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Italie : pourquoi les élections législatives du 25 septembre sont-elles importantes pour l’Europe ?

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14 août 2022 à 16:26 - mise à jour 15 août 2022 à 09:53Temps de lecture8 min
Par Lavinia Rotili

Après la chute du gouvernement de Mario Draghi, les Italiennes et les Italiens sont appelés aux urnes le 25 septembre. Ce scrutin sera décisif pour le pays qui, dans un contexte économique et social historiquement fragile, a été davantage affaibli par le coronavirus et la guerre en Ukraine. Toutefois, cette élection ne sera pas décisive uniquement pour les habitants de la Péninsule : elle demeure très importante aussi pour l'Europe. Pourquoi ? Faisons le point. 

Grâce au plan de relance européen, l'Italie est le pays qui recevra le montant le plus élevé parmi les 27. Ce sont 200 milliards d'euros qui serviront a financer la relance du Pays, à condition que ce dernier mette en marche une série de réformes. Si le chantier est titanesque et le train de réformes (forcément) partiellement bloqué par la chute du gouvernement Draghi, l'argent n'est pas le seul enjeu de cette élection. 

 

Giorgia Meloni : l’Europe-washing ?

Mais en attendant les résultats du scrutin et les négociations qui suivront, la partie électorale se joue aussi autour d'une femme, Giorgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia.

À 45 ans, grandie dans un quartier relativement pauvre au sud de Rome, la leader de Fratelli d’Italia n’a jamais eu de mots tendres à l’égard de l’Europe. Celle qui se décrit comme "une femme, une mère, une chrétienne" a fondé son parti en 2012 sur les cendres d’Alleanza Nazionale, à l’époque ouvertement contraire à l’euro, et du MSI (Movimento Sociale Italiano, mouvement post-fasciste), dont elle a adopté le symbole d’époque fasciste.

Si tout tourne autour d’elle, c’est que son parti est le premier dans les sondages et sa coalition avec la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia de Berlusconi pourraient bien arriver au gouvernement. Qui plus est, si les accords et les coutumes sont respectés et que son parti est le premier en termes de voix, elle pourrait devenir Première ministre.

C’est sur base de ces enjeux que depuis des mois, elle travaille pour lisser son discours politique, défend des positions pro atlantistes et se montre moins dure à l’égard de l’Europe. Dans une vidéo destinée à la presse étrangère, elle a déclaré qu' "Il y a plusieurs décennies que la droite italienne a relégué le fascisme à l’histoire, en condamnant sans ambiguïté la privation de démocratie et les infâmes lois antijuives". Au Frankfurter Allgemeine Zeitung, elle a rappelé qu’en tête de son programme il y avait "les pierres angulaires de la politique étrangère italienne : l’Europe et l’Alliance atlantique."

Les temps sont loin où elle définissait l’euro comme étant une "mauvaise monnaie ayant enrichi uniquement l’Allemagne", comme tient à lui rappeler sur Twitter une députée du Parti démocrate (centre gauche). Depuis 2020, elle est même présidente du groupe européen des Conservateurs et réformistes, comme on peut lire dans sa biographie.

Toutefois, "son rebranding ne doit pas faire oublier que l’an dernier elle était très critique lors des négociations pour le Plan de relance", analyse l’experte.

Pour cette politologue, si Giorgia Meloni venait à devenir Premier ministre, "il y aura un clair changement entre Italie et en Europe, parce que pour la première fois il y aurait au pouvoir un parti historiquement eurosceptique. Par ailleurs, si la coalition de droite montait au gouvernement, il faudra se rappeler que les trois partis qui la forment sont très proches de la Hongrie de Viktor Orban et de la Russie. Et cela, pourrait avoir des conséquences".

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Matteo Salvini, converti à l’Union européenne

Comme le rappelle Il Post, dans sa campagne de 2018, les forces de droite étaient bien sévères à l’égard de l’Union : elles souhaitaient moins d' "ingérence" de Bruxelles dans les affaires italiennes et souhaitaient une révision des traités européens.

Matteo Salvini, leader de la Ligue, écrivait le média, comptait même dans ses listes deux hommes politiques favorables à une sortie de l’euro. Le leader du parti n’avait pas hésité à répéter, fin mai 2018, que l’Italie était "une colonie française ou allemande, et pas un pays libre".

Pendant la crise sanitaire, il avait défini la Commission européenne comme "un nid de serpents et chacals", lorsque la Commission avait prévu un temps de réflexion pour réfléchir aux mesures pour lutter contre le coronavirus. Il avait aussi critiqué le plan de relance pour les conditions qui étaient imposées à l’Italie. Pourtant, il avait appuyé le gouvernement en ce qui concernait le Plan de relance européen.

La droite et l’extrême droite au pouvoir en Italie, ça changerait quoi ?

Quant à Forza Italia, le parti guidé par un Silvio Berlusconi de 85 ans et aspirant à la présidence du Sénat, la position par rapport à l’Europe est plus claire. Forza Italia est membre du Parti Populaire Européen (PPE), le même parti auquel appartient la présidente de la Commission Ursula Von Der Leyen."Forza Italia a clairement une position plus européiste par rapport aux autres partis. Il s’agit tout de même d’un parti de droite libérale et conservatrice traditionnelle. En Italie, le parti a été parfois ambigu à l’égard du Plan de relance, mais il ne dévie pas beaucoup de cette ligne", commente Giulia Sandri.

"Un autre élément est à prendre en compte", enchaîne la politologue. "Il tient à la gestion de la politique après la formation du gouvernement : Forza Italia et la Ligue sont habitués à faire partie des hautes sphères de la politique et possèdent des équipes rodées, ce qui manque à Fratelli d’Italia. En revanche, les partis de Salvini et celui de Meloni, Fratelli d’Italia, ont de très bonnes relations avec les autres formations de droite en Europe. Il suffit de savoir que l’époux de Marion Marechal Le Pen est le bras droit de Giorgia Meloni. Il est donc envisageable que Fratelli d’Italia, même s’il n’a pas l’expérience des deux autres partis, s’organise et créé des synergies avec ses homologues étrangers."

Entre-temps, même si la coalition de droite/extrême droite est tout en haut dans les sondages, il ne faut pas oublier ses relations dangereuses avec la Russie : alors que Giorgia Meloni rappelle ses positions pro-Otan, Matteo Salvini et Silvio Berlusconi la mettent dans un certain embarras. Silvio Berlusconi cherche à faire oublier ses années d’amitié et de proximité avec Vladimir Poutine, auxquelles l’Italie doit sa dépendance au gaz russe. Matteo Salvini, quant à lui, se fait discret sur la question. Pourtant, ses liens avec Moscou sont en train de réémerger dans les médias.

La gauche, divisée, mais réunie autour de l’Europe

"Les partis de gauche, eux, maintiennent leur agenda politique proeuropéen, commente Giulia Sandri, d’Espol Lille. "Du reste, le Parti Démocrate guidé par Enrico Letta a adopté l’agenda politique que fut de Mario Draghi, proeuropéen, notamment en matière économique et sociale."

Le président du Parti Démocrate a par ailleurs tenu à recadrer Giorgia Meloni, en rappelant son opposition au Plan de relance et l’accusant de vouloir cacher de nombreuses vérités.

Le bémol, pour la gauche italienne, est que, un peu comme cela a été souvent le cas pour la gauche française, elle est très divisée. Dès la chute du gouvernement Draghi, l’idée d’un front national de gauche s’est déjà avérée un échec.

Le Mouvement 5 Etoiles, en chute dans les sondages

Quant aux 5 Etoiles, en chute libre dans les sondages, leur rhétorique antieuropéenne s’est aussi considérablement réduite. Déjà en 2018, la volonté de réformer les traités européens avait disparu des discours politiques, soulignait le Post durant la campagne électorale.

Un an plus tard, le quotidien économique Il Sole 24 Ore rappelait tous les changements du parti à l’égard de l’Union : la volonté de mettre en place un référendum sur l’euro, fer de lance de la campagne des 5 Etoiles en 2014, avait disparu des radars seulement 5 ans plus tard. A l’approche des nouvelles élections, le mouvement défend la volonté de mener des luttes pour le salaire minium, la lutte à la corruption et aux mafias et la transition écologique au Parlement européen.

Ce qui apparaît aussi, note l’experte, c’est que les Italiens sont plus favorables à l’Union européenne que par le passé. "En analysant les données de l’Eurobarometer, qui prend le pouls de l’opinion publique, la confiance attribuée par les Italiens à l’Europe a augmenté depuis 2018, même si ce n’est pas une augmentation exponentielle. La gestion de la stratégie vaccinale, l’approbation de NextGenerationEU et la réponse à la guerre en Ukraine ont été perçues de manière plutôt positive. Au contraire, la satisfaction des Italiens à l’égard des institutions et du gouvernement est en chute libre depuis la pandémie."

Les Italiennes et les Italiens voteront ce 25 septembre mais, jusqu’à présent, toutes les formations politiques n’ont pas encore présenté l’entièreté de leur programme électoral. 

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