Voyages

Jean Cras, quand les passions de la marine et de la composition se complètent

Jean Cras

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01 sept. 2021 à 05:32Temps de lecture9 min
Par Axelle Thiry

C’est une invitation au voyage, avec un peu de grand large, d’air marin, de vastes horizons, d’embruns, de tempête et d’accalmies, et au cœur de tout cela, de la musique. Nous nous embarquons sur les mers et les océans, en compagnie de Jean Cras.

Ce compositeur français a concilié pendant toute sa vie ses passions pour la mer et la musique. Il a fait une brillante carrière dans la marine, tout en jouant du piano sur son bateau, un vrai Novecento, et en composant. Sa musique a de vives affinités avec les paysages marins et il a des aspirations élevées.

Jean Cras confie à sa femme le 8 février 1918 : "C’est vrai que je parle bien souvent de mes petites notes et quelqu’un me connaissant mal pourrait en conclure que je fais passer ma musique avant toute autre chose… en particulier avant ma femme et mes enfants. Mais toi qui me connais, tu sais à quoi t’en tenir, n’est-ce pas ? L’art n’est-il pas amour d’ailleurs… Et peut-on être utile sans aimer ? Tu sais quelle signification élevée je donne à l’art, et à la musique en particulier. Dans la musique certains ne voient que le son, alors que pour moi le son n’est qu’un moyen d’expression de l’âme."

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Jean Cras et la fascination pour la mer

Chez Jean Cras, comme l’écrit Corinne Schneider dans son livre la musique des voyages paru chez Fayard, les deux vocations de marin et de compositeur firent bon ménage et surent même se compléter, l’inspiration du compositeur se trouvant stimulée par les expériences du marin. Jean Cras compose environ septante partitions. Sur chacune d’elles, il note le nom du bateau sur lequel elle a vu le jour. Et au cours de ses 35 ans de services, il en a passé 28 en mer.

L'enseigne de vaisseau et compositeur Jean Cras

Il est né dans une famille de marins, en 1879. Son père est chirurgien à l’hôpital maritime de Brest. Jean est attiré par le large dès son jeune âge. Il entre dans la marine en 1896, à 20 ans. La mer le fascine. Il franchit brillamment tous les échelons de la hiérarchie. Il est d’abord enseigne de vaisseau, puis affecté à la surveillance des pêcheurs d’Islande, ensuite, il devient lieutenant de vaisseau, commandant, capitaine de corvette, capitaine de frégate, capitaine de vaisseau.

Jean Cras est aussi un inventeur. Il a mis au point plusieurs procédés pour faciliter le repérage cartographique, et notamment la fameuse règle rapporteur qui porte son nom. Il sera aussi professeur d’architecture navale.

Jean Cras et la musique

Jean Cras apprend la musique dès l’enfance. Il témoigne tout de suite d’un talent exceptionnel. Il joue du piano, du violon et de l’alto. Lorsqu’il embarque sur l’Iphigénie pour sa première campagne, comme l’écrit Corinne Schneider, il n’a que très peu de partitions à bord et se met à jouer de tête toutes les œuvres apprises à terre, tout en improvisant volontiers avec une grande facilité. Jean Cras se passionne pour la composition. Il écrit un premier trio en 1899 qui porte le sous-titre de voyage symbolique.

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Les cabines ne sont pas très grandes sur un bateau, mais Jean Cras ne part que s’il a un piano. S’il n’y a pas assez de place pour un instrument de cette taille, et une couchette, il choisit le piano et on fixe un hamac au-dessus, où il dormira… Jean Cras décrit comment il a joué la sonate dit Appasionnata de Beethoven alors que l’Iphigénie était prise dans une tempête, en 1898, il confie :

"D’abord au milieu des gémissements, je m’entends à peine. Ensuite il me faut tenir les jambes écartées pour ne pas aller rouler dans un coin. Et malgré cela dans les forts coups de roulis, je suis obligé de lâcher tout, et de saisir d’une main la jambe du piano, de l’autre la partition qui veut fuir. C’est peut-être la première fois qu’on se risque à jouer Beethoven au milieu des flots courroucés. Inutile d’ajouter d’ailleurs que sa musique enchanteresse est loin d’adoucir les mœurs de la mer trop bestiale. N’importe, je continue à jouer… C’est une sensation nouvelle que d’exécuter l’Appassionata sur un piano qui décrit de grands arcs de cercle, ayant au-dessus de soi le ronflement du vent dans les cordages, et tout autour mille hurlements féroces."

"Le fils de mon âme"

Compositeur français Henri Duparc

Au début de 1901 Jean Cras fait la connaissance d’Henri Duparc. Jean Cras écrira : "Dès la première minute, un lien qui ne devait jamais se briser m’unit au disciple préféré de César Franck". Henri Duparc a cinquante-trois ans. Jean Cras est alors un jeune marin musicien inconnu, d’à peine plus de vingt ans, qui hésite encore entre la carrière militaire et le métier de musicien. Duparc n’a pas son pareil pour le comprendre et le conseiller. Il l’invite notamment à ne pas abandonner la marine. Henri Duparc l’appellera " le fils de mon âme ". Ils s’écriront de très nombreuses lettres, dont il ne subsiste que celles qu’Henri Duparc a envoyées à Jean Cras, une petite centaine de missives, où il est principalement question de musique.

Jean Cras voyage en Islande, en Terre-Neuve, en Tunisie, au Danemark, en Norvège et au Canada. Il n’est encore qu’un officier, mais il est brillant. Un de ses chefs note à son sujet "Officier de tout premier ordre, à faire avancer le plus tôt possible". Jean Cras a relativement peu écrit pour piano (Flaubert disait que sa musique était "indispensable dans un salon") mais le peu qu’il nous ait laissé est de grande qualité.

Ses Poèmes Intimes voient le jour durant une campagne en Islande. Jean Cras confie : "Avant tout la musique est pour moi intériorité. Le son est la partie superficielle, sensible, par laquelle nous plongeons au fond de nous-même. Si l’on ne s’attache qu’à la "sonorité" même du son, on ne peut donc avoir de la musique qu’une impression dénuée de consistance. Sans méconnaître toutes les merveilleuses ressources du timbre, je trouve cependant qu’on a tendance aujourd’hui à tomber dans un matérialisme regrettable, prenant comme "objet" de l’art ces séductions sonores qui ne devraient être considérées que comme des "moyens" d’expression…"

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Jean Cras se marie le 23 janvier 1906 avec Isaurette Paulette. Ils auront quatre enfants : Isaure, Colette, Monique et Pierre. Isaurette est également une excellente musicienne.

La mer les sépare souvent, et Jean Cras écrit à sa femme le 17 avril 1916 :

"C’est une grande joie pour moi, vois-tu, que toi aussi, tu aimes la mer, malgré toutes les séparations que nous lui devons. Sachons reconnaître que si elle est dure parfois, elle trempe le caractère, élargit l’horizon de la vie et ouvre le cœur. Et si, après une longue et cruelle séparation, je te reviens plus digne de ton amour, capable d’aimer davantage parce que mon cœur, au lieu de se ratatiner comme celui d’un notaire, se sera épanoui au grand vent du large, cette séparation n’aura pas été inutile. Tu comprends cela. Tout le monde à ta place ne le comprendrait pas. C’est beau de le comprendre et je suis fier de toi."

Pendant deux ans, Jean Cras est professeur d’architecture navale à l’Ecole Navale. Il étudie toutes les questions qui intéressent la navigation et il met au point une règle permettant de rapporter les points sur une carte de marine. C’est la "Règle de Jean Cras", dont certains se servent encore aujourd’hui.

Il invente aussi un appareil qui facilite la transmission des signaux électriques, qui a été rendu obligatoire sur tous les navires de guerre et qui est aujourd’hui remplacé par les radars. En 1908, on commence à éditer ses œuvres. 

La Règle Cras
La Règle Cras © Tous droits réservés

La Première Guerre mondiale éclate

Dans une lettre du 30 mai 1907, il évoque déjà la guerre :

"Comme c’est barbare la guerre ! Quand je pense au nombre d’intelligences qui travaillent depuis des siècles pour obtenir la destruction, il faut vraiment être habitué pour ne pas trouver cela phénoménal, et je conçois la surprise d’êtres d’un autre monde qui mettraient le pied sur la terre et auxquels on expliquerait avec quelle perfection les hommes sont arrivés à se détruire."

Quand la guerre éclate, il écrit le 11 octobre 1914 :

"Il faisait un calme radieux. Pas une étoile qui n’eût son reflet dans l’eau, sans une ride. Une fraîcheur exquise, une impression de paix absolue vous pénétrait l’âme. L’homme est vraiment un être bien inférieur dans l’échelle des êtres pour que la guerre, l’horrible guerre, soit sur terre une nécessité. Que penser de nous, du rang que nous occupons dans la création, devant ce spectacle de boucherie, de tuerie qui a toute l’Europe pour scène ? Non, l’homme n’est pas le roi de la création. Et nous sentons intensément tout ce qui nous domine. C’est même là notre seul dégoût, ce sentiment que nous portons en nous d’un monde d’où sont bannies ces luttes viles, où règne éternellement la paix infinie."

Pendant la guerre, Jean Cras travaille aussi à la partition d’un opéra qui sera notamment très admiré par Maurice Ravel et Albert Roussel.

 

En pleine guerre, Jean Cras prend part dans l’Adriatique au blocus des côtes dalmates au commandement du contre-torpilleur Commandant-Bory. Non seulement le climat est on ne peut plus anxiogène, mais en plus, ses moments de repos sont rares. Et pourtant, il achève la partition de son unique opéra, Polyphème, un drame lyrique en 4 actes et cinq tableaux sur un poème d’Albert Samain, un poète symboliste. Jean Cras confie : "A chaque appareillage, je la déposais sur le Marceau, vieux garde-côte cuirassé qui nous servait de ravitailleur. Savait-on jamais si l’on reviendrait ? Et au retour, à peine le bâtiment amarré à quai, mon fidèle maître d’hôtel n’ignorait pas que son premier devoir était de me rapporter le précieux manuscrit."

Jean Cras est nommé capitaine de vaisseau à quarante-quatre ans, le plus jeune de son grade. Il commande le croiseur Lamotte-Picquet et le cuirassé Provence. Ces bâtiments sont assez vastes pour qu’il puisse y faire entrer un piano à queue. Il quitte ses vaisseaux en 1929 pour rentrer à Paris comme chef de service des recherches scientifiques à l’état-major général de la Marine.

Il ne cesse de composer. Il se passionne aussi pour la musique d’autres compositeurs. Les partitions des quatuors de Beethoven qu’il décrit comme (le plus de substance dans le minimum de poids) ne l’ont pas quitté pendant des années… Il confie : "Ainsi cette forme épurée de la musique est devenue pour moi la forme essentielle, bien que je n’aie pas dédaigné la symphonie et le théâtre,. Et puis j’ai passé trente ans à contempler des horizons vastes, des étendues à la fois uniformes et infiniment variées, des cieux illimités, à respirer des atmosphères vierges, à vivre de grands calmes ou d’immenses tourmentes : j’ai contracté l’amour de tout ce qui est pur… La musique de chambre a eu et aura toujours mes préférences… pourtant j’ai écrit avec une joie profonde certaines œuvres d’orchestre comme mon Journal de bord. Je suis attiré par tout ce qui est poésie délicate et profonde…"

Jean Cras a composé un Journal de bord pour orchestre… La partition comprend trois mouvements. Le premier s’intitule Quart de huit à midi : houle au large, ciel couvert se dégageant au coucher du soleil. Rien en vue, le second Quart de minuit à quatre. Très beau temps, mer très belle, rien de particulier. Clair de lune. et le troisième Quart de quatre à huit (la terre en vue, droits devant). Dans une note, Jean Cras décrit le contenu de chaque tableau. Le deuxième mouvement évoque le calme et la sérénité d’une nuit tropicale : on ne sait plus où finit l’eau, où finit le ciel.

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Programmation musicale

Jean CRASInvention de la flûte extrait de La Flûte de Pan. Sophie Karthäuser & Ensemble Oxalys. Passacaille 1067.

Jean CRASTrio à cordes (premier mouvement). Philippe Graffin, Miguel Da Silva et Henri Demarquette. Timpani.

Ludwig van BEETHOVENLe premier mouvement de la Sonate pour piano n° 23 en fa mineur, op. 57 dite " Appassionata ". Jonathan Biss. EMI 5858942.

Henri DUPARCL’invitation au voyage. Felicity Lott & l’Orchestre de la Suisse romande sous la direction d’Armin Jordan. AEON 0314.

Jean CRASExtrait des Poèmes Intimes pour piano. Alain Jacquon. Timpani.

Jean CRASLe premier mouvement du Quintette pour piano, 2 violons, alto et violoncelle. Ensemble Oxalys. Passacaille 1067.

Jean CRASLe deuxième mouvement du Concerto pour piano. Alain Jacquon & l’Orchestre philharmonique du Luxembourg sous la direction de Jean-François Antonioli. Timpani 2037.

Maurice RAVELJeux d’eau. Jean-Yves Thibaudet. DECCA 433515-5.

Jean CRASLe troisième mouvement du Quintette pour harpe, flûte, violon, alto et violoncelle. Juliette Hurel, Marie-Pierre Langlamet, Henri Demarquette, Miguel Da Silva et Philippe Graffin. Timpani.

Ludwig van BEETHOVENLe troisième mouvement du Quatuor à cordes op 59 n°1. Quatuor Artemis. Virgin 5457382.

Jean CRASExtrait du Journal de bord, pour orchestre. L’Orchestre philharmonique du Luxembourg sous la direction de Jean-François Antonioli. Timpani 2037

Jean CRASLégende, pour violoncelle et orchestre. Henri Demarquette & l’Orchestre philharmonique du Luxembourg sous la direction de Jean-François Antonioli. Timpani 2037.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Thierry LEQUEUX

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