Investigation

#Investigation : le coût phénoménal des espèces invasives

© © Tous droits réservés

C’est un danger pour la planète encore largement sous-estimé. Les espèces exotiques invasives sont une menace pour la biodiversité, mais aussi pour l’économie. Le coût annuel a été estimé à plus de 160 milliards d’euros, au niveau mondial.

En Belgique, les super champions invasifs s’appellent frelon asiatique, moustique-tigre, renouée du Japon ou raton laveur. Leur propagation est rapidement devenue hors de contrôle.

En seulement 20 ans, les ratons laveurs ont conquis toute la Wallonie et seraient entre 50.000 et 75.000. L’animal est d’origine américaine : il a été importé notamment par des GI’s qui en avaient fait leur mascotte.

"J’en ai capturé plus de 2000 en 18 mois, explique Benoît Leuris, membre d’une équipe de la Région wallonne qui pose des cages pour stopper la prolifération des ratons laveurs. L’animal est vecteur de la rage, il est également porteur d’une maladie préoccupante, le Baylis ascaris, qui peut être mortelle pour l’homme. C’est pour cela qu’il ne faut surtout pas toucher au pelage de l’animal."

Après capture, les ratons laveurs sont euthanasiés par balle. Un procédé qui choque certains amoureux de la nature. "Nous n’avons pas le choix, poursuit Benoît Leuris. Malgré sa bouille sympathique, le raton décime la faune locale. Il envahit les habitations à la recherche de nourriture. Il peut s’attaquer aux animaux de compagnie. C’est un redoutable prédateur."

Un serpent asiatique envahit la Flandre

À Hasselt, dans le Limbourg, c’est un serpent d’1m50 qui effraie la population locale. Le serpent ratier n’est pas dangereux mais il se reproduit rapidement le long des voies de chemins de fer. Les premiers spécimens à s’être retrouvés dans la nature se seraient enfuis il y a 6 ans d’un magasin de la région spécialisé en reptiles.

"Maintenant, on ne peut plus vendre cette espèce en Flandre, explique le biologiste Loic van Doorn, parce qu’il y a une population en liberté. Cependant, le serpent est toujours en vente en Wallonie."

En matière d’invasifs, c’est un peu la loi de la jungle : les espèces exotiques n’ont pas de prédateurs chez nous, elles sont donc plus résistantes et remplacent la faune ou la flore locale.

Exemple avec la renouée du Japon : introduite au début des années 2000 comme plante ornementale, elle a aujourd’hui envahi toute la planète. "La renouée s’adapte bien à nos climats. Ses feuilles sont deux fois plus grandes chez nous qu’au Japon, explique Etienne Branquart, expert en invasifs au Service Public de Wallonie. Ses racines plongent à 7 mètres de profondeur. Il est extrêmement difficile et coûteux d’excaver les terres pour les dépolluer."

À Charleroi, le chantier du Ravel est à l’arrêt car la renouée forme une véritable forêt vierge sur plusieurs kilomètres. Il faudra 200.000 euros pour en venir à bout, enlever les terres et les traiter soigneusement.

1200 milliards d’euros depuis 1970

Au niveau mondial, la gestion de la renouée a déjà coûté 544 millions d’euros depuis 2003. C’est que les espèces invasives nous coûtent cher. Une étude internationale estime à 1200 milliards d’euros le coût de ces espèces exotiques invasives entre 1970 et 2017. "Nos estimations sont au bas mot. C’est un minimum qu’on donne, précise Frédéric Simard, entomologiste et coauteur de l’étude Invacost. Et ce n’est pas du tout exagéré. C’est 20 fois le budget annuel de l’OMS et des Nations unies réunis. C’est plus que le PIB de 50 pays africains". Et ce n’est pas fini : les coûts devraient être multipliés par trois tous les 10 ans pour l’ensemble des espèces invasives.

Par ailleurs, ce ne sont pas les animaux les plus impressionnants qui sont les plus problématiques. La minuscule moule zébrée, par exemple, cause chaque année aux Etats-Unis des dégâts pour un total d’un milliard de dollars. Parmi les victimes de cette moule venue de la Mer Noire, on retrouve… les centrales nucléaires. Aussi étonnant que cela puisse paraître, des centrales ont vu leurs canalisations obstruées par une invasion de moules zébrées. Les mollusques perturbent également les écluses.

En France c’est le moustique-tigre qui pose le plus de problèmes. Ces 25 dernières années, les autorités ont consacré entre 1 et 10 milliards d’euros pour tenter d’éradiquer l’animal. En vain. "Ce sont principalement des coûts liés à la santé, précise Frédéric Simard. Le moustique peut transmettre des maladies graves : la dengue, le chikungunya et le Zika. Chaque année, en France nous avons plusieurs cas de maladies tropicales."

Le moustique-tigre est déjà présent en Belgique, il transite via le transport routier en provenance du sud de la France. Les experts comme ceux de l’Institut tropical d’Anvers suivent de près la situation en réalisant des monitorings et des campagnes de "démoustification" sporadiques pour qu’ils ne s’implantent pas durablement chez nous.

Déni politique : il est déjà trop tard ?

Face aux espèces invasives, les experts ont souvent un discours fataliste : "On appelle ça la catastrophe silencieuse, nous explique Jonathan Marescaux biologiste à l’Université de Namur. Ce sont des petites bêtes, des plantes qui n’intéressent personne mais qui coûtent des millions voire des milliards à la collectivité. Et pour la majorité d’entre elles il est trop tard pour agir. Il faudra vivre avec."

Pendant des années et malgré les appels des experts, les autorités n’ont pas pris conscience du danger. Résultat : il est impossible d’éradiquer les espèces invasives implantées en Belgique. Pire, certaines d’entre elles sont vendues en toute illégalité dans des magasins spécialisés. Nous avons trouvé dans un magasin de Mouscron des écrevisses de Lousiane. L’espèce se trouve pourtant sur la liste européenne des espèces invasives et est donc interdite à la vente. Mais vu le peu de contrôle, le commerce d’invasifs est loin d’être mis à mal. Fin septembre toutefois, la Wallonie se dotera d’un nouveau décret sur les espèces invasives qui devrait freiner ce trafic.

Sur le même sujet

Goélands ou Fous de Bassan, en France, la grippe aviaire tue aussi les espèces sauvages

Environnement

Articles recommandés pour vous