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Jobs en pénurie : comment rendre sexy les métiers de la construction ?

29 avr. 2022 à 17:19 - mise à jour 30 avr. 2022 à 13:34Temps de lecture7 min
Par Eric Boever

C’est un des paradoxes du marché de l’emploi en Belgique : alors que le taux de chômage reste important surtout en Wallonie et à Bruxelles, de nombreux métiers manquent de candidats. C’est le cas dans le secteur de la construction : sur les 126 métiers en pénurie recensés en Belgique, 41, soit un tiers, concernent le bâtiment au sens large.

Et ça se ressent sur le terrain. L’association des entrepreneurs belges de grands travaux, l’ADEB, vient de publier son baromètre annuel et il en ressort que 93% des entreprises devraient engager du personnel dans l’année mais que la majorité estime qu’elle ne trouvera pas le personnel qualifié recherché. La question posée au secteur ainsi qu’au Forem et à Actiris est dès lors : comment attirer des bras et des cerveaux vers ces métiers ?

La crise du Covid a été surmontée et la reprise est là

Les grandes entreprises belges de construction sont globalement en bonne santé malgré la hausse des prix des matériaux, c’est un des enseignements encourageants du baromètre 2022 de leur fédération, l’ADEB dont les 65 entreprises pèsent 10 milliards de chiffres d’affaires, près de 20.000 emplois directs et 15% du secteur de la construction.

Selon les résultats du baromètre (réalisé avant le début de l’invasion russe en Ukraine), 85% des entreprises membres de l’association se considèrent en bonne, voire en très bonne santé en fonction de leur carnet de commandes ou encore de leurs perspectives à long terme. Environ la moitié de ces grandes entreprises de construction estiment d’ailleurs que leur activité a augmenté ces trois dernières années (49%) et que leur carnet de commandes a progressé par rapport à 2021 (53%), alors que 20% évoquent une diminution.

"Après la crise du coronavirus, un certain nombre de chantiers d’envergure ont commencé en 2021, comme celui de la liaison Oosterweel à Anvers", explique Didier Cartage, directeur général de l’ADEB. "Des chantiers publics à l’arrêt ont aussi été relancés en 2021 et 2022."

La construction a le vent en poupe mais elle manque de bras

Si les gros calibres de la construction se remettent de la crise Covid, ils sont préoccupés par une pénurie de personnel grandissante. Avec la reprise de l’activité, plus de 90% des entreprises affirment vouloir recruter mais elles indiquent ne pas trouver de personnel qualifié, majeure préoccupation du secteur avec la hausse des prix des matériaux.

Le travail est ralenti, le chantier dure plus longtemps et les matériaux sont plus chers

Quelque 20.000 postes sont à pourvoir dans la construction, un secteur qui souffre d’un déficit d’attractivité et d’un manque de qualification ou de formation technique. "La préparation des dossiers techniques est par exemple moins bonne qu’auparavant, les auteurs des dossiers sont moins bien formés alors que c’est un élément primordial", explique Raymund Trost, président de l’ADEB. "Le travail est alors ralenti, le chantier dure plus longtemps et les matériaux sont plus chers."

La fédération pointe aussi l’image souvent fausse de la construction, l’inadaptation des formations aux besoins des entreprises et la désaffection généralisée des métiers techniques constatée chez les jeunes générations.

En termes de formation aussi, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même

Afin de lutter contre cette pénurie de main-d’œuvre qualifiée, l’ADEB a opté pour une solution interne. Elle travaille à la création de son propre centre de formation adapté spécifiquement aux besoins de ses membres avec l’objectif de former 2500 personnes en 5 ans, leur garantissant un emploi chez un de ses membres.

"ConstruLab" devrait ouvrir à Bruxelles d’ici la fin de l’année et assurera dans un premier temps la formation de six métiers (maçon, coffreur, ferrailleur, assembleur, ouvrier routier et chef d’équipe).

Le secteur vient aussi de lancer une grande campagne d’image "Nous construisons demain". Ce n’est pas une première, déjà en 2019 à la veille de la crise Covid, l’ADEB avait tenté de raviver l’attractivité du secteur avec sa campagne "More Than Building" (www.morethanbuilding.be) qui mettait en avant la diversité et la richesse des emplois offerts par les grandes entreprises de construction.

La fédération lance aussi un message au monde politique pour que les pouvoirs publics investissent et pour que les différents plans de relance se concrétisent au plus vite.

Une pénurie qui ne touche pas que la Belgique, même la Chine est concernée

Quand on demande au Forem ce qu’il met en place pour remédier à la pénurie qui sévit dans les métiers de la construction, le porte-parole Thierry Ney tient d’emblée à planter le décor : "La Wallonie et plus largement la Belgique ne sont pas les seules à souffrir d’une pénurie dans les professions techniques et manuelles, toute l’Europe est touchée, même la Chine peine à trouver de la main-d’œuvre supplémentaire pour son industrie textile."

L’image de marque de ces métiers

"Cela étant dit, nous travaillons sur plusieurs axes, à commencer par l’amélioration de l’image de marque de ces métiers. Si les jeunes ne choisissent plus ces options lors de leur parcours scolaire, c’est d’abord parce qu’ils ont une mauvaise perception des métiers de la construction : lourds, pénibles, dépendants de la météo, mal rémunérés. Il faut corriger le tir car ces métiers ont évolué ces dernières années, les conditions de travail se sont améliorées et la pénibilité s’est réduite avec la robotisation et la digitalisation de certaines tâches."

De nombreux postes sont disponibles

"Il est donc capital d’informer, de sensibiliser, de motiver et ce travail sur l’image de ces métiers doit viser les jeunes mais aussi leurs influenceurs que sont les parents, les enseignants ou les amis. En clair, nous devons rendre sexy ces professions qui ne sont pas perçues comme telles jusqu’à présent. Le jour où cette réputation s’améliorera, les filières d’enseignement se rempliront et les entreprises pourront embaucher les travailleurs qui leur manquent aujourd’hui, car de nombreux postes sont disponibles et la pyramide des âges annonce de nombreux départs dans les années à venir."

La guerre des talents fait rage

Mais rendre un métier sexy ne suffit pas si les formations ne suivent pas. Selon Thierry Ney, le Forem en est conscient : "Sur les 350 formations pour demandeurs d’emploi que nous dispensons aux 4 coins de la Wallonie, 59 concernent des métiers de la construction, qu’il s’agisse de couvreur, électricien, chauffagiste, carreleur ou conducteur de travaux."

Des formations sur mesure

"Nous donnons aussi des formations 'coups de poing' adaptées sur mesure pour certaines entreprises. Nous le faisons par exemple pour Thomas et Piron qui s’engage à offrir un emploi à 80% des personnes ayant terminé la formation. Idem pour Wanty où la totalité de la dernière cohorte a été engagée. Cela ne représente que dix personnes mais le bouche-à-oreille a dû fonctionner puisque pour la session suivante, il y avait 180 candidats."

Un bon salaire

Pour toucher le public concerné, le Forem mène diverses actions de sensibilisation, des campagnes pour casser les préjugés, des road shows, des job’s day mais pour Thierry Ney, les entreprises aussi ont un rôle à jouer. "Quand on demande aux personnes sans emploi ce qui les motiverait, elles répondent dans l’ordre : un contrat stable, des bonnes conditions de travail et un bon salaire. Les entreprises doivent donc faire un effort pour offrir davantage de contrats à durée indéterminée pour éviter l’incertitude liée aux contrats temporaires et aux périodes de chômage. En Flandre où l’on connaît un quasi plein emploi, ¾ des contrats sont des CDI. "

Offrir un job ne suffit plus, il faut penser stabilité, mobilité et conditions de travail

L’exercice du métier n’est pas tout, il faut aussi soigner l’environnement professionnel. "Les mentalités ont changé, les exigences des candidats au travail se sont affinées. Même si la pénibilité s’améliore grâce aux évolutions techniques et à la robotisation, l’équilibre vie privée/vie professionnelle est à prendre en compte, il faut aussi penser aux questions de mobilité. L’opération 'Passeport drive' consiste par exemple à financer le passage du permis de conduire à hauteur de 2000 euros."

L’équilibre vie privée/vie professionnelle

"Mais une fois le permis en poche, il faut penser au déplacement domicile-travail. Il faut le soutenir financièrement, surtout avec la hausse actuelle du prix des carburants. Les entreprises devraient aussi encourager des formules alternatives comme le ramassage matinal des travailleurs."

"Bref, dans le climat actuel de guerre des talents, les sociétés actives dans la construction ne peuvent pas se contenter d’offrir des jobs, elles doivent les rendre attirants, surtout si elles veulent des travailleurs motivés, quitte à les former elles-mêmes."

À Bruxelles, la « rénolution » est en marche !

À Bruxelles, plusieurs initiatives sont menées pour informer, aiguiller et convaincre les demandeurs d’emploi d’embrasser des métiers de la construction. C’est le cas notamment de "Construcity", un Pôle Formation Emploi (PFE) où se rejoignent Actiris, le VDAB flamand, Bruxelles Formation et la Confédération Construction Bruxelles-Capitale.

Le rôle de Construcity est triple : orienter et accompagner les apprenants et chercheurs d’emploi, faire le lien entre l’enseignement et l’entreprise et encourager la création d’emplois durables. La formation est complétée par un suivi pour une mise à l’emploi des candidats, tout en entretenant le contact des employeurs du secteur afin de développer les formations et définir les compétences nécessaires en complète adéquation avec les attentes de ce secteur.

Au cœur de Construcity, il y a également un lien clair avec la stratégie Renolution, qui est le nom de la Stratégie rénovation de la Région de Bruxelles-Capitale. Elle vise à atteindre un niveau moyen de performance énergétique de 100 kWh/m²/an pour l’ensemble des logements bruxellois à l’horizon 2050, soit une consommation moyenne divisée par trois par rapport à la situation actuelle et un PEB moyen de C + dans les bâtiments résidentiels bruxellois.

Les mesures prévues dans le cadre de la stratégie Renolution vont stimuler la demande de travaux de rénovation, et booster l’emploi dans le secteur de la construction. Une étude menée par Bruxelles Environnement estime ainsi que les budgets prévus pour la stratégie Renolution devraient mener à la création d’environ 8000 emplois non délocalisables. C’est, également, pour cette raison que Construcity a été mis sur pied afin de permettre à ces emplois d’être pourvus par des chercheurs d’emploi qui auront été formés dans le PFE et ainsi continuer à faire baisser le chômage à Bruxelles.

Journal télévisé du 1/05/22

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