Cyclisme

Jean-Luc Vandenbroucke: "Les Mondiaux ont permis de crédibiliser le chrono! Il y a désormais une vraie reconnaissance pour les spécialistes comme Ganna, Van Aert, Evenepoel..."

45 ans séparent la photo de Jean-Luc Vandenbroucke au départ du prologue de Paris-Nice et celles de Wout Van Aert, Remco Evenepoel et Filippo Ganna en plein effort chronométré. La discipline a terriblement évolué!

Dis papa, c’est quoi un contre-la-montre ? " Eh bien, un contre-la-montre c’est un format de course consistant, pour les compétiteurs, à effectuer chacun à leur tour, individuellement, un parcours chronométré. Le vainqueur est celui qui réalise le parcours le plus rapidement. Le contre-la-montre individuel est une course particulière dans le sens où le coureur ne peut pas compter sur d’autres coureurs pour s’abriter. Il n’a aucune référence de performance à part sa propre sensation et les éventuels résultats des concurrents précédents, ce qui l’oblige à fournir un effort maximal pendant toute la durée de l’épreuve. "

On n’ira pas jusqu’à écrire que le contre-la-montre est une discipline mal aimée du sport cycliste. Mais dans l’imaginaire collectif, les exploits des grimpeurs en montagne, des flahutes sur les bergs ou des sprinters sur les longues lignes droites ont bien plus frappé les esprits que les neuf succès de Jacques Anquetil au Grand Prix des Nations ou les deux victoires consécutives du duo belge Eddy Merckx-Ferdinand Bracke au Trophée Baracchi. Et pourtant, contrairement aux courses sur route où l’aspect tactique est prédominant, c’est toujours le plus fort qui gagne dans un chrono (sauf incident mécanique, chute ou changement imprévu de météo évidemment). La hiérarchie y est beaucoup plus claire.

Il y a vingt, trente ou quarante ans, il était inimaginable pour un spécialiste de l’effort solitaire de devenir une " vedette " du vélo. À l’inverse, aujourd’hui, des gars comme Filippo Ganna, Stefan Kung, Rohan Dennis, Tony Martin ou Victor Campenaerts ont pu négocier de très juteux contrats… grâce à leurs aptitudes contre-la-montre (même s’ils ont évidemment bien d’autres qualités). Une évolution liée, avant tout, à l’exceptionnelle amélioration du matériel. Le fameux (et décrié à l’époque) " guidon de triathlète " de Greg Lemond lors du dernier chrono du Tour de France 1989 a marqué une sorte de tournant. Une fois ce guidon " accepté ", les progrès se sont enchaînés. Les roues, la selle, le cadre, la cassette, la chaîne, les pédales, le casque, les lunettes, les chaussures, le textile, tout y est passé, parfois à l’excès, obligeant l’Union Cycliste Internationale à légiférer. Souvenez de l’engin lunaire utilisé (et inventé) par Graeme Obree lors de son record de l’heure établi en 1993… Les trains à vapeur sont devenus des TGV.

Évolution ? Révolution même !

Désormais, les experts du contre-la-montre passent des heures en soufflerie, en recherche permanente de gains aérodynamiques. Ils s’entraînent de longues heures sur leurs étonnantes machines. Des machines qui exercent un véritable pouvoir d’attraction sur le public (que c’est beau un spécialiste du chrono bien positionné, en plein effort !). Et donc sur les médias. Et donc sur les sponsors. Et donc sur les équipes. Et donc, aussi, sur les jeunes cyclistes attirés par une discipline devenue populaire et… rémunératrice (du moins pour les meilleurs).

L’UCI ne s’est donc pas trompée en créant en 1994 les premiers Championnats du monde de l’épreuve chronométrée. Le Britannique Chris Boardman, l’incarnation-même du rouleur contre-la-montre, s’y était imposé. Les Mondiaux, et l’Euro quelques années plus tard, ont offert au chrono l’exposition dont il avait besoin pour définitivement s’imposer. Ce dimanche, à Bruges, on va se bousculer au portillon pour tenter d’aller chercher ce magnifique maillot arc-en-ciel, le 28ème de l’histoire. La liste de partants donne des frissons : le tenant du titre Filippo Ganna, Wout Van Aert, Remco Evenepoel, Stefan Kung, Stefan Bissegger, Edoardo Affini, Rémi Cavagna, Kasper Asgreen, Mikkel Bjerg, Tadej Pogacar, Rigoberto Uran, Benjamin Thomas, Brandon McNulty, le quadruple lauréat Tony Martin, etc.

VDB, cheveux au vent

Ce Mondial sera à suivre en direct sur tous les médias de la RTBF. En radio, sur VivaCité, Jean-Luc Vandenbroucke sera le consultant de service. Le Mouscronnois, professionnel de 1975 à 1988, est un ancien champion du chrono. Les photos de l’époque font sourire. Guidon classique, cale-pieds à lanières, absence de casque… Il l’avoue : " J’aurais tant aimé rouler avec les incroyables vélos profilés d’aujourd’hui ! ". Entretien.

Jean-Luc, vous avez toujours des étoiles dans les yeux quand vous parlez du contre-la-montre…

" Quand je vois Ganna, Cavagna, tous les spécialistes avec des titres nationaux ou mondiaux, je soupire. A mon époque, j’aurais au moins décroché plusieurs titres de champion de Belgique si ce championnat avait existé. Franchement, je les envie ! "

Pouvoir dire en fin de carrière qu’on a été champion d’Europe, champion du Monde ou champion olympique, c’est autre chose que de dire qu’on a gagné un Grand Prix Merckx ou un Grand Prix des Nations. Mais il faut vivre avec son temps !

Ces différents championnats officiels ont permis à ces épreuves chronométrées de prendre une autre dimension, d’être plus médiatisées. Le chrono n’est-il pas plus " crédible " que dans les années 70 ou 80 ?

" La discipline existait. Moi, je courais, avec d’autres spécialistes, le Grand Prix Eddy Merckx, le Trophée Baracchi, le Grand Prix des Nations. Mais nous n’avions aucune reconnaissance, aucun titre, aucun maillot ! Quand j’ai gagné les Nations, j’ai reçu un… beau vase, magnifique vase, toujours exposé chez moi d’ailleurs (NDLR : il en rit !). Mais j’aurais préféré pouvoir porter un maillot distinctif pendant un an. Quand je regarde les chronos avec Ganna, Van Aert, Roglic… Roglic a été chercher le titre olympique ! Je râle car je n’ai, par exemple, jamais eu l’occasion de participer aux J.O. puisque le chrono ne faisait pas partie du programme. Et pourtant, j’ai remporté une trentaine de contre-la-montre ! Pouvoir dire en fin de carrière qu’on a été champion d’Europe, champion du Monde ou champion olympique, c’est autre chose que de dire qu’on a gagné un Grand Prix Merckx ou un Grand Prix des Nations. Mais il faut vivre avec son temps ! "

Le plus marquant probablement, n’est-ce pas l’évolution du matériel ?

" Les vélos sont devenus des voitures de Formule 1 ! Les coureurs atteignent des vitesses folles, 54, 55, 56 kilomètres à l’heure en fonction des circuits ! À mon époque, nous n’atteignions pas ces vitesses-là. J’ai gagné des prologues à 50 à l’heure mais avec un vélo ordinaire et des roues à 28 rayons. En 2021, tout est étudié, même la fibre de la tenue vestimentaire. Les combinaisons sont superbes. Et puis, voyez ces casques profilés… Je pense particulièrement à Bissegger qui donne l’impression de débarquer de la planète Mars ! L’aérodynamisme est devenu prépondérant. On est attentif aux chaussettes, aux chaussures, aux roues… Vraiment, qu’est-ce que j’aimerais faire un test sur les vélos de chrono actuels ! "

Quand il y a une possible reconnaissance tous les quatre ans aux Jeux Olympiques, tous les ans avec un Championnat du monde, un Championnat d’Europe, les championnats nationaux, alors je pense qu’on peut, sans souci, se spécialiser dans cette discipline-là !

Dans le cyclisme moderne, certains coureurs réussissent donc leur carrière quasi uniquement grâce à leurs qualités contre le chrono. Filippo Ganna (même s’il a notamment remporté Paris-Roubaix chez les espoirs) en est le meilleur exemple, non ?

 

" Quand il y a une possible reconnaissance tous les quatre ans aux Jeux Olympiques, tous les ans avec un Championnat du monde, un Championnat d’Europe, les championnats nationaux, alors je pense qu’on peut, sans souci, se spécialiser dans cette discipline-là ! En plus, dans tous les grands Tours, on retrouve un ou deux chronos. Il y a donc moyen de tirer son épingle du jeu en réalisant des résultats seulement dans les contre-la-montre. Dans le cyclisme, on est soit sprinteur, soit grimpeur, soit rouleur. Un type comme Ganna est né avec de telles qualités de rouleur qu’il sort de l’ordinaire et réussit une superbe carrière ! "

Écoutez le magazine radio consacré à Jean-Luc Vandenbroucke en cliquant sur le média ci-dessous.

Rendez-vous dimanche dès 15 heures sur VivaCité pour un VivaSport " spécial Championnat du Monde du chrono " en direct de Bruges.

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