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Jeux de pouvoir, chantage affectif : comment reconnaître une relation d’emprise, comment en sortir ?

Qu’est-ce qu’une relation d’emprise ? Comment prendre conscience que l’on en est victime ? Quels signaux doivent nous alerter ? Comment préserver son équilibre mental quand la souffrance, les pensées et les ressentis sont constamment niés et remis en question ? Le livre de Randa Ben Romdhane décrypte la manipulation psychologique et les relations toxiques dans le couple et la famille.


Randa Ben Romdhane est formée en psychologie appliquée. Elle utilise des outils pratiques issus des thérapies cognitives et comportementales pour accompagner les survivants de violences psychologiques.

Son livre Les relations toxiques – Comment reconnaître et éviter les relations d’emprise est publié aux Editions Mardaga.


 

© Getty Images

Qu’est-ce qu’une relation d’emprise ?

Le terme relation toxique peut indiquer plusieurs types de dysfonctionnement dans une relation, en partant d’une simple incompatibilité entre les individus qui rend vraiment la cohabitation impossible, avec des tensions, des disputes.

Cela peut aller jusqu’au schéma d’emprise, caractérisé par les jeux de pouvoir et par le chantage affectif. On assiste à des relations de pouvoir où une personne dominante obtient ce qu’elle désire au détriment d’une autre personne ou de plusieurs personnes. L’emprise psychologique finit par annihiler la personnalité de l’autre. Cette dynamique peut s’observer dans le milieu familial, mais aussi professionnel ou amical. Dans son livre, Randa Ben Romdhane s’est focalisée sur les relations de couple.

Personne n’est à l’abri de la manipulation. Le plus important est de savoir gérer, rebondir, se détacher.

Pour Randa Ben Romdhane, il est très important de contribuer à la sensibilisation de cette thématique qui touche tous les milieux, les hommes comme les femmes. Dans notre entourage, nous connaissons peut-être une personne qui est dans ce schéma d’emprise et il est essentiel de ne pas lui prodiguer de 'faux bons conseils', qui partent pourtant d’une bonne intention.

"On a tous grandi avec certains idéaux : les valeurs familiales, l’importance de la communication dans les relations, etc. Sauf que dans la relation d’emprise, le schéma est différent, ça ne fonctionne pas comme ça. On parle de violence invisible, qui détruit des vies, des couples et on voit dans les faits divers que tout peut basculer."

La double peine

Le processus d’emprise est progressif, avec des étapes, des éléments particuliers au schéma de l’emprise qui font qu’on se retrouve empêtré dans cette dynamique. Non seulement il y a une souffrance liée au fait d’être dans ce type de violence invisible, mais il y a aussi la honte, la culpabilité, la difficulté d’en parler avec l’entourage.

Il y a une double peine. Le fait de souffrir dans la relation, mais en plus le fait de souffrir en silence, parce qu’on a du mal à en parler.

Randa Ben Romdhane a recueilli des milliers de témoignages de personnes qui disent : "Mais je me sens vraiment stupide. Comment ai-je pu être aussi crédule pour tomber dans ce piège, parce que maintenant, avec le recul, je vois très bien ce qui s’est passé."

Elle utilise la métaphore du carré de sucre qui se dissout progressivement dans un liquide : les limites personnelles sont estompées progressivement, jusqu’à ce qu’on se liquéfie dans l’espace de l’autre.

Beaucoup trouvent toujours des excuses à l’autre ou ont cette envie de le faire changer, de le 'sauver'. On sait pourtant bien qu’il n’est pas possible de changer quelqu’un. Ce sont souvent des personnes très empathiques, qui ont une angoisse accablante du rejet. Elles croient que c’est leur rôle de prendre sur elles, de faire encore plus d’efforts et de contenir toute cette violence, qu’elles comprennent comme synonyme d’une souffrance.

Il y a certains signaux d’alerte. Lorsqu’on commence à se remettre excessivement en question, lorsqu’on a tout essayé, de manière unilatérale, pour réparer la relation, et que malgré tout, cela ne marche pas, il faut tenter d’autres pistes.

Une relation addictive

Certaines personnes ne se rendent pas compte qu’elles souffrent, même si on les met devant la réalité. Randa Ben Romdhane parle d’impuissance apprise, quand on a la possibilité de changer les choses, de tenter de s’échapper, mais qu’on n’y arrive pas. Comme les éléphants qui ont la capacité de s’échapper mais qui restent attachés, car ils ont l’impression de ne pas en être capables.

La relation toxique d’emprise est souvent addictive pour la victime. La personne dominante alterne le chaud et le froid de façon aléatoire, sporadique et imprévisible. Cette alternance de moments de gratification et de moments de punition peut engendrer dans le cerveau un schéma similaire à l’addiction à une substance chimique. On perd tout sens du discernement.

Les pics d’exaltation dans les phases positives et d’idéalisation donnent l’impression d’avoir trouvé son âme sœur, sa personne fétiche. C’est l’un des signaux d’alerte précoces qui doit inciter à se poser des questions, conseille Randa Ben Romdhane. Dans son livre, elle propose d’ailleurs 15 questions cruciales qui peuvent guider les gens à mieux se repérer au début de leur relation, pour faire un bon choix.

Un attachement traumatique

Randa Ben Romdhane n’est pas d’accord avec cette idée qu’on puisse attirer certaines personnes comme si on était un aimant à personnes toxiques, à manipulateurs.

"Quand on a développé des capacités de suradaptation, on devient des gymnastes du chaos, on fait de la gymnastique émotionnelle. Ce n’est pas qu’on n’a pas la capacité de discernement, c’est juste qu’on sait s’adapter."

L’attachement traumatique est ce lien dysfonctionnel qui se produit dans un schéma de domination et de jeu de pouvoir. Il se produit quand quelqu’un vous donne de l’amour et de l’attention, puis vous les retire, puis vous les redonne, dans des cycles répétitifs, épuisants, qui donnent l’impression d’être en captivité, de ne pas pouvoir s’échapper.

L’expérience montre qu’il faut généralement plusieurs tentatives de départ et de retour pour arriver à se libérer d’une relation d’emprise. Et s’en libérer, ce n’est pas forcément synonyme de rupture ; certains sont malheureusement obligés de cohabiter avec leur abuseur, parce qu’il y a une garde partagée d’enfants ou des biens en commun.

Le challenge sera alors beaucoup plus difficile mais ce n’est pas impossible, affirme Randa Ben Romdhane. On peut se faire accompagner par des psychothérapeutes, des associations, des groupes de parole,…

Ne restez pas seul et n’écoutez pas les faux bons conseils, notamment : il ou elle a de bons côtés. Mais moi, j’aimerais dire : il n’y a rien de bon dans les abus.

Ecoutez l’intégralité de l’entretien ci-dessus

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