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Interview fleuve avec Ada Oda, la meilleure surprise belge de l’année

© Mathieu Lambin

28 nov. 2022 à 15:00Temps de lecture6 min
Par Guillaume Scheunders

Ils sont arrivés comme des fleurs en avril dernier avec Niente Da Offrire, petite claque punk écrite dans la langue de Dante et soufflant un vent de fraîcheur sur la scène belge. On a très vite décelé en Ada Oda un potentiel faramineux, laissant derrière chacun de leurs concerts des attentes exponentielles quant à leur premier disque. Après quelques mois de suspense, ce dernier est enfin disponible et sonne à la hauteur de nos espérances. Le groupe, emmené par César Laloux (ex BRNS, Italian Boyfriend…) et Victoria Barracato (nulle autre que la fille de Frédéric François), accompagnés de Marc Pirard (Italian Boyfriend), Alex De Bueger (Gros Coeur) et Aurélien Gainetdinoff (San Malo, Yolande Bashing), conclut avec ce premier LP une superbe première année qui les aura vus ouvrir pour Wet Leg, jouer partout en Belgique et tourner en Italie et en France. On a débriefé avec eux ces débuts sensationnels, le carton annoncé ainsi que cet Amore Debole flamboyant.

Bonjour Victoria, bonjour César ! Vous êtes les deux créateurs d’Ada Oda. Comment s’est opérée la rencontre entre vous deux ?

Victoria : On a matché sur Tinder dans un premier temps (rires). Mais ça a fait un peu un bide et on ne s’est jamais rencontrés. Mais sur les quelques messages qu’on s’est envoyés on parlait déjà de musique. Un an après, j’ai reçu un message de César me disant : ‘Écoute, j’ai trouvé l’amour mais je voulais juste te parler d’un projet de musique que je suis en train de monter, est-ce que tu voudrais bien tester de mettre tes voix en italien sur un morceau que j’ai composé ?”. 

César : Je cherchais quelqu’un avec qui collaborer, que je ne connaissais pas forcément. Quelqu’un de nouveau.

V : À ce moment-là, c’était le confinement. On était bien renfermés chez nous. J’ai fait la maquette sur mon ordinateur, et ça lui a plu. Dès qu’on a pu sortir, on s’est rencontrés et on a commencé à travailler sur l’album.

Tu chantais déjà à ce moment-là ?

V : Je chantonnais. Je ne faisais pas de scènes. J’ai fait le conservatoire en piano donc j’ai quelques notions de musique mais j’ai un boulot qui n’a rien à voir. C’était plus une passion et c’est grâce à ce projet que j’ai pu monter pour la première fois sur scène et faire quelque chose de plus pro que ce que je faisais avant.

César, au début tu cherchais à mettre des paroles en Néérlandais. Qu’est-ce qui t’a fait te diriger vers l’Italien au final ?

C : Pas forcément. Je voulais juste trouver quelqu’un que je n’avais pas vu dans plein de groupes bruxellois avant. C’était laisser l’opportunité d’être surpris par quelqu’un.

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Vous avez choisi le nom Ada Oda. Qu’est-ce que ça signifie ?

V : Au départ, on a vraiment cherché très loin. On avait une énorme série de noms, on hésitait entre de l’italien, du français, de l’anglais, enfin par toutes les couleurs possibles. Pendant l’immigration des Italiens aux USA, ils ont adapté certains mots d’anglais avec des touches italiennes. C’est comme ça qu’on a vu naître les mots 'biziness', pour dire business, notamment. Et Ada Oda, c’était de l’anglais malmené par des Anglais pour dire “Another Day”, donc “reporter à demain”.

C : Et puis “un autre jour”, on trouvait que ça allait bien avec notre état d’esprit à ce moment-là qui était un peu à la cool.

En avril, vous avez pas mal explosé avec Niente Da Offrire. Comment avez-vous géré cette attention soudaine ?

C : C’était avant tout une bonne surprise. Tu flippes toujours un peu mais pour tout le monde, depuis ce moment-là, ce n’est que bonne surprise sur bonne surprise.

V : On était étonnés des nombreux retours positifs. J’étais étonnée que ma famille aime bien, que des amis à qui je n’avais plus parlé depuis longtemps me disent qu’ils apprécient la musique, car ce n’est pas forcément dans leur style.

Ça ne vous a pas mis une sorte de pression ?

C : Entre Victoria et moi, il y a une grande différence parce que moi ce n’est pas du tout mon premier projet et j’avais déjà vécu un certain succès avec un ou deux de mes précédents, dont BRNS. J’espérais au fond de moi, même si je n’osais plus trop y croire.

V : Ça m’a quand même bien stressée de savoir qu’après ça il fallait commencer à assurer en concert, il y a pas mal de choses qui se sont mises en plus du boulot. J’ai vécu ça un peu plus stressée que les autres. Surtout que je devais être aussi crédible que des musiciens qui sont dans le milieu depuis 15 ans. Mais ça fait du bien de se mettre un peu des challenges.

Il vous a aussi vite ouvert des portes : vous avez fait la première partie de Wet Leg ou The Cool Greenhouse.

C : Ça a été un bon pied dans la porte. Pour Wet Leg, il y a pas mal de gens qui avaient postulé aussi pour ce slot. C’est du stress positif, on se dit que ça vaut la peine d’enfoncer le clou parce qu’on a principalement des signaux positifs. Ça nous a filés un peu plus de confiance, on s’est sentis plus légitimes pour aller frapper à d’autres portes et élargir notre spectre, sortir un peu de Belgique.

Dans l’album, si on traduit les titres, on a des thèmes assez désenchantés. Qu’est-ce que vous avez voulu écrire dans cet album ?

C : C’était vraiment une période où Victoria comme moi n’étions pas au top de notre forme. On était déçus de pas mal de trucs, tous les deux dans des relations pas terribles ou pas de relation du tout donc ça prend une grosse partie de l’album. C’était pendant le Covid aussi, donc c’était un peu une critique, pas de la société en général mais du comportement des gens autour de nous par lesquels on était déçus ou même de notre propre comportement. Avevo torto, ça parle clairement de ça. De penser tout connaître et puis en fait être un peu con. C’est clairement rattaché à une période. Mais je crois que maintenant ça va un peu mieux et le projet nous a donné une nouvelle raison de croire en pas mal de choses positives en plus.

Ça a été aussi motivé par ton départ de BRNS il y a cinq ans ?

C : J’ai quitté BRNS, puis j’ai fait un projet en français avec ma copine de l’époque, qui ne s’est pas très bien terminé. On pensait que ça marcherait et ça n’a pas été le cas. Je me voyais bien arrêter la musique à ce moment-là. J’ai commencé à bosser en tant que booker pour quelques groupes. Pour moi la musique, c’était un peu fini. Je voulais laisser la place aux autres, je ne savais pas si j’avais encore des trucs à dire. Je pense que j’ai eu un creux de cinq ans où je ne me voyais plus à ma place et j’étais un peu plus pessimiste que maintenant.

Ada Oda a un peu été salvateur à ce niveau-là ?

C : Ça a été la bonne surprise, on ne s’y attendait pas. Je ne pensais jamais remettre mon cul dans un van pendant quinze jours pour une tournée, ce que j’avais trop aimé.

V : C’est clair, c’est vraiment la récompense de faire une tournée.

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En parlant de tournée, vous avez eu l’occasion de partir en tournée en Italie, comment ça s’est fait ? Et comment c’était ?

C : On a été invités par un label appelé Slovenly Recordings, qui fait un festival itinérant dans un pays chaque année, le We Are Loud.

V : Ils nous proposaient Venise, Naples et une petite ville dans les Pouilles. Autour de ça, on a greffé plein d’autres petites dates pour vraiment construire une tournée. Ça a commencé en France, puis en Suisse, puis on est descendus jusqu’à Palerme avant de remonter vers Rome. Pour une première tournée, ce n’était pas dégueulasse.

 

Et comment les Italiens ont reçu votre musique ?

V : J’avais un peu peur par rapport à mon accent, vu qu’on ressent que je parle le français comme langue maternelle. En plus, pour la première fois, les gens allaient comprendre les paroles, ce qui n’arrive pas souvent en Belgique. Je pensais que l’accent français allait les choquer ou que j’allais détruire leur amour de la langue italienne, mais en fait pas du tout. Pour eux, c’était plus l’inverse, ils trouvaient ça exotique et ils ont vraiment bien aimé. Gros soulagement.

C : C’est là qu’on a eu les seuls retours sur les textes et ça nous a filé une bonne dose de confiance. Ils nous disaient qu’on traduisait en peu de mots ce qu’ils ressentaient, parce que forcément vu que ce n’est pas notre langue, on n’est pas super bavards.

© Mathieu Lambin

Niveau sonore, il y a une sorte de mélange entre du rock, du post-punk, un peu de variété italienne… Ce n’était pas trop compliqué d’arranger tout ça ?

V : C’est vrai que ce sont des styles plutôt opposés. C’était un petit challenge de faire matcher les deux.

C : Après, on n’avait pas dans notre intention première de faire de la variété italienne. C’est juste qu’il y a des grosses mélodies chantées. Les gens peuvent se rattacher à ça, mais moi je n’y connais rien en variété italienne.

V : C’est ce qu’on a reçu comme retour. Ce qui est décalé c’est qu’il y a un côté très ‘punk énergique’, plus dark, et des mélodies dolce vita ensoleillées où il y a un refrain qu’on peut retrouver dans de la variété et le mélange des deux a un peu forgé notre style.

C : Après, compliqué ou pas, je trouve que tout s’est fait dans un même jet dans les trois ou quatre mois où l’on a fait les morceaux ensemble. Donc je n’ai pas vu ça comme un truc compliqué mais plus comme quelque chose qui est né organiquement.

Pour écrire ce disque, qu’est-ce que vous écoutiez comme musique ? Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

C : Quand j’ai commencé à écouter les morceaux, je voulais vraiment écouter le moins de trucs possible pour ne pas trop m’inspirer. Je voulais créer quelque chose d’un peu plus radical que ce que j’avais pu faire auparavant, que ça puisse partir dans tous les sens. C’est vraiment la rencontre entre ce que j’aurais voulu faire, un truc plus punk, mais avec mon côté pop que je ne peux pas chasser. Quand je suis rentré, j’ai écouté le premier Dry Cleaning, je me suis dit ‘ah putain il y a des gens qui font un truc qui ressemble’. J’étais content parce que ça avait l’air de bien marcher, mais d’un autre côté tu te dis que quelqu’un d’autre a eu la même idée que toi au même moment.

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