypermasculines de pouvoir, chevauchant torse nu à cheval dans le sud de la Sibérie, s’exhibant avec des mitrailleuses ou citant des paroles de chansons sur le viol.

Côté ukrainien, l’absence des femmes est plus surprenante. Il s’agit d’un pays où les femmes composent 54% de la population, et nombre d’entre elles sont des féministes. On estime que les femmes représentent environ 17% de l’armée ukrainienne, ce qui signifie que plus de 30.000 femmes affrontent actuellement l’armée russe sur le champ de bataille.

Et leur résistance s’étend bien plus loin, dans ce qu’on appelle la "ligne de front arrière", une référence au terme militaire d’opérations arrière de soutien aux lignes de front : telle cette gérante stockant des fournitures médicales à côté d’un réfrigérateur de gâteaux fraîchement préparés dans sa pâtisserie ; cette couturière remplaçant la dentelle par du camouflage ; cette institutrice qui dirige une hotline de recherche des proches dans la ville assiégée de Marioupol… Une mobilisation générale rappelant l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.

Aucune femme n’a encore été vue dans les négociations ou dans les délégations diplomatiques discutant de la guerre en Ukraine. Faits : les femmes représentent la moitié de la population. Les femmes se battent et résistent. Les femmes souffrent et meurent

Cette absence est encore plus surprenante sachant qu’en octobre 2020, le gouvernement ukrainien a approuvé son deuxième plan d’action national pour la période 2021-2025, visant à améliorer la participation des femmes et a lancé, en collaboration avec ONU Femmes, la campagne "Les femmes sont la clé de la paix". Comme ailleurs, les progrès sont lents dans les faits, même lorsque l’Histoire change.

L’OTAN ne montre pas non plus l’exemple. Bien que l’OTAN ait pour politique de mettre en œuvre le programme "Femmes, paix et sécurité", par exemple par le déploiement de conseillers et conseillères en matière d’égalité des genres, il est loin d’être évident qu’une perspective de genre ait été intégrée dans la réponse de l’OTAN à l’invasion russe. Ceci malgré le fait que le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, ait précédemment déclaré que "l’égalité des sexes fait partie intégrante de toutes les politiques, programmes et projets de l’OTAN".

La priorité devrait être claire

Si la participation des femmes aux pourparlers de paix augmente de 35% les chances de résolution pacifique, une priorité devrait clairement être l’inclusion de plus de femmes à toutes les étapes liées à la résolution du conflit : de l’étape actuelle de conflit ouvert aux négociations pour des accords de paix. Cela sans délais et à tous les niveaux, y compris les niveaux supérieurs.

Beaucoup de choses peuvent être faites dès à présent. L’une consiste à faire entendre et prendre en compte la voix des femmes, en leur donnant un siège à la table des négociations. L’OSCE a rédigé une boîte à outils pour aborder l’inclusion des femmes dans les processus de paix qui pourrait être utile aux gouvernements et aux institutions, offrant des conseils et astuces concrets et pratiques sur la façon d’aborder cette question. Elle doit être utilisée.

Pour faire face de manière adéquate à cette crise, l’Occident doit aller au-delà du seul discours d’escalade armée et des sanctions économiques. Nos dirigeant·es doivent s’engager sérieusement pour mieux comprendre la dimension genrée de ce conflit, et mettre réellement en pratique des programmes " Femmes, Paix et Sécurité ".

Avec 35% de chances supplémentaires de paix dans les pourparlers lorsque les femmes se joignent à la table, cette priorité semble très claire !

 

Guerre en Ukraine : pas d’avancées dans les négociations – JT 28/03/2022

Claudia de Castro Caldeirinha est conseillère en leadership, diversité et inclusion et égalité des genres. Elle est auteure, conférencière TEDx, formatrice et facilitatrice et coach exécutive. Sa thèse de maîtrise porte sur le lien entre le genre, le conflit et l’identité.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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