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Les Grenades

L'histoire méconnue de la résistance féminine en Belgique durant la Première Guerre Mondiale

Portrait de Gabrielle Petit
04 mars 2020 à 10:266 min
Par July Robert

Un article de la journaliste Pauline Bock pour le magazine The Brussels Times rappelle l'histoire des résistantes belges. Gabrielle Petit est l'une de plus connues, la jeune femme belge a espionné l’armée allemande durant la Première Guerre Mondiale et a été exécutée pour cette raison en 1916. Une statue à son image se trouve sur la Place Saint-Jean, au cœur du centre-ville de Bruxelles. Sur le monument, Gabrielle Petit se tient la tête haute dans une position de défi. "Je viens d’être condamnée à mort, je serai abattue demain. Vive le Roi, vive la Belgique" peut-on lire sur la plaque qui accompagne la statue.

Au moment de l’inauguration de sa statue en 1923, elle était devenue une héroïne nationale et la première femme de la classe ouvrière de l’histoire européenne à être commémorée par un monument. Gabrielle Petit, Edith Cavell, la Française Louise de Bettignies et d’autres femmes célèbres de la résistance sont légitimement commémorées pour leurs actions courageuses, cependant l’histoire belge oublie toutes les autres femmes, note l’historien Emmanuel Debruyne dans l'article.

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Le rôle des femme en temps de guerre

Durant la guerre, la vie de la plupart des femmes belges ne fut pas bouleversé aussi radicalement que celui de leurs voisines européennes.  "La guerre a profondément ébranlé leur mode de vie" nous dit Claudine Marissal, historienne au centre de recherches sur l’histoire des femmes (CARHIF). "Mais la situation en Belgique occupée était infiniment différente de celle en France ou en Grande-Bretagne".

L’histoire belge oublie toutes les autres femmes

En France, les femmes ont dû prendre en charge pratiquement tous les aspects de la vie quotidienne, remplaçant les hommes dans les usines et les hôpitaux ainsi que de la gestion des tâches ménagères. En Belgique, seuls 20% de la population masculine du pays étaient au front selon l'article. La situation économique était néanmoins désastreuse, avec une hausse fulgurante du chômage et des pénuries alimentaires, tout particulièrement dans les centres urbains. "En 1917, presque tout la population belge avait recours à l’aide humanitaire", dit Marissal.

Domination masculine

Dans cette économie en déclin pourtant, le peu d’emplois restant "revenaient principalement aux hommes", explique Debruyne.

Les groupes féministes qui, avant la guerre, militaient pour le vote des femmes se sont tournés vers l’assistance sociale, créant l’Union Patriotique des Femmes Belges pour fournir des petits boulots aux femmes. Dans les écoles ou dans les hôpitaux, les choix professionnels des femmes se réduisaient à des positions proches de leur rôle traditionnel de mère, aidante ou femme de ménage. Les femmes qui ne pouvaient pas trouver de travail se tournaient parfois vers la prostitution.

À Bruxelles, la prostitution a explosé, tout comme le nombre d’enfants nés de pères inconnus, en raison des viols de femmes par les soldats allemands durant l’invasion de 1914. "Les femmes étaient dominées à tous les égards : la domination de l’occupant sur l’occupé, des hommes sur les femmes, des militaires sur la société civile", dit Debruyne. "Il y avait une intersectionnalité de la domination, rendant les personnalités telles que Petit encore plus rares et leur émergence plus compliquée", continue-t-il.

Femmes agentes de la résistance

Une exposition sur la vie des femmes durant la Première Guerre Mondiale, organisée par le Musée de la Résistance de Belgique et montrée à l’asbl Amazone en septembre 2019, a mis en lumière les femmes s’étant illustrées durant la guerre – au travers de réseaux de résistance, mais aussi par d’autres engagements dans le travail infirmier et caritatif.

Ces femmes, davantage émancipées et actives que d’autres, étaient en partie en raison de leur célibat, capables d’agir et autonomes

L’infirmière et agente du MI6 britannique Edith Cavell, qui fut exécutée par les Allemands en 1915 et, qui comme Petit, est devenue une figure martyre après la guerre, a joué un rôle stratégique dans les réseaux d’évasion, aidant les soldats à travers la frontière vers les Pays-Bas. Marie de Croÿ, qui a plus tard joué un rôle dans la résistance au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, travaillait également dans le réseau de Cavell. La Française Louise de Bettignies a créé un vaste réseau de renseignements à travers la Belgique et le nord de la France tout en espionnant l’armée allemande jusqu’à son arrestation en 1915.

Ces femmes, davantage émancipées et actives que d’autres, étaient en partie en raison de leur célibat, capables d’agir et autonomes, observe Debruyne : "Elles n’étaient pas sous la tutelle d’un homme, et n’avaient pas non plus charge de famille".

Héroïnes de la vie de tous les jours

L’exposition donnait également à voir des héroïnes de la vie de tous les jours, moins connues, telles que Madame Tack, une veuve de Nieuwkappelle surnomée "la mère des soldats", qui ravitaillait les troupes malgré les bombardements; Hélène Dutrieux, qui a travaillé comme infirmière et conductrice d’ambulance après avoir été reçu des cours de pilotage; ou Mieke Deboeuf, de Dixmude, qui a perdu sa maison sous les obus allemands mais a continué à apporter son aide aux soldats. 

La résistance dans la Belgique occupée à pris de multiples formes – la résistance active n’était qu’une d’entre elles. Debruyne, qui a largement étudié le sujet, distingue trois types de réseaux de résistance dont les actions dépendaient les uns des autres : certains apportaient des renseignements sur les troupes allemandes alors que d’autres organisaient la correspondance (interdite) avec le front ou facilitaient l’évasion de soldats étrangers vers la frontières hollandaise neutres.

Les femmes étaient dominées à tous les égards : la domination de l’occupant sur l’occupé, des hommes sur les femmes, des militaires sur la société civile

Des femmes ont participé à ces trois activités, bien qu’en nombre inégal, la majorité des membres des réseaux de résistance étaient des hommes, précise encore Debruyne. Dans les renseignements, par exemple, il y avait 20 à 25% de femmes parmi les 6500 agents actifs en Belgique et dans le nord de la France. Il estime que parmi les 10.000 agent.e.s de la résistance qu’il a étudié dans ses recherches, il y avait au moins 3000 femmes – dont 2000 sont nommées dans les dossiers des réseaux de résistance.

Le réseau de la Dame Blanche

Le rôle traditionnel des femmes au sein de la famille, renforcée par la situation désespérée de guerre qui les confinaient, pour la plupart, dans leur maison, a également pu jouer un rôle crucial dans la résistance. "Pour les femmes, l’engagement dans la résistance reposait lourdement sur le fait qu’un autre membre de la famille y soit engagé", explique Debruyne. Le long des voies, dit Debruyne, les locaux impliqué.e.s dans la résistance passive du renseignement surveillaient depuis leur domicile : "Et qui mieux qu’une famille pour se relayer à la fenêtre sans éveiller de soupçons ?"

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Une famille, parmi beaucoup d’autres anonymes, est bien connue : celle de Thérèse-Marie de Radiguès, qui a intégré son mari et ses filles dans le réseau de renseignement de la Dame Blanche qu’elle avait co-fondé en 1916 avec son camarade résistant Walthère Dewé. Le réseau, de loin le plus important de la résistance belge, était constitué de 30% de femmes, dit Debruyne, et avait développé une "structure féminine alternative" afin de pouvoir fonctionner uniquement avec des opératrices au cas où les agents masculins seraient appelés aux armes. Cependant, la vision de la hiérarchie de la Dame Blanche de Dewé était "très genrée" explique Debruyne : "Il disait : ‘c’est aux hommes de diriger’ ". Le rôle des femmes dans le groupe était donc de servir de réserve en soutien des membres masculins, tout juste comme le devoir de la femme était de soutenir son mari. Cela n’a pas empêché Thérèse de Radiguès d’être très active dans le réseau et au-delà : à 75 ans, elle a à nouveau rejoint la résistance en 1940. 

"Seuls les hommes ont bénéficié de progrès politiques après le conflit"

Après la guerre, les femmes belges se sont retrouvées face à un paradoxe. À la libération en novembre 1918, le Roi Albert I a évoqué "l’égalité devant la douleur et la capacité à résister", tout en annonçant pourtant que "les hommes adultes de tous âges" -  et seuls les hommes, se verraient octroyés le droit de vote. Ceci, selon Claudine Marissal dans l'article, fut ressenti par les femmes comme un effacement de leurs propres souffrances durant la guerre.

En 1919, seules les veuves et les héroïnes de guerre obtinrent le droit de vote – davantage pour "remplacer le vote des morts" que pour un droit de vote réel, note Marissal. "Les livres d’histoire se souviennent des personnalités féminines de la résistance, Gabrielle Petit et Edith Cavell, ou la figure de l’infirmière. Mais après que les femmes se soient engagées dans leur tâches et leur assistance aux côtés des hommes pour gérer les immenses souffrances de la guerre, seuls les hommes ont bénéficié de progrès politiques après le conflit", conclut-elle.

Pour leur propre émancipation par le droit de vote, les femmes devront encore attendre trente ans de plus.

July Robert est traductrice et autrice

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Un jour dans l'histoire, 14/04/14: Edith Cavell avec Patrick Loodts

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