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Information "anxiogène": comment l’info RTBF s’adresse-t-elle aux jeunes publics ?

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09 déc. 2022 à 10:20 - mise à jour 09 déc. 2022 à 10:43Temps de lecture9 min
Par Annick Merckx, journaliste à la rédaction Info, pour Inside

Faits divers dramatiques, épidémies, crise climatique, guerres… Les informations s’enchaînent ces derniers mois à un rythme effréné dans une actualité qu’on qualifie souvent d’anxiogène. Pourquoi "anxiogène"? Parce qu’elle génère des questionnements, parfois un sentiment de malaise, voire du stress chez certains.

Mais si des infos peuvent heurter les parents, qu’en est-il de l’effet sur les publics plus jeunes, les enfants et les jeunes ados ? Celles et ceux qui seraient de prime abord plus "fragiles", moins accoutumés à un déferlement de mauvaises nouvelles ou d’images violentes, par exemple. D’ailleurs, la question se pose : faut-il leur parler de tout et si oui, comment ?

Ces réflexions animent évidemment la RTBF ; son nouveau contrat de gestion, qui est en cours de finalisation, rappelle et précise ses missions dont notamment le fait qu’il lui revient d’utiliser les médias les plus pertinents pour toucher le public le plus large possible.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


L’information à destination des jeunes publics ne date pas d’hier : en mars 2000, la RTBF lançait Les Niouzz. Une initiative apparue dans la foulée de l’affaire Dutroux. À cette époque, les informations qui traitaient de pédophilie et de maltraitance enfantine, destinées à un public adulte, ricochaient vers les enfants, provoquant des incompréhensions, des questionnements, voire des peurs ou des traumatismes chez les plus jeunes. Il était essentiel de se lancer dans une information à leur destination, leur permettant d’acquérir des outils de compréhension du monde.

Des nouveaux venus, pour toucher un autre public

Aujourd’hui, l’offre d’information dédiée aux plus jeunes (ou "Nouvelles Générations" en interne) sur la RTBF débute toujours avec les Niouzz, pour les 8-12 ans : un journal télévisé quotidien de sept minutes, sur la Trois, diffusé et rediffusé, accessible sur Auvio, Youtube et via son site internet.

Elle se complète avec Mise à Jour, sur TikTok, pour les 13-16 ans. "Et on ne s’arrête pas là, nous enchaînons avec Tarmac, pour les 16-25 ans, avant le public adulte classique." Et Mehdi Khelfat, Référent Info Nouvelles générations le précise d’emblée : à la RTBF, on parle de tout aux jeunes publics. "On ne se prive d’aucun sujet. Les enfants et les jeunes sont des citoyens en devenir. L’idée est de leur donner une information qui va les interpeller, et de leur procurer les éléments pour l’analyser."

Parler de tout, mais pas n’importe comment

À l’instar des autres rédactions de la RTBF, il n’y a pas de sujet tabou. Santé, économie, politique ou même, par extension, géopolitique. Le champ est large et a trait à tout ce qui pourrait toucher de près ou de loin à la vie, au quotidien, des jeunes.

"Sur TikTok, confirme la journaliste Justine Hermans, on parle effectivement de tout, des sujets légers, des sujets plus lourds. Nous produisons, Pierre Galhaut et moi, une capsule info par jour."

Justement : comment choisit-on alors l’info mise en exergue ? "Comme dans les autres rédactions : on checke ce qu’il y a dans l’actualité, on s’interroge par rapport à notre public pour cibler ce qui est susceptible de l’intéresser, on prévoit aussi des sujets à l’avance quand on sait que ceux-ci vont s’imposer."

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De l’info qui concerne les ados, qui les informe donc, mais aussi les distrait, les fait sourire… Ou les touche au plus profond d’eux-mêmes.

Un cas concret : l’agression et le meurtre de la jeune Lola, en France, par exemple : "On s’est dit que c’était important d’en parler, car cela touchait une adolescente et beaucoup de rumeurs circulaient, en particulier sur les réseaux sociaux. Notre rôle en tant que journaliste, c’était d’exposer ce qui est avéré, en s’en tenant aux faits."

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Ne pas les laisser dans le vide

"On doit parler de tout aux enfants, renchérit l’éditeur des Niouzz, David Wathelet. Ce qui est compliqué pour un enfant, c’est ce qu’il ne peut pas gérer, ce qu’il ne comprend pas. On est là pour répondre, sinon l’enfant, laissé dans le vide, va fantasmer les réponses à ses questions, s’imaginer qu’il y a des monstres là où il n’y en a pas, s’imaginer finalement des choses bien pires que la réalité. Nous, on est là pour aborder les questions de la façon la plus simple possible, en donnant encore plus d’explications, pour lever les inconnues et les incertitudes. Les laisser dans le vide, c’est déclencher l’angoisse et ça, on ne le veut pas !"

Un ton adéquat

Il reste que pour évoquer une actualité difficile, le ton – en particulier dans un journal qui se veut enjoué – doit s’adapter. Exemple avec le policier tué en novembre dernier à Schaerbeek, en région bruxelloise.

"On prévient notre public pour la séquence, explique David Wathelet, on lui dit : aujourd’hui, il s’est passé quelque chose de grave, et on va parler sérieusement. On va bouger différemment, choisir notre vocabulaire, le ton sera un peu plus bas et l’enfant va comprendre qu’il y a quelque chose de différent dans ses Niouzz du jour."

Les Niouzz

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"Sur TikTok, il y a d’office un ton, un langage différent", nous éclaire Justine Hermans. "On ne parle pas comme au JT ou dans un sujet radio. On tutoie, on emploie des mots simples, il faut que ce soit clair et compréhensible. Si on emploie un concept, sans doute faudra-t-il le paraphraser. Et nous utilisons le même langage, les mêmes tournures qu’eux."

Et, sur la plateforme, les journalistes n’hésitent pas, s’ils pressentent que leur public peut se sentir mal à l’aise suite aux infos diffusées, à faire appel à une personne de confiance.

Le "Must know" pour tous les publics

"Il y a en tout cas, de manière générale, le "Must know" (ce qu’il faut savoir, ndlr), renchérit Mehdi Khelfat, pour les jeunes comme pour les adultes. Et puis, les infos qui interpellent directement notre public. Nos équipes ont l’habitude de rendre les infos accessibles à tous. Ça s’apprend, et une fois qu’on est dans le bain, on sait comment rendre l’information claire et précise, simple mais pas simpliste." Nuance.

Quand le drame s’installe au quotidien

Et puis, au-delà des infos "one shot", qui viennent vous chambouler le temps de leur diffusion, il y a cette actualité, dramatique, qui s’installe au quotidien. Celle que l’on suit comme un triste feuilleton. On pense évidemment à la guerre en Ukraine. Comment traiter cette actualité-là pour les publics les plus jeunes ?

"Au début, d’office, on en a parlé, en exposant la situation, les forces en présence. Mais avec une capsule par jour, on ne va pas y revenir quotidiennement. Alors", détaille Justine Hermans, "on choisit. On a trois types de formats sur TikTok. L’un de ceux-ci, c’est le témoignage d’adolescents. Si nous avons un témoignage d’ado en Ukraine, on s’en saisira, car on sait que ça va parler à notre public."

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"Pour nous", reprend David Wathelet, "le feuilleton c’est ce qu’il y a de plus difficileOn a un journal qui ne fait que 7 minutes, on ne peut pas parler de tout et on ne va pas parler forcément de l’Ukraine tous les jours. Alors, on va trouver des "portes d’entrée" qui vont permettre de relancer leur intérêt. Ainsi, ce rapport qui explique que de très nombreux enfants ont été tués en Ukraine."

Ukraine : 1000 enfants morts depuis le début du conflit

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"Nous sommes allés rechercher des images dans des banques de données, dans les sujets RTBF, pour voir comment les enfants vivent en Ukraine, comment ils vivent chez nous. Pas de feuilleton, mais ne pas oublier non plus, et faire des relances régulières, car cela reste dans l’actualité."

Revoir ici la séquence Inside sur la façon de traiter l’information concernant l’Ukraine aux Niouzz :

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"Mise à Jour" censurée par TikTok

Dans ce contexte d’images difficiles, choquantes ou violentes, il est arrivé à la RTBF de se voir bridée par les plateformes de diffusion. Ce n’était pas une première pour le service public, mais cette fois, c’est "Mise à Jour" qui a fait les frais d’une censure par TikTok. Il s’agissait des images de scènes de violence au centre de Bruxelles qui ont accompagné le match Belgique-Maroc au Qatar du 27 novembre dernier. "Un sujet d’intérêt général, des images qui reflètent l’actualité", s’insurge Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’Information. "La vidéo a été retirée sans avertissement par TikTok, à qui nous demandons des explications. Pour nous, c’est de la censure et c’est inadmissible. Cela relève du droit à l’information."

Un avertissement systématique

Cela dit, il importe aussi d’être attentif aux images pouvant choquer le public, a fortiori jeune. Si, au JT, la présentatrice ou le présentateur peut avertir du fait qu’on va diffuser des images dures, ce n’est pas le cas sur un réseau social. "Nous avons adapté notre code de déontologie afin de prévoir un avertissement systématique avant la diffusion d’une vidéo au contenu qui pourrait choquer." La séquence retirée est aujourd’hui de retour avec cet avertissement sur "Mise à Jour".

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L’info pour les jeunes publics : peut mieux faire ?

David Lallemand est conseiller auprès du Délégué général aux Droits de l’Enfant. Cet ancien journaliste de la RTBF a notamment élaboré avec Claudine Arnoldi l’émission "Quand les jeunes s’en mêlent" (qu’il a présenté durant 7 ans). Fort de son expérience, il jette un œil critique sur l’info destinée aux jeunes publics de la RTBF. Il prend en exemple la mort du policier à Schaerbeek, telle que traitée par les Niouzz.

"Je ne suis pas certain de l’efficacité du mélange des genres. Dire "mes p’tits poulets", suivi de contenus manifestement tirés d’interviews qui ne sont pas destinées à des enfants et des jeunes mais recoupées pour obtenir un format qui soit en phase avec le programme concerné… Ça me semble problématique."

Pourquoi ? "Ici, on ne produit pas de l’information pour des enfants, on adapte l’information des adultes et on la simplifie. A-t-on demandé à des enfants et des jeunes ce qu’ils en pensent ? S’ils ont compris ? Comment ils ont reçu cette info ? Ce qu’ils ont retenu de l’ensemble ? Comment ils voudraient qu’on leur parle de ces sujets ?"

L’info expliquée par un "pair"

Et David Lallemand de rajouter qu’un discours plus "traditionnel", voire plus "sophistiqué", aurait même des chances de mieux passer, sur la forme et le fond, s’il était amené par un pair. "Je pense par exemple à Louan qui est devenu un phénomène de Twitter depuis qu’il "imite" les journaux d’information des adultes mais en les mettant "à sa sauce". C’est selon moi le meilleur compromis… Qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas aussi ajouter une dose de comique ou de détente dans des rubriques qui seraient bien identifiées comme on le fait pour les journaux des adultes."

Sur TikTok, on est plus en phase avec son temps

 

"Je reste convaincu qu’il ne faut pas en "ajouter" pour "faire jeune" (des illustrations, des expressions, des postures) mais bien faire son travail de journaliste avec éthique, déontologie et en ajoutant la dose de participation et en se mettant à la hauteur de son public. Il faut s’adresser à lui. Ce sont deux choses fondamentalement différentes. Bien qu’il reste selon moi encore des scories en forme "d’alibi" jeune ici (sur TikTok, ndlr), c’est plus performant. La présentatrice est bien dans son rôle et le format est plus actuel, plus moderne, plus en phase avec son temps."

Les enfants sont des sujets de droits.

David Lallemand conclut qu’il ne faut pas avoir peur de laisser les enfants et les jeunes eux-mêmes parler des sujets difficiles avec leurs mots, en leur donnant le temps de le faire. "C’est toujours instructif et c’est un point de vue supplémentaire utile dans le débat politique, médiatique, citoyen. Les enfants sont bien sujets de droits et à ce titre nous avons le devoir d’entendre leur avis, leurs opinions sur tous les sujets qui font nos sociétés, comme nous essayons de le faire sur la chaîne du Délégué aux droits de l’Enfant."

►►►Pour voir le Focus Info de l'émission Inside du 15 décembre, c'est ici :

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Une réflexion continue

"Au sein de la RTBF, nous sommes très attentifs à tout ce qui concerne les jeunes et leur place dans la société", rassure Justine Hermans. "Je pense ici à une question en particulier : les questions européennes. "En 2024, notre public ado sera en âge de voter. C’est donc un enjeu réel."".

Etre à l’écoute des nouvelles générations et rendre le discours intelligible, deux incontournables rendus possible par un seul prisme : l’échange permanent, nous répond l’éditeur des Niouzz. "Parce que ça a l’air simple de faire de l’info pour les jeunes publics, mais en réalité, ce n’est pas évident de rendre une information (complexe, aux multiples paramètres) intelligible pour tous. En particulier vis-à-vis des plus jeunes. Dès lors, entre les différentes rédactions, il faut s’entraider, et nous le faisons déjà !"

Tous les journalistes ont la même direction de l’Info.

 

Même son de cloche du côté de la direction, totalement au diapason. "Notre volonté est bien de parler de tout aux jeunes publics, en utilisant leurs codes, et avec eux. Le lien entre les rédactions Jeunesse et les autres rédactions de la RTBF est aussi de plus en plus fort", se félicite Mehdi Khelfat. "Les journalistes qui s’adressent aux jeunes générations sont des journalistes RTBF, comme les autres, avec la même direction de l’Info."


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur INSIDE, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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