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L'arme atomique, l'instrument de négociation qui pourrait profiter à la Corée du Nord et à la Russie

Kim-Jong Un, le dirigeant de la Corée du Nord (à gauche) et Vladimir Poutine, le président de la Russie (à droite).
07 mai 2022 à 13:49 - mise à jour 07 mai 2022 à 18:365 min
Par Maud Wilquin

Ce samedi, la Corée du Nord réalisait sa quinzième démonstration de force de l’année en tirant un projectile non identifié en direction de l’Est. Il s’agirait possiblement d’un nouveau missile balistique.

Ce tir survient quelques heures à peine après que les Etats-Unis ont exprimé leurs craintes de voir ce même pays effectuer son septième essai nucléaire. Et pour cause, selon l’agence de presse officielle du pays KCNA, le dirigeant Kim-Jong Un menaçait fin avril d’utiliser "préventivement" l’arme nucléaire pour se défendre contre les forces ennemies et maintenir ainsi "la supériorité absolue".

Les Etats-Unis de leur côté auraient effectivement repéré sur des images satellites datant du 4 mai 2022 des signes d’une nouvelle activité dans un tunnel du site de Punggye-ri, l’unique site d’essais nucléaires de la Corée du Nord.

À quelques kilomètres de là en Russie, le président russe Vladimir Poutine menace lui aussi d’utiliser l’arme nucléaire en cas d’intervention extérieure dans le conflit qui l’oppose à l’Ukraine depuis le 24 février dernier.

Le 4 mai, Moscou annonçait d’ailleurs que son armée avait simulé des tirs de missile à capacité nucléaire sur des cibles qui simulaient des lanceurs de systèmes de missiles, des aérodromes, infrastructures protégées, équipements militaires et postes de commandement d’un ennemi fictif dans l’enclave russe de Kaliningrad, le tout en simulant des conditions de radiation et de contamination chimique.

Le 6 mai toutefois, le ministère russe des Affaires étrangères excluait l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine, estimant que ce type d’arme ne serait d’aucune utilité pour "l’opération militaire spéciale". "La Russie adhère strictement aux principes selon lesquels il n’y a pas de gagnant dans une guerre nucléaire" et selon lequel ce type de guerre "ne doit pas être déclenché", insistait un porte-parole du ministère concerné, Alexei Sajzev.

Que tentent de prouver ces deux hommes en accroissant la tension nucléaire ? Le danger est-il réel ? Pour le professeur à l’Institut de sciences politiques Louvain-Europe de l’UCLouvain, Michel Liégeois, les deux dirigeants cherchent surtout à être en mesure de négocier en tout temps. Mais ni Vladimir Poutine, ni Kim-Jong Un ne devraient mettre leurs menaces à exécution, bien que cela ne soit pas à prendre à la légère. "On ne peut jamais dire que l’on ne doit pas s’inquiéter de l’usage de l’arme nucléaire", confie en ce sens Michel Liégeois. "Les armes nucléaires ont des conséquences catastrophiques et si un Etat brandit la possibilité de son usage, c’est précisément pour susciter l’angoisse dans les populations et peut-être diviser les alliés."

Les intentions nord-coréennes

Ainsi en réalisant ses essais et en développant son armement, la Corée du Nord poursuivrait un objectif majeur : disposer d’un instrument de négociation en permanence.

Et cet instrument servirait au pays pour deux raisons :

  • Pouvoir un jour détenir un missile capable de frapper l’Amérique au départ de la Corée du Nord. De cette manière, les Nord-coréens dissuaderaient les Américains de mener une éventuelle action militaire sur leur sol. "Les spécialistes disent que ce n’est pas possible, mais à force de progresser et d’investir des centaines de millions de dollars, la Corée du Nord finira par y arriver", estime Michel Liégeois.
  • Garantir les besoins en nourriture et matériel du territoire : "La Corée du Nord est un pays structurellement confronté à de graves problèmes économiques et de famines", affirme le professeur. "Si l’on jette un œil sur ces quinze dernières années, nous observons toujours les mêmes cycles. La Corée du Nord procède à des essais de missiles et d’armes nucléaires (1), fait l’objet de sanctions (2), négocie après un moment (3) et enfin signe des accords grâce auxquels, en l’échange d’une pause dans les programmes nucléaires, les pays sanctionnateurs lèvent une série de mesures et octroient à la Corée du Nord du matériel dont elle manque cruellement (4). Cela dure quelques années puis, sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, les tensions reprennent."

Autre hypothèse cette fois : que les essais nord-coréens soient indirectement liés au conflit qui oppose la Russie et l’Ukraine. "C’est une hypothèse à vérifier qui serait cohérente par rapport à d’autres épisodes de la diplomatie coréenne", avance-t-il.

Selon lui, l’attention des Américains habituellement tournée sur l’Asie pacifique est pour le moment détournée par le conflit ukrainien. Washington ne pourrait donc pas se permettre de se préoccuper d’une nouvelle crise. "De cette manière, la Corée du Nord pense que l’Amérique pourrait négocier plus rapidement pour en finir avec la crise qui les oppose."

Les intentions russes

Pour Michel Liégeois, le président russe Vladimir Poutine pourrait menacer d’utiliser l’arme nucléaire pour "remettre en cause le soutien des populations à l’aide massive apportée à l’Ukraine. Que ces populations craignent des représailles si les dirigeants le contrariaient trop", déclare-t-il.

Pour autant il ne s’agirait que de bluff. Attaquer un pays de l’Otan à l’arme nucléaire mènerait inévitablement à de graves conflits. Vladimir Poutine en est bien conscient et ne devrait donc vraisemblablement pas passer à l’acte. Cependant, "certains font remarquer à juste titre que Vladimir Poutine est un homme qui fait ce qu’il dit", reprend le professeur. "Ce qui est donc possible selon eux, c’est que Moscou fasse exploser une arme nucléaire qu’il présenterait comme révolutionnaire par son dimensionnement ou son vecteur, ou un missile hypersonique dans un endroit susceptible de ne tuer personne, comme dans l’Atlantique nord par exemple. Nous n’aurions alors plus connu de tel moment de tension depuis la crise de Cuba lors de laquelle nous avons frôlé la troisième guerre mondiale, mais cela ne justifierait pas de riposte nucléaire des pays de l’Otan puisqu’ils ne seraient pas directement attaqués."

Cela amènerait par la même occasion le président américain Joe Biden à s’asseoir à la table des négociations avec le chef du Kremlin. "Ce serait une sorte de sortie glorieuse pour Vladimir Poutine."

Une tension nucléaire mondiale ?

Sommes-nous en train d’assister à une montée de la tension nucléaire mondiale ? Doit-on tenir d’autres pays à l’œil ? Cette fois encore, le professeur se montre rassurant. "Les choses avaient bien évolué sur ce plan puisque toute une série de pays que l’on a pu craindre engagés dans un processus d’armement nucléaire ont abandonné leur programme. C’est le cas de la Lybie, de l’Irak ou encore de la Syrie", explique-t-il. "Le seul pays qui a encore un programme connu et qui assume la potentialité de devenir un jour une puissance nucléaire, c’est l’Iran."

Selon lui, la Russie se serait d’ailleurs servie de cette revendication comme levier dans la crise ukrainienne "en bloquant les négociations toutes proches d’aboutir avec l’Iran", négociations qu’avait amorcées Joe Biden après que son prédécesseur Donald Trump les a interrompues. "Il y a des conséquences collatérales à la guerre en Ukraine."

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