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Kodo Nishimura : "Je suis un moine bouddhiste, un make-up artist et un activiste LGBTQ+"

Kodo Nishimura : "Je suis un moine bouddhiste, un make-up artist et un activiste LGBTQ+".

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24 sept. 2022 à 09:00Temps de lecture7 min
Par RTBF avec AFP

Beaucoup peuvent penser qu'il est impossible d'être moine bouddhiste et make-up artist… Pas Kodo Nishimura, dont les croyances ne vont à l'encontre ni de ce qu'il est ni de ce qu'il aime.

C'est ce que l'on apprend dans l'ouvrage "Le moine en talons aiguilles"*, un témoignage saisissant destiné à ceux qui peinent à trouver leur place et à s'affirmer. Natif de Tokyo, Kodo Nishimura revient sur la genèse de ce livre et sur ce parcours qui lui permet aujourd'hui d'être celui qu'il a toujours voulu être. Interview.

Un moine bouddhiste en talons aiguilles, ce n’est pas commun. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Je suis un moine bouddhiste, un make-up artist et un activiste LGBTQ+. Je suis conscient que mon existence n'est pas commune mais c'est une façon pour moi de présenter la diversité au monde, de montrer que les moines ne sont pas non plus censés correspondre aux attentes de la société. Un texte bouddhiste sacré, le Flower Garland Sutra, encourage les gens à s'habiller de manière somptueuse afin d'inspirer les autres. On peut y lire : "La vertu sublime exige une apparence sublime. Si vous portez quelque chose de miteux, comment voulez-vous que les autres vous écoutent et vous respectent ?". Je n'aurais jamais pensé que le bouddhisme pouvait prôner ça. Cela m'a surpris mais en même temps, je me suis souvenu que les statues bouddhistes que nous utilisons pour prier portaient de somptueux bijoux. Ce que je veux dire par là, c'est que l'objectif premier du bouddhisme n'est pas de renoncer à tous les objets matérialistes. Il s'agit d'encourager les gens à prendre conscience que nous sommes tous précieux et puissants. Dans un monde où l'on attend toujours des gens qu'ils se conforment à la "normalité", j'ai recours au bouddhisme et à la beauté pour aider les gens à être leur moi authentique.

Est-ce que cela fait écho à votre propre histoire ?

Je suis né dans un temple bouddhiste à Tokyo. Je luttais contre mon homosexualité et contre le fait qu'on attendait de moi que je suive l'image d'un moine traditionnel. Chose qui ne m'intéressait pas car j'étais un garçon qui aimait plutôt me glisser dans la peau des princes de Disney. A 18 ans, j'ai déménagé aux Etats-Unis pour y étudier. Je suis allé à la Parsons School of Design. Puis, je suis devenu l'assistant d'un make-up artist à New York pendant cinq ans. Période durant laquelle j'ai ressenti le besoin de me forger une identité authentique. Je suis ensuite revenu au Japon pour devenir moine. J'ai alors découvert un texte sacré expliquant que le bouddhisme soutenait la diversité, et notamment les droits LGBTQ+. J'ai rencontré un maître qui m'a appris qu'être homosexuel et porter des vêtements qui sortent de l'ordinaire ne posait aucun problème. A mon tour désormais d'aider les personnes qui n'osent pas s'affirmer, notamment lorsque la religion entre en compte. Avec ce livre, je veux encourager chacun à avoir confiance en soi et à vivre de manière authentique.

Il n'est déjà pas facile de s'accepter soi-même, mais il faut également composer avec le regard des autres. Comment avez-vous réussi à dépasser tout ça ?

Par le passé, il m'a été difficile d'être moi-même en me souciant du regard des autres. Cela s'explique notamment par le fait que j'étais entouré d'une communauté qui avait une mentalité uniforme à Tokyo dans les années 1990. Mais plus j'ai appris à connaître les différentes valeurs des Américains et des Européens, tout comme l'histoire des LGBTQ+, et plus c'est devenu facile. J'ai appris que je n'étais pas le seul à avoir du mal à me montrer. Lorsque je me sentais mal, mon maître m'a donné des conseils révolutionnaires. Il m'a notamment suggéré de ne pas suivre aveuglément les anciennes règles qui ne s'appliquent plus aujourd'hui. Ce fut un grand moment pour moi. Grâce à ces expériences, j'ai assez pris confiance en moi pour pouvoir me dévoiler comme il me plaît. J'aimerais aussi être celui qui soutient les gens qui essaient de s'affirmer. Si je me montre tel que je suis, cela peut être libérateur pour d'autres personnes. Je veux être un modèle de libération.

Avez-vous été confronté à des critiques ou à des situations difficiles ?

Oui, cela est arrivé. Pendant ma formation, les moines hommes prenaient leur bain ensemble dans un immense espace commun. Alors que je me séchais avec une serviette et que j'enfilais mes sous-vêtements, un gars de la campagne est venu me voir et m'a dit : "La première fois que je t'ai vu, j'ai cru que tu étais un p***". Mon cœur s'est arrêté. Je me suis senti vulnérable, comme violé. Pourquoi me parler de ça, ici et maintenant ? Mais j'ai pris une profonde respiration, j'ai repensé à tout ce que j'ai vu et appris pendant mon voyage aux Etats-Unis, j'ai retenu mon souffle, et lui ai répondu : "Oui, tu as raison". Il ne s'attendait pas à une telle réponse. Ce qui ne l'a pas empêché de me poser des questions plus embarrassantes. Tandis que je réfléchissais à la façon de lui répondre, certains de mes amis se sont approchés et lui ont expliqué que je travaillais à New York et maquillais notamment Miss Univers. L'homme a été tellement surpris qu'il a laissé tomber. Sur le chemin du retour, alors que nous nous dirigions vers le dortoir, il est passé près de moi et m'a dit : "Bonne chance à New York". J'étais si fier de moi. Ma foi en moi et en ma valeur  a pu changer le regard de quelqu'un sur les personnes LGBTQ+.

Vous laissez entendre que c'est votre séjour aux Etats-Unis qui vous a permis de vous affirmer face à cet homme. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J'ai vécu aux Etats-Unis pendant de nombreuses années et j'ai voyagé dans de nombreux pays. J'ai pu voir tant de leaders LGBTQ dont Tim Cook, RuPaul, Marc Jacobs, Yves Saint Laurent et bien d'autres, améliorer nos vies en se présentant simplement au public tels qu'ils étaient, tout comme mes brillants professeurs à l'université qui étaient homosexuels. J'avais acquis la certitude que le fait de faire partie de la communauté LGBTQ ne signifiait pas que j'étais inférieur. Bien au contraire, c'était un cadeau dont je ne devais jamais avoir honte.

Les nouvelles générations veulent en finir avec tous les stéréotypes liés au genre. Est-ce une bonne chose pour ne plus subir ce type de jugements et de diktats ?

C'était déjà le cas dans le passé. Mais l'époque n'était pas prête ni susceptible de permettre cette libération. Je suis ici pour soutenir tous ceux qui veulent aller au-delà de l'étiquette qu'on leur a collée dans le passé. Je pense qu'il est difficile d'éviter les jugements et les diktats car ils seront toujours là, ne serait-ce que parce que certains ont besoin de catégoriser les gens en permanence. Ce que nous pouvons faire dans ce genre de situation, c'est essayer de comprendre que l'humain a tendance à vouloir tout simplifier mais nous sommes assez matures pour dépasser cela et commencer à respecter tous les individus.

Votre ouvrage est une véritable ode à l’affirmation de soi. Quelle est la recette pour être soi-même ?

Si vous évoluez dans un cercle limité, que ce soit en termes de personnes, de lieux, ou d'histoire, il est fort possible que vous n'ayez qu'un horizon limité. Vous aurez sans doute l'impression de devoir agir selon un cadre prédéfini, sans d'autres options. Ma recette pour être soi-même est faite de visions, de sons et de connaissances. La vision parce qu'il faut voir comment les autres vivent en étant eux-mêmes et visualiser l'aura joyeuse qui s'en dégage. Le son parce qu'il faut parler à ces personnes et écouter le chant de leur âme. La connaissance parce qu'il faut être suffisamment informé pour savoir qu'il n'y a rien de mal à être soi-même.

On peut penser qu'il est plus facile de s’aimer à 40 ou 50 ans qu’à 15 ans… Comment faire prendre conscience aux plus jeunes qu'il est important d'avoir confiance en soi et d'être soi-même ?

Je pense que c'est le parcours de chacun d'apprendre que nous ne pouvons être que la meilleure version de nous-mêmes. Cependant, le fait de s'aimer n'est pas toujours lié à l'âge. C'est comme la capacité à trouver le bonheur… Un enfant de 5 ans peut être heureux parce qu'il a bien dansé et un adulte de 55 ans ne pas l'être parce qu'il est contrarié par le fait de vieillir. Tout le monde a des bons et des moins bons côtés. C'est un choix de s'aimer ou non. Un conseil à ce sujet est de réaliser que personne n'est parfait. Même si quelqu'un semble avoir du succès, il y aura toujours quelqu'un qui en aura plus dans un autre domaine. Mais c'est aussi normal de ne pas s'aimer. Je pense que l'on peut comparer cela à une saison. Parfois on aime, parfois on déteste, parfois on est triste, c'est beau de vivre ces émotions en perpétuel changement.

N’est-il pas encore plus difficile de s’aimer aujourd'hui alors que les réseaux sociaux cultivent le culte d'un certain idéal, et de la perfection ?

Je suis d'accord pour dire que de nombreuses personnes utilisent des filtres et des applications pour montrer une certaine perfection créative. Mais les réseaux sociaux aident aussi parfois. Cela dépend de la page que vous suivez et des idées que vous en retirez. C'est comme choisir le bon ami. Si vous parlez à des personnes qui ne vous portent aucun intérêt et vous rabâchent à quel point elles sont belles ou incroyables, vous pouvez vous sentir inférieur. Mais si vos amis vous admirent tel que vous êtes, vous aurez tendance à vous aimer. C'est à nous de décider qui suivre et à quels médias prêter attention. Je partage des idées et conseils pour vous aider à vous aimer sur mes réseaux sociaux, alors allez-y !

S'aimer soi-même, est-ce la clé du bonheur ?

Je le pense mais pas toujours. Le bonheur se présente sous de nombreuses formes, et il appartient à chacun d'en trouver sa propre définition. Je ne suis pas forcément heureux parce que j'aime la personne que je suis mais parce que les gens m'aiment pour ce que je suis. A 18 ans, j'ai fait un voyage en Espagne et je me suis fait des amis homosexuels. Jusque-là, je n'avais personne avec qui je pouvais parler de ma sexualité. A Barcelone, j'ai rencontré un ami avec lequel j'ai pu être moi-même pour la première fois. Je n'ai rien eu à cacher, il m'a accepté tel que j'étais et j'ai senti que je n'étais pas seul. J'ai parlé de toutes mes angoisses, de mes fantasmes, de mes humeurs et j'ai pu me sentir connecté avec lui. A cette époque, je ne m'aimais pas mais j'étais heureux qu'on m'apprécie pour ce que j'étais. Le fait d'être capable d'être mon vrai moi me rendait heureux. Si vous essayez de trouver quelqu'un qui apprécie celui que vous êtes vraiment, commencez par accepter d'aimer les autres pour ce qu'ils sont. L'amour se reflétera sur vous.

 

*"Le moine en talons aiguilles - Oser être soi" par Kodo Nishimura, aux Editions Guy Trédaniel.

 

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