Chroniques

La bataille des salaires ne fait que commencer

Les coulisses du pouvoir

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08 juil. 2022 à 08:28Temps de lecture4 min
Par Bertrand Henne

L’indexation automatique des salaires met-elle en danger les entreprises Belges ? La fédération des entreprises de Belgique estime en tout cas qu’on va droit dans le mur. De leur côté les syndicats accusent les entreprises de n’avoir jamais fait autant de profit. Le bras de fer politique a commencé, et il devrait culminer à l’automne.

Début des hostilités

C’est l’éléphant au milieu du couloir, le grand débat sur les salaires qui ne va faire que gagner en intensité jusqu’à la négociation de l’accord interprofessionnel qui va commencer à l’automne prochain. Cet accord doit fixer, entre autres choses, les marges d’augmentation des salaires pour les 2 prochaines années, en plus de l’indexation. En période d’inflation aiguë le débat sera on ne peut plus tendu.

Les syndicats ont lâché les premiers coups, ils demandent depuis des mois que l’on revoie la loi qui encadre ces augmentations, dites loi de 96. Après une mobilisation importante dans les rues de Bruxelles il y a quelques semaines, ils sont parvenus à réunir près de 80.000 signatures pour une pétition officielle leur permettant d’être auditionné à la chambre sur ce sujet.

La sortie de la FEB demandant un report de l’indexation automatique est une réponse à cette offensive syndicale, une manière de peser dans le débat, dans l’opinion et auprès du gouvernement.

Des entreprises en difficulté ?

La question est : est-ce que les entreprises belges sont en difficulté ou risquent de l’être très prochainement ? Or la réponse est très compliquée. Ce que craint la FEB, c’est que les salaires augmentent plus vite chez nous qu’ailleurs puisque l’indexation automatique des salaires existe en Belgique mais pas dans les principaux pays concurrents (Allemagne, France, Pays bas). Le phénomène est déjà à l’œuvre. Les ménages belges ont été mieux protégés de l’inflation qu’ailleurs. A la fin de 2022 il y aura au total eu 5 indexations en un an, soit près de 10% d’augmentation.

Mais les syndicats jugent que la FEB exagère, que les entreprises ont les moyens de payer des augmentations de salaires. Pour affirmer cela, ils se basent sur les calculs de la Banque nationale de Belgique qui affirme que les taux de marges, les profits des entreprises belges, n’ont jamais été aussi élevés. Les syndicats estiment donc littéralement qu’il y a de la marge pour augmenter les salaires. La preuve, malgré l’inflation, la banque nationale annonce encore une croissance de 2.4% cette année.

Le problème ici est double. D’abord le risque c’est que les entreprises qui ont de la marge, gardent leurs marges et augmentent leur prix, l’indexation entraînerait alors une hausse des prix plus élevée chez nous qu’ailleurs.

Et l’autre problème c’est que toutes les entreprises n’ont pas de marges et ne peuvent augmenter leur prix et pour elle il faudra diminuer leurs coûts, c’est-à-dire la main-d’œuvre. Dans les deux cas l’économie belge pourrait se trouver affaiblie et commencer à détruire de l’emploi.

Un futur saut d’index ?

La FEB parle plutôt d’un "report". Actuellement aucun parti ne soutient un saut d’index. Même les libéraux qui l’ont encore pratiqué sous le gouvernement Michel. Tout va dépendre de l’inflation. Si elle ne décroît pas très vite, le problème de compétitivité va commencer à devenir important. Mais personne n’ose vraiment être affirmatif sur la fin de l’inflation. Il y a beaucoup d’incertitudes.

Ce qui est certain c’est que le combat syndical pour revoir la loi de 96 qui limite les hausse de salaires tombe mal. Il a été entamé à un moment où les salaires belges augmentaient moins vite qu’ailleurs (en 2017 au moment ou la loi de 96 a été renforcée par le gouvernement Michel) aujourd’hui, avec l’inflation et l’indexation automatique, c’est l’inverse. La sortie de la FEB pousse les syndicats à changer leur fusil d’épaule. Si l’inflation se prolonge, il faudra se demander côté syndical s’il ne faudrait pas abandonner temporairement le combat contre la loi de 96 et le maintient intégral de l’index pour exiger d’autres compensations comme des taxes exceptionnelles sur les surprofits (par exemple dans le secteur de l’énergie), des baisses de TVA, une imposition exceptionnelle des patrimoines.

Les syndicats sont face à un dilemme. Comment protéger au mieux les travailleurs en période d’inflation ? Si on veut faire baisser l’inflation, il vaut mieux éviter des augmentations trop fortes de salaire, si l’on veut protéger le pouvoir d’achat c’est l’inverse. Entre défense de l’emploi et défense des salaires la tension pourrait devenir irréductible et mettre les syndicats face à des choix douloureux.

Côté patronal, la pression est grande également. Pour éviter des mouvements sociaux en période d’inflation, les entreprises ne peuvent pas ignorer la question du pouvoir d’achat de leurs travailleurs. Pour éviter de perdre en compétitivité en augmentant trop les salaires elles devraient accepter une taxation des surprofits dans les secteurs où ils existent et soutenir une redistribution plus juste de la richesse via une taxation efficace du patrimoine pour financer par exemple une baisse de la fiscalité sur le travail. Entre défense de la compétitivité et défense du capital la tension pourrait devenir irréductible et mettre le patronat face à des choix douloureux.​​

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