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#Investigation : Ryanair, "low cost" mais à quel prix ?

Ryanair : un pirate dans les airs

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Par A.Gonzalez via

L’émission #Investigation a enquêté sur les méthodes de la compagnie aérienne à bas prix : Ryanair. L’enquête se découpe en 2 volets. Le premier est consacré aux méthodes de l’Irlandais pour s’implanter dans les aéroports régionaux.

Dans le hall des départs de l’aéroport de Charleroi, les voyageurs viennent des quatre coins de l’Europe. La raison principale de leur présence ? Les vols pas chers proposés par Ryanair. Une fois leur billet validé, peu se demandent comment la compagnie fait pour proposer des tickets à des prix défiants toute concurrence ?

Quelle est la recette secrète de Ryanair pour proposer des tickets à bas prix ?
Quelle est la recette secrète de Ryanair pour proposer des tickets à bas prix ? © RTBF

Le pape du low cost

Une partie de la réponse se cache derrière un homme : Michael O’Leary. C’est le patron de Ryanair. Un personnage excentrique qui ne laisse personne indifférent. D’ailleurs, la compagnie s’est construite sous l’impulsion de son patron. " Ryanair, c’est lui ! ", nous dit Jean Collard, expert en aéronautique. " En plus d’être le chef, il est aussi actionnaire de son entreprise. Il maîtrise tout de A à Z ", ajoute-t-il.

Quand il prend les rênes de Ryanair en 1994, la compagnie est au bord de la faillite. Le jeune Michael O’Leary dégaine alors la carte du Low-cost inspiré du modèle de la compagnie américaine " Southwest ".

Le 26 avril 2001, Michael O’Leary installe sa première base européenne à Charleroi.
Le 26 avril 2001, Michael O’Leary installe sa première base européenne à Charleroi. © BelgaImage

La promesse du low cost

" L’objectif du modèle low cost, c’est de faire concurrence aux compagnies traditionnelles sur base d’un prix plus bas. Pour obtenir ce prix plus bas, il y a deux dimensions. C’est d’une part un service simplifié, à l’extrême, c’est l’autobus du ciel et d’autre part, c’est une recherche permanente de réduction des coûts, de tous les coûts possibles ", explique d’entrée de jeu Bruno Baurain, économiste et secrétaire du GRESEA.

Pour être encore plus précis : le low cost, ce sont de faibles coûts fixes comparés aux coûts variables. Parmi les coûts fixes, on retrouve par exemple : l’entretien des avions. Ryanair n’a choisi qu’un seul modèle : le Boeing 737. Les avions sont jeunes, robustes et demandent peu d’entretien, donc ils génèrent moins de frais. Logique pour Jean Collard, " Il a des avions superbement entretenus. Il les garde 4 à 5 ans, puis il les revend. Son avantage, c’est qu’il a des accords avec Boeing puisqu’il achète ses propres avions (quand d’autres compagnies les louent, ndlr). Il achète plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’appareils à la fois. Et il a évidemment des prix par rapport aux autres compagnies, car il achète par centaine d’avions, soit la production d’un an chez Boeing ".

Parmi les autres coûts fixes, il y a aussi le prix du carburant amorti par des contrats fixes et les salaires du personnel, parmi le plus bas du secteur. " Ce n’est pas seulement une entreprise low cost, c’est une entreprise bas salaires. Ryanair est la compagnie low cost qui obtient la productivité du travail la plus importante pour des salaires qui sont moindres. Elle a donc un avantage comparé sur aux autres compagnies qui s’obtient aussi par un contournement pendant 30 ans des organisations syndicales et de toute forme de négociation collective. Voilà comment Ryanair a radicalisé le modèle low cost", continue Bruno Baurain.

Parmi les coûts fixes de Ryanair, on retrouve l’entretien des avions. Ryanair qu’un seul modèle : le Boeing 737.
Parmi les coûts fixes de Ryanair, on retrouve l’entretien des avions. Ryanair qu’un seul modèle : le Boeing 737. © RTBF

Ryanair à tout prix

Des frais d’entretien réduits, des bas salaires… Ryanair est toujours à la recherche de la moindre solution pour réduire ses coûts fixes. Une de ses autres secrets, s’implanter dans les aéroports secondaires, ceux qui veulent développer leur trafic, pour obtenir des tarifs aéroportuaires les plus bas possibles.

Exemple à Charleroi où Ryanair s’installe le 26 avril 2001. Un contrat de 15 ans est signé entre la région wallonne et Ryanair. L’Irlandais l’a bien compris, la Wallonie est prête à toutes les concessions pour l’accueillir. " On était prêt à tout pour l’avoir. Le combat a été un long pour satisfaire à toutes ses demandes. ", S’exclame Jean-Claude Van Cauwenberghe. " Si on a réussi à le convaincre, c’est parce qu’on lui a offert des tarifs aéroportuaires avantageux, sinon il ne serait jamais venu à Charleroi ! ", ajoute l’ancien ministre président la région wallonne présent lors des négociations avec Ryanair.

Si Charleroi accepte de faire tant d’efforts pour accueillir Ryanair, c’est que la compagnie assure la croissance de son aéroport, comme l'explique le patron de Ryanair, Michael O'Leary " Les aéroports qui choisissent de travailler avec Ryanair souhaitent se développer. Avant la signature du contrat à Charleroi, le tarif par passager était de dix euros. Nos avions volaient seulement pendant 2 à 3 mois dans l’année et l’aéroport était vide. Nous avons alors proposé de voler toute l’année, mais pour cela, il fallait réduire ce tarif à 1 ou 2 euros. Le résultat est là. En vingt ans, on est passé de 20.000 passagers à 8 millions ".

Jean-Claude Van Cauwenberghe se souvient des exigences de Michael O'Leary quand il est arrivé à Charleroi
Jean-Claude Van Cauwenberghe se souvient des exigences de Michael O'Leary quand il est arrivé à Charleroi © RTBF

Chantage au marketing

En 2017, Charleroi a payé pour de la publicité sur le site de AMS.
En 2017, Charleroi a payé pour de la publicité sur le site de AMS. © RTBF

À Charleroi, en plus des bas tarifs, on a négocié des contrats marketing avec Ryanair. En 2001, la compagnie irlandaise signe un contrat avec Brussel South Charleroi Airport (BSCA), c’est la société qui gère l’aéroport. BSCA et Ryanair cofinancent la publicité des lignes aériennes au travers d’une coentreprise nommée Promocy, mais après une enquête de la Commission européenne de 2004, l’entreprise sera dissoute.

À la suite de cet échec, Ryanair va continuer à développer d’autres systèmes de marketing pour recevoir de l’argent. Dans le sud-ouest de la France, à Pau, on avait misé sur Ryanair pour développer les activités de la région. Une nouvelle fois, pour accueillir l’Irlandais, la région va devoir mettre la main au portefeuille et payer des aides aux marketings. Patrick De Stampa, président de la chambre du commerce et de l’industrie de Pau-Béarn en 2004, se souvient très bien des conditions exigées par Ryanair. " Pour assurer la publicité des lignes, il fallait qu’on paie des contrats marketings. Cela nous coûtait des centaines de milliers d’euros, mais on avait plus de touristes grâce à ces nouvelles lignes. Malheureusement, on n’a pas réussi à assumer jusqu'au bout ", confie-t-il. Pau n'a pas résisté à la pression financière imposée par Ryanair. Et comme à son habitude, quand l'irlandais ne reçoit pas d'argent, il s'en va, ses milliers de passagers avec lui. 

Ce système de marketing, Reynald Briec le connaît très bien. Il est spécialisé en droit public, et il a aussi été l’avocat de l’aéroport de Pau. " Ryanair a constitué une filiale qui s’appelle Airport Marketing Services, AMS. Cette filiale n’est pas une compagnie aérienne, elle fait du marketing. Principalement aujourd’hui via le web. En fait, Ryanair a trouvé un système intelligent qui consiste à demander des subventions non pas pour du transport de passager, mais pour faire la promotion du territoire. En d’autres termes, quand un aéroport paie AMS pour faire du marketing, ce n’est pas simplement pour avoir le bandeau sur le site Ryanair, mais pour avoir la ligne qui va avec. C’est une forme de contournement des règles communautaires européennes ", précise-t-il.

AMS, trois lettres d’une société créé par Ryanair pour encaisser l’argent des collectivités qui souhaitent obtenir des lignes Ryanair. En surfant sur le site, on est rapidement étonné par la simplicité d’un site censé faire la promotion des destinations des régions. Sur ce site, on trouve un document qui indique que Charleroi aurait payé 20.000 euros en 2017 pour réaliser du marketing avec Ryanair. L’actuel CEO Philippe Verdonck ne connaît pas ce type de contrat, le système aurait changé depuis sa prise de fonction en 2019. " On a notre propre système. On n’a pas besoin de Ryanair pour le marketing, c’est peut-être pour ça que je n’ai jamais vu un tel contrat ".

L'aéroport de Pau ne connait plus la même affluence depuis le départ de Ryanair
L'aéroport de Pau ne connait plus la même affluence depuis le départ de Ryanair © RTBF

Des cadeaux contre la croissance

Du coup, si Charleroi ne paie plus d’AMS, quel avantage offre-t-elle à Ryanair ? Selon Reynald Briec, pas de doute, ce sont… Des baisses de charges. L’aéroport agit alors selon le principe d’investisseur privé en économie de marché. " C’est-à-dire qu’ils considèrent que la baisse de taxes aéroportuaires va, à un moment donné, leur permettre de gagner de l’argent. Notamment grâce aux redevances extra-aéroportuaires (donner exemples)  et au trafic qui est généré, car tous les passagers qui consomment représentent des recettes pour l’aéroport et il est préférable d’avoir un aéroport qui tourne plutôt qu’un aéroport vide ".

Les faibles coûts (payer peu de charges à l’aéroport pour chaque ticket) seraient toujours d’actualité à Charleroi. Pour le mesurer, comparons le coût par passager entre l’aéroport de Charleroi et de Zaventem. Ce coût permet de calculer ce que les compagnies paient aux aéroports pour les services offerts aux voyageurs, comme la prise en charge des bagages ou le desk par exemple.

Ce chiffre est très difficile à avoir. Les aéroports et Ryanair se cachent derrière " le secret des affaires ". Alors, on a dû faire notre propre calcul. Selon nos sources, au premier janvier 2023, Ryanair paierait un coût par passager 2,90 euros. Ce coût serait même de 1,45 euro quand la compagnie irlandaise atteint les 200.000 passagers.

À titre de comparaison, Ryanair paierait près de 25 euros à Zaventem, soit 17 fois  plus. " Cette année, nous payons un peu plus de frais. Un très petit montant. Je ne vais pas dire combien. Mais quand même, nous payons un petit peu plus de frais. De toute façon, l’aéroport de Charleroi est déjà l’un des aéroports les moins chers d’Europe. Quoi qu’il en soit, je vous le répète, il y a une légère augmentation des coûts cette année, mais l’essentiel, c’est que nous continuons à assurer la croissance de l’aéroport ", se défend Michael O’Leary.

Michael O’Leary se défend des accusations à son encontre, notamment de contourner les règles européennes
Michael O’Leary se défend des accusations à son encontre, notamment de contourner les règles européennes © RTBF

L’ascension inarrêtable

Ryanair a déjà été condamnée à plusieurs reprises par l’Europe pour ces différentes pratiques. Malgré quelques sanctions et amendes, rien ne semble perturber l’Irlandais. L’eurodéputée présidente de la commission transport (parlement européen)  Karima Delli souhaite mettre fin au diktat de Ryanair et des modèles low cost en Europe. " L’Europe a vraiment marché sur la tête. Aujourd’hui, Ryanair reçoit entre 900 millions et 1, 2 milliards d’aides d’Etat. C’est énorme ! Ryanair a imposé son modèle au secteur, car des compagnies nationales copient ses méthodes et créent des filières low cost. Ryanair impose sa loi. Elle s’implante dans les aéroports régionaux et fait du chantage. Parfois, quand elle n’est pas contente, elle décide même de quitter l’aéroport. Nous devons aider les aéroports comme Charleroi à se défendre. Demain, il faudra beaucoup plus encadrer les aides d’Etats. Elles ne doivent plus servir à financer des énergies fossiles. Quand on entrera dans cette dynamique-là, vous le verrez, on changera le rapport de force ".

La démonstration est claire : acheter un billet chez Ryanair, n’est pas un choix sans conséquences. Si le client ressent la satisfaction de payer moins, il doit aussi être conscient du modèle économique qu'il finance. Il écrase ses employés et contourne les règles. À moins d'un boycott de ses clients ou d'une révolte de ses employés, Ryanair, décrit comme un pirate, sort toujours gagnant et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

L'eurodéputé souhaite que Ryanair se plie aux règles de l'aviation de l'Union Européenne
L'eurodéputé souhaite que Ryanair se plie aux règles de l'aviation de l'Union Européenne © RTBF

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