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L'individualisme cause du burn-out parental, selon une récente étude

L'individualisme cause du burnout parental, selon une récente étude
27 avr. 2021 à 07:09Temps de lecture8 min
Par Sarah Lohisse

Le burn-out parental touche environ 8% de la population belge. Peu connu parce que stigmatisé, le burn-out parental touche 200.000 parents qui en souffrent en Belgique. Caractérisé par un épuisement physique et émotionnel ainsi qu’une perte de plaisir avec l’enfant, le burn-out parental est un trouble du spectre du stress, sans ressource pour pouvoir y faire face et le contrer. Ce sont des parents qui se sont surinvesti·es avec leurs enfants et qui, un jour, s’effondrent. Ils et elles s’épuisent jusqu’à devenir l’opposé de ce que ces parents auraient voulu être.

Isabelle Roskam et Moïra Mikolajczak, chercheuses et psychologues à l’Université Catholique de Louvain ont ainsi mené une étude mondiale sur 42 pays, démontrant que nos pays occidentaux, plus riches et individualistes, seraient responsables du burn-out parental. Dans le classement des pays les plus touchés, la Belgique se retrouve en troisième position. Interview avec l’une des chercheuses, Isabelle Roskam.


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Vous venez de sortir une étude complète sur le burn-out parental dans nos sociétés occidentales. Quels étaient les objectifs, quel résultat ?

"C’est d’abord parti d’un constat dans les consultations avec les parents qui au bout de quelques minutes nous disaient tous qu’ils n’arrivaient pas à trouver un quart d’heure pour eux. J’ai dit à Moïra Mikolajczak, mon binôme dans les études sur le burn-out, que je pensais que c’était typiquement une réflexion de parents de pays occidentaux comme le nôtre. Ces pays sont individualistes. On a besoin de trouver du temps pour soi, de se centrer sur soi. Je lui ai dit penser qu’une mère au Cameroun par exemple ne se ferait jamais cette réflexion parce que pour elle, dans le collectivisme, c’est normal de s’occuper du groupe et des enfants. De ce fait, on a posé deux hypothèses : soit le burn-out parental existe partout avec la même prévalence mais les raisons pour lesquelles on s’épuise ne sont pas les mêmes, soit la culture joue un rôle, et dans ce cas il faut observer les différences de prévalence entre les pays.

En connectant des données dans 42 pays du monde, on a remarqué que la prévalence variait beaucoup d’un pays à l’autre. Cela signifie que la culture a un impact. On a ensuite regardé une série de facteurs, notamment sociodémographiques, socio-économiques et les valeurs. On a épluché une série de modes de fonctionnement dont l’individualisme. Quand on met tout ça dans une grille d’analyse, le seul prédicteur qui explique beaucoup de variants, c’est l’individualisme.

Quand on regarde la carte, les pays les plus touchés par le burn-out parental, ce sont les pays occidentaux : les États-Unis, le Canada, la France, la Belgique, la Pologne etc., où le niveau d’individualisme est très élevé. Ce qu’on constate c’est que ce ne sont pas des groupes à risques. Ce n’est pas en fonction du statut socio-économique des pays, c’est vraiment une question de valeurs. Cet individualisme joue donc un rôle très important dans la survenue du burn-out".

Prévalence du burnout parental dans le monde (UCL)
Prévalence du burnout parental dans le monde (UCL) © Tous droits réservés

Qu’est ce qui explique que la Belgique se retrouve en troisième position du classement ?

"D’abord, on a un niveau d’individualisme qui est bien élevé chez nous. Il cache plusieurs réalités, notamment le fait que la parentalité va être une activité solitaire. En Afrique par exemple, ils disent que pour élever un enfant, il faut tout un village. Chez nous, on a totalement perdu cette dimension communautaire de l’éducation des enfants. Chacun se débrouille avec ses enfants pour aller les conduire à ses activités. On ne fait pas appel aux autres parents, voire, quand un autre adulte vous propose de l’aide on est presque méfiants envers lui. La parentalité renferme pourtant beaucoup de tâches, de stress. Les parents portent sur leurs épaules toutes les responsabilités. Dans les familles monoparentales, c’est encore pire.


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Ensuite, cet individualisme cache des aspects de performance. Dans les pays individualistes, cela va de pair avec la compétition : on aimerait que nos enfants soient meilleurs que ceux du voisin, qu’ils réussissent mieux, être le meilleur parent du quartier. Sur Facebook, on va d’ailleurs voir apparaître des groupes qui s’appellent "Les mamans motivées" par exemple, où chacune va poster ce qu’elle fait de mieux pour ses enfants, ce qui va pousser à la comparaison. Les réseaux sociaux sont un facteur de pression très important.

De plus, la Belgique se veut aussi très égalitaire, ou en tout cas, a un niveau d’attente égalitaire très élevé. Mais comme ailleurs, ce sont beaucoup les femmes qui portent la parentalité. Cela génère beaucoup de frustrations. Dans beaucoup de domaines, la parité progresse, mais au niveau du foyer les attentes ne sont pas rencontrées.

On va donc réunir et cumuler tous ces facteurs de risque au niveau culturel qui interagissent les uns avec les autres et font que probablement il y a une flambée importante de burn-out".

Les pays les plus touchés par le burn-out parental sont les pays occidentaux où le niveau d’individualisme est très élevé

Les femmes sont-elles plus touchées par ce burn-out parental ?

"Oui, mais il faut bien parler de burn-out parental, ce n’est pas quelque chose qui est réservé aux mères. D’un point de vue égalitaire, dans le domaine de la parentalité, on est en retard. Les études européennes montrent qu’il y a encore 70% de la charge liée à l’éducation et au soin des enfants qui est encore portée par les femmes. Comme elles sont plus exposées aux stresseurs, forcément il y a plus de femmes en burn-out. Mais pour un homme qui s’investit auprès de ses enfants, il est aussi à risque de tomber en burn-out".

Quelle place prend l’identité chez un parent en burn-out ?

"La dimension identitaire est très importante. Votre identité est faite d’une collection d’identités. C’est ce qui fait que vous êtes unique. Quand on devient parent, de toutes les identités qui préexistaient, il y en a une qui vient s’ajouter aux autres : l’identité parentale. Elle a ceci de spécifique qu’elle va prendre beaucoup de place, nécessairement, c’est difficile de la garder toute petite. Combien de femmes réduisent leur temps de travail ou changent leurs horaires ? On va parfois changer de loisir, d’abord parce que les horaires sont parfois incompatibles ou parce que le rôle social associé à cette identité n’est pas possible. Quand vous devenez parents vous devez réaménager les autres identités. Quand on arrive à garder un bon équilibre entre les différentes identités et ne pas tout miser dans l’identité parentale, tout va bien. Mais certaines personnes, une fois qu’ils deviennent parents, il n’y a plus que ça qui compte, elles compriment tout le reste. Le jour où cette parentalité devient une source de souffrance pour diverses raisons et que cette identité ne remplit pas son rôle d’épanouissement, cela devient un facteur de risque.

Garder un investissement dans le travail serait un élément protecteur. Au début de notre étude, on pensait que la conciliation vie familiale-vie professionnelle serait un paramètre de risque mais c’est en fait l’inverse. Les parents qui gardent un investissement dans une carrière, qui leur rapporte aussi une source de bien-être, leur permet de rétablir l’équilibre, la balance. Ces gens-là voient qu’ils ont des sources d’identité ailleurs, qu’ils ne se résument pas à être père ou mère, qu’ils et elles ont d’autres sources d’identités ailleurs. Lorsque c’est compliqué à la maison, ils peuvent compenser avec d’autres ressources".

70% de la charge liée à l’éducation et au soin des enfants qui est encore portée par les femmes

Est-ce que le burn-out parental est un tabou ?

"Ça c’est sûr ! On est dans une culture où la parentalité est associée à des émotions positives. Il faut se montrer sous son meilleur jour. Il suffit de se rappeler ce que vous recevez comme cartes à la maternité, comme messages. Personne ne va vous souhaiter bon courage.

Ce n’est pas désirable socialement de dire "moi, je n’en peux plus de mes enfants, je suis fatigué.e de mes enfants". Du coup, les gens le cachent. Ils donnent la meilleure impression à l’extérieur et puis s’effondrent quand ils sont chez eux. C’est très compliqué de trouver autour de soi une oreille attentive, qui accepte qu’on dise que ça ne va pas et qu’on n’est pas heureux dans sa parentalité. D’autant plus qu’il y a une peur du jugement. Les gens savent que quand ils se confient là-dessus, ils s’exposent à avoir des critiques parfois très dures et très virulentes.

Qu’est ce qui se passe alors ? Ce tabou fait qu’à force de cacher leur souffrance, ils n’en peuvent plus et passent à l’acte. C’est ce qui va entraîner la demande d’aide et de consultation. Et le passage à l’acte, on sait ce que cela peut donner : ce sont des actes suicidaires parce que les gens ne voient pas de sortie à leurs problèmes et ce sont des actes de négligence et de violence vis-à-vis des enfants. C’est donc nécessaire de lever le tabou pour ne pas laisser les choses dégénérer jusqu’à ce point"

Il suffit de se rappeler ce que vous recevez comme cartes à la maternité. Personne ne va vous souhaiter bon courage

Quelles sont les mesures pour prévenir le stress dans la parentalité ?

"Je pense que la meilleure des mesures c’est d’imaginer la parentalité sous cette forme de balance. Souvent dans les familles, on laisse les stresseurs s’accumuler sans mettre des contrebalances pour y faire face. Tout d’abord, la prévention passe par être attentifs et attentives aux signes d’épuisement dans la parentalité. Ensuite, il faut faire attention à cette petite balance et se demander ce qu’on a dans la sienne et comment peut-on rétablir un meilleur équilibre ? C’est aussi quelque chose que l’individualisme amène : la difficulté à demander de l’aide et à déléguer ses tâches.

Pour moi, la seule chose importante c’est que les gens qui présentent des signes de burn-out, qui se reconnaissent dans cette description, ne doivent pas rester tout seuls. Si on a quelqu’un dans son entourage qui peut être une oreille attentive et qui accueille sans juger, se confier. Si on n’a personne dans son entourage, il faut savoir qu’il y a des professionnels qui sont formés. On peut trouver une liste avec l’endroit où ils consultent sur le site burn-out parental avec une série de conseils pour ne pas rester seul.es et pour sortir de cette situation avant que cela ne dégénère. On aimerait que plus aucun parent épuisé n’ait besoin de faire plus de 30 minutes de route pour trouver un professionnel près de chez lui. Quand on est épuisé ce n’est pas très réaliste de se dire qu’on va aller très loin chercher de l’aide".


Le témoignage d’Alexane

Si vous voulez aller plus loin dans le sujet, écoutez notre podcast sur le témoignage d’Alexane, une maman souffrant d’un burn-out parental. Elle s’est confiée à notre micro.


Cet article a été écrit dans le cadre d’un stage au sein de la rédaction des Grenades.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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