Dans quel monde on vit

Juliette Goudot : "Quel que soit notre genre, la nage a à voir avec le féminin en nous"

© Laetizia Bazzoni

03 sept. 2022 à 08:30Temps de lecture2 min
Par Juliette Goudot

Pour sa première contribution – et son premier plongeon - dans 'En toutes lettres !', la journaliste et écrivaine Juliette Goudot s’adresse aux nageurs et aux nageuses.

Chers nageurs, chères nageuses, héros et héroïnes des rivières, de la mer ou du chloré des piscines, c’est à vous que je m’adresse pour retrouver ce matin le bonheur qui nous envahit lorsque nous nageons, et que la rentrée ne doit pas ensevelir.

D’abord, il y a le corps qu’on dévêtit et qui redevient vulnérable, comme désarmé, il y a l’apparition bleue de la mer, du lac ou de la piscine d’une ville aimée ou inconnue : la forme de l’eau déjà étire notre regard et le modifie, quelque chose s’ouvre à l’intérieur,

J’entre un pied dans l’eau.

Dans la décharge liquide il faut parfois respirer plus profondément pour que le corps s’adapte, se prépare à être englouti,

Je m’enfonce dans l’eau froide, plus profond encore,

Jusqu’à ce moment précis où le corps entier s’immerge, les cuisses, le ventre, les seins, le dos, tout s’interpénètre, le corps se morcelle et se réunit dans le même mouvement, à chaque brassée je redeviens un peu plus moi, un peu plus nous.

J’embrasse les fractures et le chaos de nos vies, les enfants perdus, trop aimés ou pas nés parce que pas pu ou pas voulu et qu’on a le droit de continuer à ne pas vouloir,

La nage nous console, nous lustre, nous lave,

Elle nous re-modèle.

C’est avec vous encore, nageurs et nageuses, que le Journal de Nage de l’écrivaine et académicienne Chantal Thomas célèbre je cite, "le chemin flottant d’un retour à soi, d’une harmonie retrouvée avec le corps et le monde". Quitter le rivage, c’est oser être.

Car  que dit de nous la nage ?

"Nager, nous indiquent les sœurs Colombe et Marine Schneck dans un petit guide récent à travers les piscines de Paris et sa banlieue, nager est un voyage social et politique" qui nous confronte au corps des autres, à tous les corps, à ceux que la ville, la rue, rend parfois invisibles.

C’est aussi, nous dit l’autrice de La Tendresse du Crawl, "le meilleur remède contre le chagrin, la fatigue, l’ennui". Peut-être que la nage n’efface pas tout, peut-être qu’elle n’efface pas le chagrin, ni la fatigue, ni l’ennui, mais elle les dilue, les fait nôtres.

Si la nage n’est pas natation (cette fureur sportive inventée par les Anglais) nous dit encore Chantal Thomas, elle nous ramène au rêve, à celle ou celui que je veux être, à la petite fille qui disparait du rivage depuis les eaux profondes, à celles et ceux qui s’y sont perdus : Virginia Woolf s’enfonçant les poches pleines de cailloux, dans une rivière de la campagne anglaise ; la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle perdant la vie pour sauver deux enfants de la noyade au large d’une plage de Ramatuelle. Salut à elles.

Quel que soit notre genre, la nage a à voir avec le féminin en nous, à ce qui fait cycle, à ce qui meurt et renait, retrouvant l’endroit secret qu’évoque Le Lac magique de la Canadienne Yaël Cojot Golberg, où des femmes seules se baignent nues dans un rituel qui renoue avec la féminité, abîmées et pourtant glorieuses, elles nagent et quelques instants nous nageons avec elles.

Il est temps de sortir du bain, les membres redeviennent terrestres, quelque chose en nous s’est transformé avec l’ultra-marin.

J’attrape l’échelle de la piscine, l’eau s’écoule par rideaux et l’impression qui nous assaille lorsque nous sortons des eaux, impression toujours nouvelle et toujours renouvelée, c’est celle d’une renaissance.

Aux nageurs et nageuses, Salut, et à bientôt, 

Juliette Goudot

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