Cinéma

L'interview de Josiane Balasko pour "Retour chez ma mère"

Josiane Balasko au FIFA (Mons)

© VIRGINIE LEFOUR - BELGA

03 juin 2016 à 09:14Temps de lecture10 min
Par Jean-Marc Panis

Comédienne, réalisatrice, scénariste, romancière mais aussi dialoguiste et membre de la troupe du Splendid, Josiane Balasko est une personnalité indissociable du cinéma français depuis ses premiers rôles dans la comédie qu’elle n’a jamais reniée, tout en étoffant sa palette à travers des rôles plus profonds chez Bertrand Blier avec "Trop belle pour toi" ou plus récemment "Cliente" qu’elle a également mis en scène. Elle est le pilier du choc générationnel vécu par Alexandra Lamy dans "Retour chez ma mère", un rôle malicieux dans lequel elle excelle. Jean-Marc Panis l’a rencontrée pour Tellement Ciné.

Alors, " Retour chez ma mère " c’est chez vous en l’occurrence. Vous souvenez-vous, quand vous recevez un scénario ou une conduite dialoguée, ce qui vous fait dire : je veux jouer cette mère ?

En recevant un scénario, on se fait déjà une idée de ce que le metteur en scène veut raconter et comment il le raconte. Il y en a où ça vous tombe des mains comme on dit, puis d’autres où c’est une évidence tout de suite. Lorsque j’ai reçu le scénario de " Retour chez ma mère ", je pense que c’est aussi le cas pour Alexandra, qui vous le dirait si elle était là, c’était évident que c’était drôle, que déjà à la lecture on voyait une situation, on voyait la richesse des personnages, donc j’étais certaine que j’allais le faire. 

 

C’est plutôt dans les situations ou dans les dialogues ? Connaissiez-vous Alexandra Lamy avant ? Parce qu’il y a une complicité très forte entre vous à l’image.

Jamais, on ne s’était jamais rencontrées…  J’avais vu ses films, ses téléfilms…

 

 " Chouchou ".

" Chouchou " et tout ça, et je l’aimais dans le personnage mais je ne la connaissais pas. Donc nous nous sommes rencontrées pour les essais et ça a très vite fonctionné sur le plateau.

 

Vous êtes deux actrices très médiatisées, vous avez commencé avec l’équipe du Splendid à l’époque, puis ça a été plein d’autres choses. Pour Alexandra, c’était Chouchou dans " Un Gars, une Fille " même si après elle a fait des films complètement différents. Vous avez cette conscience d’être une figure très populaire ?

Je n’ai jamais eu conscience d’être une image populaire…

 

Non ?

Je ne pense pas et je n’y pense pas.  Evidemment on fait partie de la famille, mais pas que moi, je veux dire " Les Bronzés ", " Le père Noël est une ordure " et tout ça fait partie de la mémoire collective des Français. C’est-à-dire que les générations qui n’étaient pas nées quand nous avons tourné ou quand les films sont sortis, connaissent nos dialogues par cœur. Régulièrement je regarde par exemple " Un Gars, une Fille ", ça passe encore et ça fonctionne toujours, donc voilà, elle fait partie aussi de la mémoire. Elle est rentrée chez les gens, elle est allée dans leurs familles, donc c’est sûr qu’on a un côté… on fait partie de la famille, toutes les deux en quelque sorte.

 

Quand vous créez ce lien avec votre fille, avec des scènes,  il y en a plein, mais par exemple je pense à celle où vous jouez au Scrabble par téléphone. Ou lorsque qu’à chaque fois que vous rentrez dans une pièce, vous trouvez qu’il fait trop froid, comment vous abordez ça ce genre de rôle ? Faut-il forcer un peu le trait si je puis dire ?

Non il y’a rien à rajouter, il faut juste l’interpréter.  Le metteur en scène Eric Lavaine savait très bien comment il voulait ses personnages, il m’a même dit qu’il fallait que Jacqueline trouve sa démarche.  Elle est un petit peu " pimpante ", c’est une dame coquette qui a une démarche assez énergique d’ailleurs. Le premier jour de tournage, c’est vrai qu’on a tous la trouille le premier jour, on se dit : " Pourvu que j’y arrive ". Puis ça rentre très vite et le fait de jouer avec quelqu’un qui est sur la même longueur d’onde, une partenaire formidable, ça aide beaucoup.

 

Dans l’énergie ?

Dans tout, dans l’énergie, dans la situation, dans la crédibilité.

Josiane Balasko et Alexandra Lamy.
Josiane Balasko et Alexandra Lamy. © Tous droits réservés

C’est un scénario sur le retour de l’enfant qui a quitté le nid pour mieux y retourner. C’est quelque chose qui a éveillé quelque chose en vous, avec votre fille ou avec votre mère ?

Avec ma mère non parce que  finalement ma fille est partie assez tôt de la maison, elle devait avoir 18 ans, et je savais qu’elle allait très bien s’en sortir. Quand elle est revenue c’était parce qu’il y avait des travaux chez elle et ça durait 1 mois, 2 mois, mais bon, nous avions la chance d’habiter une maison où nous n’étions pas les uns sur les autres, donc ça allait.  Et ma mère non, quand je suis partie aussi ce n’était pas… ce n’était pas les mêmes situations que maintenant. Là on voit bien que beaucoup de gens reviennent chez leurs parents du moins sont contraints et forcés pour des raisons économiques.  Donc ce n’est pas forcément par choix de retourner chez sa mère.

 

Et vous, ça ne vous est jamais arrivé non plus ?

Non. 

 

Non, vous êtes partie, partie.

Oui, bien sûr, ça ne veut pas dire qu’on ne se revoit pas, mais je n’ai jamais eu besoin d’un seul coup de revenir. Et je comprends que ça doive être très pénible, quand on a fait sa vie, quand on est adulte et indépendant de se retrouver dans une situation inversée.  C’est comme faire un énorme pas en arrière. 

 

Dans le film, je ne veux pas révéler l’intrigue mais le passé vous revient un peu sans prévenir, alors que vous avez juste une envie, à l’inverse de plein d’autres femmes, de vivre votre vie et de ne pas être interrompue par ses enfants tout le temps.

Oui, elle est très contente d’avoir sa fille. Jacqueline mon personnage dans le film a à la fois un emploi du temps et comme elle a un secret qu’on apprendra très vite dans le film, elle n’a pas envie que sa fille le découvre ainsi que le reste de la famille.  Ce qui fait naître un quiproquo énorme puisqu’on a l’impression qu’elle est atteinte d’une maladie neurologique grave.

 

Vous inquiétez beaucoup de monde.

C’est ça qui est drôle aussi.  Par exemple, c’est une scène qui a été mise en avant dans le trailer, c’est la tourte " Picard ", ça ne fait pas seulement rire sur le jeu de mots, mais parce que les enfants sont persuadés que leur mère est en train de perdre la boule. 

 

Il faut du rythme quand on aborde la comédie quand elle est jouée ainsi ?  Je sais que c’est peut-être une question bateau, vous êtes une habituée du genre, vous comprenez au tournage que ça va marcher ou bien c’est seulement après lors de la postproduction ? Je vous le demande parce que vous êtes réalisatrice aussi.

Oui et non, on sait déjà à l’écriture si ça fonctionne ou pas. 

 

Oui ?

On sait quand il y a des bons dialogues.  Je vous promets que l’on sait. Souvent les mauvais dialogues sont liés au fait que la situation n’est pas bonne. Pour la scène avec le mail, Eric a repris pratiquement toutes les répliques qu’il a vécues avec sa mère. Ça a peut-être été un petit peu enjolivé et c’est ce qui est intéressant dans le film, c’est que ça se base sur des choses vécues. Cette mère qui joue au Scrabble au téléphone, celle du mail dont nous venons de parler, autant d’instants où les gens s’y retrouvent parce que c’est arrivé à tout le monde.  Moi ma fille m’a fait ma page Facebook par exemple.

 

Marilou donc.

Marilou Berry, ma fille, m’a fait ma page Facebook.  Donc ça arrive à tout le monde.  Même si je ne suis pas aussi neuneu au niveau de l’Internet que Jacqueline dans le film, que je ne suis pas aussi ignare, ça arrive à tout le monde.  La situation est forte, cette femme ne comprend absolument rien de ce qu’on lui dit, c’est de là que vient le rire.

Mère et fille sur le tournage de "Tout le monde aime Juliette".
Mère et fille sur le tournage de "Tout le monde aime Juliette". © BORIS HORVAT - AFP

Mais tout en ayant un bon sens et une intelligence.  C’est ça aussi, c’est un truc qui vous plait, que ça ne soit pas une caricature ?

Oui, ça n’a rien… elle joue au bridge, elle joue au Scrabble…

 

Elle enfonce sa copine…

Elle enfonce sa copine, elle joue par téléphone, elle mène une vie active sauf qu’il y a des outils qu’elle ne maîtrise pas : Internet et les nouvelles technologies ce n’est pas son truc. Parfois on se dit que si on n’avait pas à éplucher tous les jours son courrier électronique ça irait mieux hein.  On était plus peinard avant. 

 

J’ai fait un petit peu de recherches et je suis retombé sur un film qui m’avait bluffé à l’époque, que je n’ai plus revu depuis longtemps, "L’an 01" de Jacques Doillon.

Ah "L’an 01" ! 

 

C’était en 1973.

Tout le monde a fait partie de "L’an 01". Tous les gens du "Café de la Gare", du "Splendid", de tous les cafés théâtres ont fait partie de ce film qui était adapté d’une BD de Gébé qui publiait dans Charlie Hebdo.  On était tous passés faire une petite prestation, il y avait tout le monde. C’était… je ne l’ai pas revu moi.  

 

Vous n’aviez pas de lunettes.

Dans le film, non. J’ai eu des lunettes très longtemps, peut-être qu’à ce moment-là non, parce que c’est quand même un retour à la nature "L’an 01". Nous avions des chapeaux découpés dans des formes infâmes, ils étaient en feutre. Nous étions habillés avec des choses informes. Je me souviens : "On arrête tout et on recommence", c’était ça le sous-titre. La décroissance en fin de compte.

 

La décroissance oui.  C’est un peu le "Demain" d’il y a…  Est-ce que vous êtes nostalgique parfois ?

Oui ça m’arrive d’être nostalgique, non pas d’une époque mais des gens qui sont partis. Pas tellement d’une époque parce que chaque époque a des choses… On vit une époque aussi formidable par la manière dont on peut acquérir la connaissance ou l’information. Si on cherche un peu on trouve tout de suite.  L’autre jour j’ai cherché le titre d’un livre dont j’ignorais le nom de l’auteur, mais je connaissais l’histoire et la collection. J’ai réussi à le retrouver et à le commander sur le net.  Je n’aurais jamais pu le faire avant. Mais la nostalgie des amis disparus, oui bien sûr, mais ça s’arrête là.

Retour chez ma mère
Retour chez ma mère © Tous droits réservés

Est-ce un fantasme de ma génération ou de gens qui ont connu le choc des "Bronzés", et puis de "Trop belle pour toi", de dire qu’il y a eu avec le Splendid, et puis peut-être de façon un peu plus large un âge d’or, ou bien c’est vraiment un truc de vieux con de dire ça ?  Aviez-vous conscience que c’était ça ?

Je me dis que chacun a son âge d’or parce que nous nous sommes beaucoup inspirés de la comédie italienne des années 60 et 70.  Nous sommes arrivés juste après. Pratiquement fin 70 et c’était formidable !  Le cinéma italien était quasi mort, il a été tué par la télé et par Berlusconi, mais c’était un cinéma qui était un des plus riches, des plus inventifs, et bien sûr on se dit que c’était l’âge d’or.  Exactement comme il y a eu l’âge d’or des cinémas indépendants américains et maintenant on a droit aux super  héros. Voilà.

 

Vous n’aimez pas les super héros ?

J’aime bien de temps en temps.  Il y a des films qui sont bons. D’autres sont absolument affligeants.  Quand les effets-spéciaux prennent le pas sur le scénario, c’est un peu pénible.

 

Comme John Lasseter le disait, alors qu’il fait quand même des films à la technicité hallucinante, "un scénario, un scénario, un scénario, une histoire…" C’est votre crédo aussi ?

Je pense mais Hitchcock le disait aussi bien avant… Oui bien sûr après il y a des effets spéciaux et ça plait à un certain public. Il y a aussi un public d’amateurs de jeux vidéo puisque maintenant on adapte des jeux vidéo à l’écran. C’est un marché qui rapporte un fric hallucinant et qui touche je ne sais pas, des jeunes et des moins jeunes. Moi aussi je joue mais pas aux mêmes jeux.

 

Aujourd’hui, en tant que scénariste, réalisatrice, actrice, qu’est-ce qui vous pousse, qu’est-ce que vous avez envie de faire ?

Pour l’instant j’écris surtout des pièces.  Je n’écris pas encore de scénario mais j’ai des idées.  Mais j’attends surtout des propositions de rôles qui m’intéressent, parce que je suis un peu fainéante donc c’est beaucoup moins fatigant d’être actrice que d’être metteur en scène. Il se trouve que là ça va, j’ai des beaux rôles. Je vais tourner avec Isabelle Carré et Sergi Lopez pour Eric Besnard qui a fait "Mes héros", donc ça me plait aussi.  Non, le cahier est rempli. Y’a plus qu’à bosser. 

 

Pour revenir à "Retour chez ma mère", ça se voit à l’écran que vous avez pris un grand plaisir à le tourner. Ça vous a appris des choses sur vous, ou sur l’âge si je puis me permettre, parce que c’est aussi un film très beau sur le sujet.

Quel que soit l’âge, les parents aussi s’éclatent, parce que les enfants ne peuvent pas imaginer que leur mère ait une vie de femme à côté. Elle est la seule qui a pratiquement une vie à peu près heureuse.  Ca ne va pas du tout pour ses filles.  Mais elle ça va.  Je crois que quand on est acteur, on apprend tout le temps. On n’a jamais fini d’apprendre. C’est ça qui est bien, on se bonifie fort heureusement.  Se dire que plus on fait le métier, mieux ça va.  Donc j’apprends tout le temps. 

 

Et votre fille va bien ?

Elle va bien, elle a fait un très joli film qui a marché. Je pense qu’elle doit être en train d’écrire à l’heure qu’il est.

 

J’ai fait une interview d’elle à la sortie de "Joséphine s’arrondit", et je trouve ça beau, une fille qui réussit de la sorte. Elle ne marche pas sur vos pas même si c’est dans le même milieu que vous pour qui elle a une telle admiration.  Quel est votre ressenti par rapport à ça ?

Il ne faut pas que ça soit quelque chose qui vous empêche de progresser. Elle a toujours été élevée dans le culte du travail surtout.  Elle nous a vu bosser, je l’ai emmenée tout le temps sur les tournages, je voulais qu’elle voit, sans savoir qu’elle allait faire ce métier, que ce n’était pas du tout de la paillette, que si on vous maquillait, si on vous habillait, c’était dans un but précis. Elle allait au montage, elle allait au mixage, elle allait partout.  Donc elle a su très vite que c’était du boulot et elle a compris qu’être acteur c’était du travail.

C’est aussi quelque chose que vous cultivez le fait qu’on peut se planter ?

Personne ne cultive le fait de pouvoir se planter.  On préfèrerait ne pas se planter mais on se plante, parfois, mais ça fait partie des leçons, ça fait partie de l’expérience de faire des erreurs, de ne pas réussir à faire un film tel qu’on le voudrait. Après, c’est pour ça que je vous dis qu’être acteur c’est un métier qui est moins fatigant, parce qu’on se fie au metteur en scène, alors on peut se planter aussi  mais disons que c’est une responsabilité partagée, vous voyez ce que je veux dire.

 

C’est pratique.

La responsabilité du réalisateur est totale.  Si l’acteur n’est pas bon dans votre film, vous n’aviez qu’à pas le choisir ou vous l’avez mal dirigé. Si le film est mal écrit c’est votre faute, donc vous prenez toutes les responsabilités. C’est aussi un grand plaisir de faire la mise en scène, mais être acteur c’est plus cool quand même.  Personne ne vous pose de questions.  L’acteur a juste à apprendre son texte, à écouter ce que dit le metteur en scène et à essayer d’être bon.  Et quand il remplit ces trois conditions, ça va.

 

Vous avez un souvenir de "Gazon maudit" ? J’ai revu ce film récemment…

Le souvenir que j’ai de "Gazon maudit" c’était un tournage très convivial, parce que nous étions à la campagne en plein été. C’était dans le Midi et tout le monde, y compris Claude Berri le producteur, avait loué des villas. Moi j’avais une maison pas loin, donc toute l’équipe était venue en famille.  Alain Chabat était avec ses enfants, Victoria Abril avec les siens et son compagnon de l’époque qui était chef opérateur sur le film, moi j’étais aussi avec mes enfants, donc j’ai vraiment gardé le souvenir d’un tournage familial. 

 

Merci beaucoup Josiane Balasko.

Merci à vous.

 

 

Retrouvez l'interview intégrale de Josiane Balasko pour Tellement ciné.

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