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Insolite : le fondateur de l'informatique était un loser

15 févr. 2022 à 06:53Temps de lecture3 min
Par Josef Schovannec

Assez curieusement, la Saint-Valentin est une date majeure dans l’histoire de l’informatique. C’est à l’occasion de la Saint-Valentin 2005 que YouTube a été lancé – normal, à l’origine c’était un service de rencontres par vidéos. Plus lointain mais plus important : c’est le 14 février 1946 qu’était présenté au public le premier ordinateur de l’histoire, l’ENIAC. Ou plutôt pas tout à fait le premier : c’est l’ENIAC, ce monstre de milliers de tubes à vide qui a marqué les esprits et dont les photos ornent les manuels d’histoire. Les explications de Josef Schovanec.

Comme tant d’autres fois, la véritable histoire du premier ordinateur n’est pas nécessairement celle que l’on croit connaître.

 

Car plusieurs années avant l’Eniac américain, des ordinateurs à certains égards plus perfectionnés existaient déjà. Par exemple ceux d’un mystérieux Allemand, dénommé Konrad Zuse.

Rassurez-vous si vous n’en avez jamais entendu parler : les grands noms de l’histoire de l’informatique sont inconnus du grand public : qui peut citer de mémoire l’inventeur de l’email ou du web ?

Konrad Zuse était non seulement un excentrique, mais surtout un loser.

C’est simple, il a tout raté dans la vie. Sur le plan des études, il se décrivait lui-même comme " étudiant touriste " : rien ne semblait lui convenir vraiment, ni à l’université, ni en termes de métier. Contrairement aux illustres figures telles qu’Alan Turing, il n’était nullement un théoricien, encore moins un brillant intellectuel.

Konrad Zuse était un bricoleur solitaire. Mais attention : un bricoleur qui a échoué dans ses tentatives de breveter ses inventions. Qui a enchaîné les échecs financiers. Et sur qui le mauvais sort s’est acharné, avec par exemple les bombardements successifs qui ont détruit ses machines l’une après l’autre – sans pour autant qu’il soit repéré à la fin de la guerre par les Américains ou les Soviétiques pour travailler pour eux, comme ce fut le cas de tant d’autres grands noms.

Konrad Zuse était un discret. Dans l’adolescence, il parvint à créer un distributeur automatique à clémentines : on introduisait une pièce et une clémentine sortait : génial pour l’époque. Naturellement, plutôt que de lui valoir des soutiens, cela fut source de moqueries. N’importe pour Zuse : il ne travaillait pas à cause du regard de l’autre. Ce qui lui importait, c’était d’automatiser les calculs statistiques qu’il faisait à titre de job alimentaire. D’où ses inventions successives, de plus en plus perfectionnées.

À la fin de la guerre et jusque dans les années 50, quasiment les seuls ordinateurs en Europe, c’était lui.

Avec les forces et faiblesses de son tempérament : ainsi, comme il ne savait pas travailler en équipe, il devait tout faire lui-même, y compris les réparations, d’où nombre de trajets dans sa petite voiture. On encore, il n’était pas vraiment doué, mais est-ce une surprise, dans le marketing, et donc ses produits n’ont pas eu le succès commercial escompté. Au demeurant, ses produits étaient plutôt des pièces uniques, conçues selon ses envies à lui.

Bref, après une vie de misère, au singulier comme au pluriel, le nom du père des ordinateurs, Konrad Zuse, disparut dans l’oubli. Grande leçon pour ceux qui croiraient encore en l’objectivité du marché, y compris dans les domaines technologiques : hier comme aujourd’hui, le plus grand succès appartient généralement aux biens les plus médiocres.

En un sens toutefois, l’injustice dont fut victime Konrad Zuse fut bénéfique à tous : en reprenant ses idées et créations tout en le repoussant dans l’oubli, les ordinateurs eurent une plus grande diffusion que si on lui en avait laissé la paternité. Après tout, les non-autistes ne sont pas moins nécessaires que les autistes. Sans l’autre, le soi n’existe pas. C’est peut-être toute la philosophie de la Saint-Valentin.

 

 

Konrad Zuse, l'un des pionniers du calcul programmable qui préfigure l'informatique

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