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Les Grenades

Inclusives et calmes

09 juin 2022 à 12:39Temps de lecture4 min
Par Une carte blanche collective* pour Les Grenades

On peut être contre l’écriture inclusive, même si la plupart des argumentaires relèvent de la réaction épidermique car on le sait, quand on touche à la langue, on touche à la loi et au sacré. Encore faut-il que ces arguments se basent sur une vraie connaissance du sujet.

Or nous devons constater que l’éditorial de Dorian de Meeûs intitulé "Écriture inclusive ? On se calme", paru dans la Libre Belgique du 4 juin, est surtout un condensé des stéréotypes et de contresens.

Mais qui doit se calmer ? Les usagers et usagères de la langue qui s’approprient ce matériau vivant et le font évoluer pour qu’il exprime mieux l’évolution des mentalités et de la société ?

 

Il est en effet frappant de constater la virulence avec laquelle les anti-écriture inclusive tentent de la discréditer, de l’interdire, tentant ainsi de museler la liberté d’expression dont font preuve avec bonheur les locuteurs et locutrices francophones

Le fantôme de l’hystérie

A-t-on demandé aux premiers utilisateurs et utilisatrices du courrier électronique de se calmer quand ils et elles ont proposé les nouveaux mots "e-mail" ou "courriel" ?

Pour commencer, l’article lance donc un "appel au calme", ce qui pour les combats des féministes est un classique : en appeler au calme, c’est brandir le fantôme de l’hystérique, régulièrement appelé pour disqualifier les combats en matière de genre.

Je rappelle, pour la bonne bouche, le post d’Alain Desthexe en 2015 visant Laurette Onkelinx : "En tant que médecin, je peux vous dire que son cas relève de l’hystérie" (en clair si elle perd son calme c’est pathologique)… De même, l’appel au calme façon Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal lors du débat pour le second tour des présidentielles de 2007 : il lui rappelle qu’il ne faut pas être en colère si on veut présider la République.

Or il faut bien constater qu’en matière de langue inclusive, ce sont les "anti" qui s’énervent le plus : si l’on demandait plutôt aux censeurs de la langue de se calmer lorsqu’ils prétendent interdire aux francophones de jouer avec créativité, imagination voire poésie avec les ressources langagières ?

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Il est en effet frappant de constater la virulence avec laquelle les anti-écriture inclusive tentent de la discréditer, de l’interdire, voire de la sanctionner par des amendes comme en France, tentant ainsi de museler la liberté d’expression dont font preuve avec bonheur les locuteurs et locutrices francophones.

Mais il y a pire : l’éditorialiste avance l’idée que l’inclusif mettrait en avant l’identité sexuelle au détriment de la personnalité… Le langage inclusif serait donc un marqueur de nos orientations sexuelles : en quoi féminiser illustrerait-il une orientation hétérosexuelle ou homosexuelle ? Il y a bien là confusion entre identité de genre et orientation sexuelle.

L’éditorialiste voulait-il plutôt dire les personnes non binaires, ce qui n’est absolument pas la même chose ?

 

Mais qui doit se calmer ? Les usagers et usagères de la langue qui s’approprient ce matériau vivant et le font évoluer pour qu’il exprime mieux l’évolution des mentalités et de la société ?

Quels "vrais" combats ?

Ensuite, les pratiques inclusives sont qualifiées de "délire" (retour au langage médical) et bien entendu, surgit le rappel à l’ordre des "vrais" combats, autre grand classique adressé aux personnes qui se battent quotidiennement pour les droits des catégories dominées, et bien plus actives dans ces combats que les donneurs de leçons.

Comme si travailler sur le langage empêchait de s’engager dans des luttes plus globales, au niveau social, culturel ou politique… Arrive alors alors l’argument massue : le manque de politesse de l’inclusif. Il suffit de se pencher sur l’histoire de la politesse pour voir que celle-ci a évolué au fil des siècles.

Mais aujourd’hui, où est ce terrible enjeu ? Si nous écrivons cette lettre à l’attention de "Dorian de Meeûs", est-ce vraiment moins poli que de nous adresser à "Monsieur de Meeûs" ? Et s’il se prénommait "Camille" ou "Claude", la politesse exigerait-elle que nous écrivions "Monsieur ou Madame" (ou autre) ?

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Enfin, cet édito montre bien la méconnaissance de son auteur. Ainsi ce "cieleux" (mon mari ?), certes c’est un joli néologisme, mais qui ne correspond à aucune proposition linguistique sérieuse : a-t-il voulu dire "celleux", qui est la contraction de celles et ceux (alors que le "cieleux" qu’il prend pour exemple et qui est un mixte de "iel" et "eux" n’existe pas, en fait) ?

Quant au doute final sur les avancées "pour les femmes et les asexués", nous pouvons partager l’idée qu’il existe "d’autres solutions" : à commencer par le fait de ne pas confondre "sexe" et "genre", "non binaire" et "asexué", ce que l’auteur manifestement ne comprend pas. Alors oui, restons calmes, mais en toute connaissance de cause.

*Les signataires de cette carte blanche
 
Laurence Rosier, professeure à l'ULB
Anne Vervier, Formatrice Rédaction Claire
Irène Kaufer, autrice

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias

 

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