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Matin Première

Josef Schovanec : "La peur d'être pris en faute grandit en Europe"

La bulle de Josef Schovanec : la santé nous rattrape toujours, qui que l'on soit
12 août 2020 à 08:34 - mise à jour 12 août 2020 à 08:34Temps de lecture2 min
Par Josef Schovanec

L’une des grandes vertus des voyages, c’est qu’ils nous donnent à voir combien nos convictions, y compris les plus fermes et les plus sacrées, sont relatives. Nous avons tendance à croire que nos idées valent pour la Terre entière, et qu’il ne saurait y avoir d’autres approches.

Ôter son voile

Naguère, j’ai pu le voir en Iran, un pays où j’ai vécu, travaillé, et où je suis souvent allé. Beaucoup de gens croient en Iran que le port du voile pour les femmes est une nécessité incontournable pour toute société humaine. À chaque fois que je prenais l’avion depuis l’Iran, j’essayais d’observer le plus finement possible à quel moment les passagères allaient ôter leur voile. Une petite minorité, visiblement les voyageuses les plus éclairées ou rodées, ôtaient leur voilà sitôt entrées dans l’avion ou presque. Mais la plupart gardaient leur voile, regardaient celles qui l’avaient enlevé, hésitaient. Peut-être croyaient-elles que le port du voile était universel et incontournable. Peut-être qu’elles avaient peur de la police. Peut-être qu’elles étaient perdues, en plein conflit mental entre les valeurs qu’on leur a inculquées et la nouvelle réalité, à savoir que les autres femmes ôtaient leur voile l’une après l’autre. J’ai pu assister à des scènes où par exemple l’une des femmes ayant ôté son voile disait à sa voisine : c’est bon, ici, il n’y a plus de gardiens de la révolution. Et après des minutes d’hésitation et de regards inquiets, cette dernière finissait par l’enlever. Des scènes qui m’avaient trotté en tête durant des années.

S’accrocher à un bout de tissu

Jusqu’à ce que je revive cela il y a quelques jours, à mon arrivée en Suède. À l’arrivée à l’aéroport, on voyait tout de suite qui étaient les Suédois et les autres : les Suédois avaient ôté leur masque, rapidement et avec clin d’œil entendu. Les étrangers hésitaient. Certains quelques instants, d’autres s’y accrochaient, à ce bout de tissu. À la sortie de l’aéroport, le rire gras d’un chauffeur de bus, de voir débarquer tout un groupe d’étrangers encore masqués. Et puis, dans le bus, les mêmes scènes que dans l’avion iranien.

Les paroles murmurées : "C’est bon, tu peux l’enlever, tu ne crains rien ici". À l’arrivée en centre-ville, il n’y avait plus qu’une passagère avec son masque. J’imagine qu’elle l’a ôté peu après.

Car oui, arriver en Suède donne un choc : non seulement strictement personne n’a de masque, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur, ni dans les trains, ni dans les rues, mais on y sent cette liberté, cette vie qui ont disparu de certains autres pays européens. Pendant plusieurs heures, on ressent douloureusement ses certitudes, scientifiques bien sûr, s’effondrer.

La peur d’être un ennemi du peuple

Un autre point m’a frappé. Quand j’étais petit, mes parents hébergeaient plus ou moins clandestinement toutes sortes de gens ayant fui le régime soviétique. Ces gens-là avaient une psychologie particulière, une terreur se lisait dans leurs yeux, dans leurs moindres gestes. La peur d’être pris en faute, la peur d’être un ennemi du peuple. Malheureusement, cette terreur, on la sent de plus en plus dans certains pays d’Europe. Espérons que tout cela ne finisse pas en cataclysme, façon 1989.

Et rappelons-nous qu’aujourd’hui, même nous, avons bien plus de chances de mourir du suicide en Belgique que du Covid.

 

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